fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

« On ne doit pas abandonner l'agriculture familiale mais accompagner sa modernisation »

Ousséni Salifou occupe le poste de commissaire en charge
de l’Agriculture, de l’Environnement et des Ressources
en eau à la Communauté économique des États de l’Afrique
de l’Ouest (Cedeao) depuis 2007. Ce haut responsable politique
régional évoque d’un ton libre les enjeux politiques d’un
secteur sensible et en pleine évolution.

Entretien avec Ousséni Salifou réalisé à
Ouagadougou, le 3 avril 2008, par Roger
Blein et Souleymane Ouattara, membres
du comité de rédaction de GDS.

Grain de sel : Pouvez-vous nous rappeler
l’essence, le contenu de la politique
agricole de la Cedeao ? Qu’est-ce
qui fait sa spécificité ?

Ousséni Salifou : Les 15 pays de la
Cedeao et surtout les pays sahéliens
sont confrontés à une instabilité chronique.
C’est pourquoi les chefs d’État
ont demandé d’élaborer une politique,
et de la mettre en oeuvre avec comme
objectif général d’assurer la sécurité
alimentaire des pays membres. En faisant
quoi ? En élaborant des programmes
d’investissements directement au
profit des populations. Depuis plus de
30 ans, les populations surtout rurales
ne savent pas ce qu’est la Cedeao. C’est
à travers cette politique agricole qu’on
peut toucher les producteurs ruraux
avec l’appui de toutes les parties prenantes
 : les parlementaires, les services
de l’État, la société civile, etc. Les
chefs d’État nous ont demandé de
leur présenter d’ici la fin 2008 des
programmes d’investissements bien
ficelés et bancables, que ce soit au niveau
national ou au niveau régional,
pour leur trouver des financements.
Ces programmes sont en cours d’élaboration
avec l’appui de l’Organisation
des Nations unies pour l’alimentation
et l’agriculture (FAO) et de l’Institut
international de recherche sur les
politiques alimentaires (International
Food Policy Research Institute,
Ifpri
). Les programmes nationaux
porteront sur les priorités de chaque
État. Huit pays ont déjà organisé leur
concertation et préparent les tables rondes
de financement. Les programmes
régionaux sont quant à eux préparés
en collaboration avec les institutions
de coopération technique régionales,
comme le Comité inter-États de lutte
contre la sécheresse au Sahel (Cilss), le
Conseil Ouest et Centre africain pour
la recherche et le développement agricole
(Coraf) spécialisé dans la coordination
de la recherche agricole, la
Conférence des ministres de l’Agriculture
de l’Afrique de l’Ouest et du
Centre (CMA-AOC) qui travaille sur
les filières et les marchés agricoles, etc.
D’autres institutions ou organisations
comme le Réseau des organisations
paysannes et de producteurs de l’Afrique
de l’Ouest (Roppa), le Hub Rural
ou le Club du Sahel sont mobilisées.
Tous interviennent comme des chefs
de file thématiques, des « bras techniques
 » de la Cedeao, responsables pour
la conception des programmes, chacun
dans son domaine de compétence. Ce
sont des institutions expérimentées en
la matière. Si vous prenez le Cilss en
matière de sécurité alimentaire et de
lutte contre la désertification, il est la
référence. C’est pourquoi nous avons
confié ces thèmes à ces institutions.
Les programmes régionaux seront
mis en oeuvre en collaboration avec
l’Union économique et monétaire
Ouest africaine (Uemoa). Il ne faut
pas perdre de vue que nous avons en
référence la Déclaration de Maputo,
engageant les pays à consacrer 10% de
leur budget à l’agriculture. Très peu
de pays le font déjà, et lorsqu’ils annoncent
des chiffres, ceux-ci incluent
souvent des dépenses qui ne sont pas
strictement imputables au développement
agricole. C’est le cas des
infrastructures rurales par exemple.
Lorsqu’on dit 10%, ce doit être des ressources
qui relèvent des compétences
des ministères de l’Agriculture. Donc
les pistes rurales, ne jouant pas seulement
un rôle pour l’agriculture, n’en
font pas partie.

GDS : Quel est le modèle d’agriculture
sous-tendu par la politique agricole ?

OS : Aujourd’hui, on dit que plus de
40% de la population de la Cedeao vit
dans l’insécurité alimentaire. Est-ce
l’agrobusiness qui viendra nourrir la
population ? On est maintenant plus de
250 millions d’habitants en Afrique de
l’Ouest. On sera plus de 400 millions
dans 20 ans ! Et que propose-t-on aux
paysans ? On constate que les villages
sont en train de se vider au profit des
villes. Mais dans les villes que font-ils ?
Le marché de l’emploi est saturé et le
banditisme se développe. Les jeunes
aussi sont là, sans aucune perspective.
C’est une bombe à retardement. C’est
pourquoi il faut amener les gens à s’intéresser
à la terre.
La politique agricole s’inscrit dans
ce contexte. Aujourd’hui vous constatez
que l’agriculture familiale assure
l’immense majorité de la production et
donne plus de rendement que l’agrobusiness.
On ne doit pas abandonner
l’agriculture familiale mais accompagner
sa modernisation. On doit au
contraire appuyer ces paysans pour
améliorer les rendements avant de
parler d’agrobusiness. Mais il faut
aussi encourager les privés qui ont
les moyens de se lancer. Il faut concilier
les deux formes d’agriculture
pour obtenir les meilleurs résultats
possibles.
On a constaté que l’agrobusiness ne
marchait pas en Afrique de l’Ouest.
Parce qu’il y a plusieurs freins. Le
premier c’est le problème foncier.
Un privé qui veut faire de l’agrobusiness
se confronte au problème foncier.
Deuxièmement, c’est le problème
d’écoulement des produits, parce que
ce qu’ils produisent coûte plus cher
que les mêmes produits importés. C’est
pour cette raison que de nombreuses
industries qui s’installent ferment
en moins de deux, trois ans. À titre
d’exemple, nous connaissons de grandes
fermes qui produisent des fruits
et les transforment. Mais ces produits
ne supportent pas la concurrence des
importations et ces agro-industries
finissent par fermer. Cela finit par
décourager les investisseurs et les
populations.
Nous pensons qu’avec la petite agriculture,
il suffit d’une volonté politique
pour aider les paysans. La politique
agricole de la Cedeao se propose
d’améliorer leur accès aux intrants
agricoles, au matériel agricole, à un
encadrement rapproché et surtout à
un marché régional. Car produire sans
pouvoir vendre décourage les populations.
Par exemple, ici au Burkina, en
2007 on a produit beaucoup de tomates
et elles ont pourri. Les paysans ont
voulu écouler au Ghana, mais celui-ci
en a interdit l’entrée, malgré le traité de
libre circulation des personnes et des
biens au sein de l’espace Cedeao.
Les gens nous disent : « il faut que
les pays développés cessent de subventionner
 ». Je leur réponds : « on
ne peut pas empêcher les autres de le
faire. Tout ce qu’on peut demander à
nos pays c’est de subventionner tant
qu’ils le peuvent ».

GDS : Tous les pays affichent fermement
leur engagement au profit de l’intégration,
mais en cas de problème, comme
lors d’une crise alimentaire, la tentation
du repli sur soi revient tout de suite.
Comment peut-on dépasser cela ?

OS : Si les chefs d’État ont demandé
de transformer l’ancien secrétariat
exécutif de la Cedeao
en « Commission
 », c’est
pour donner une
nouvelle vision ;
car après plus de
30 ans, on voit que
ça n’a pas donné les
résultats escomptés.
Il faut passer de « la
Cedeao des États »,
à « la Cedeao des
peuples ». Avec cette
nouvelle vision, on
peut arriver à une
intégration effective.
Aujourd’hui,
on ne peut pas dire
qu’on n’a eu aucun
résultat. Le fait de circuler, le passeport
Cedeao, la liberté d’installation dans
n’importe quel pays, etc. C’est déjà un
pas. Il faut que les chefs d’État appliquent
les textes tout en les revisitant de
temps en temps pour les rendre encore
plus souples. Je reste optimiste. Par le
passé, quand un pays était frappé par
l’insécurité alimentaire, par exemple
la famine dans les années 1970, ce sont
les pays voisins qui aidaient. Maintenant
les pays ferment leurs frontières
avec l’espoir d’éviter « la contagion ».
On est en train de monter le système
d’information agricole, Agris, pour
parvenir à une meilleure maîtrise du
système agricole, une meilleure connaissance
de la production, de ce qu’un
pays a besoin par an et des excédents
qu’il dégage pour exporter dans la région.
C’est fondamental et je sais que
cela peut aider. Souvent, les États ont
peur car ils ont des informations pas
assez fiables. Ils craignent de laisser
sortir des denrées qui leur feront défaut
à la période de soudure. J’espère
qu’avec le système Agris, nous aurons
les statistiques, le prix des denrées, là
où on peut trouver ces denrées. Bien
entendu, il faut aussi d’autres actions
d’accompagnement, comme l’amélioration
du transport.

GDS : De façon pratique, si on prend
par exemple les questions foncières, le
financement, le conseil agricole, l’information,
etc., est-ce que la région peut
vraiment agir ? Le niveau national
n’est-il pas plus pertinent ?

OS : Les pays adoptent des politiques
régionales mais ils doivent ensuite la
populariser jusqu’au niveau du village.
À mon arrivée à la Cedeao, les documents
n’étaient pas distribués au sein
des ministères concernés. Et dans les
pays, rares sont les cadres qui peuvent
vous décrire la politique agricole, à plus
forte raison le monde rural.
Dans notre budget 2008, nous avons
de cela fait une priorité car il faut que
les populations sachent ce que fait la
Cedeao. C’est la nouvelle vision qu’on
imprime à la Cedeao et nous allons faire
ce travail en impliquant les parlementaires
nationaux et régionaux.
Les organisations socioprofessionnelles
ont un rôle à jouer parce qu’elles
sont en rapport avec ces populations.
C’est le cas du Roppa qui est bien
implanté dans les pays de la Cedeao.
Enfin, c’est aussi le rôle des médias,
notamment les radios rurales, là où
les populations à travers les langues
locales peuvent apprendre, connaître ce
qu’on est en train de faire. Et c’est sur
cela qu’on va mettre l’accent. Si tout le
monde a connaissance de ces textes,
on peut arriver à des résultats. C’est
le point de départ pour qu’ensuite les
populations puissent être impliquées
dans la préparation des programmes
d’investissements agricoles, puisqu’elles
sont les premières bénéficiaires de
ces programmes. Nous privilégions
une approche participative, associant
les couches socioprofessionnelles, la
société civile, les partenaires au développement.
C’est tout le monde
qui participe à la formulation de ces
programmes.

GDS : Il y a une grande préoccupation
autour de la hausse des prix des denrées
alimentaires et sur le dossier biocarburant.
Comment est-ce que ces questionslà
sont traitées par la Cedeao ?

OS : Nous allons avoir une concertation
avec les responsables de la sécurité
alimentaire dans le cadre du réseau
de prévention et de gestion des crises
alimentaires animé par le Cilss et le
Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest
pour analyser la situation et préparer
les réponses que l’on doit apporter. Certains
s’attendent à voir les prix baisser.
Je crois au contraire que ce n’est pas
une affaire d’un ou de deux ans. Ce
problème préoccupe tous nos pays et
la société civile a commencé à bouger
dans certains pays. C’est donc un sujet
très sensible. Beaucoup de pays seront
confrontés à des problèmes sérieux, et
pas seulement au niveau de l’Afrique
de l’Ouest. C’est au niveau mondial.
Alors il faut qu’on prenne des mesures
très rapides, surtout pour la bande
sahélienne qui est très fragile.

GDS : Selon vous, cette hausse des
prix est-elle une bonne nouvelle pour
les producteurs ruraux ?

OS : C’est tout à fait une bonne nouvelle.
Les gens font un lien avec ceux
qui produisent pour fabriquer du
biocarburant. Nous, nous cherchons
à manger parce qu’on n’arrive même
pas à nourrir les 250 millions d’habitants
vivant dans l’espace Cedeao.
Quand vous voyez les potentialités de
la région, vous en déduisez que c’est
un problème d’organisation.
Le Nigeria dépense chaque année
des centaines de milliards pour acheter
les céréales. Mais quand vous partez
au Nigeria, au Centre et au Sud, vous
constatez qu’il n’y a pas un pays dans
l’Afrique qui a de telles potentialités.
L’eau est disponible et la terre est fertile.
Le Nigeria peut faire beaucoup de
chose pour l’Afrique, il suffit de mettre
l’accent sur l’agriculture. Ils peuvent
produire beaucoup.

Nigérien,
hydraulicien de
formation,
Ousséni Salifou a
accordé un long
et passionnant
entretien à GDS,
dont nous
publions ici une
version abrégée.
L’intégralité de
l’entretien est en
ligne sur notre
site. Il y est
notamment
question du
regain d’intérêt
de la
communauté
internationale
pour
l’agriculture, la
gestion des
ressources
naturelles et du
changement
climatique, la
recherche, la
sécurité
alimentaire, etc.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS