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Les travaux des OP sur les réalités des exploitations familiales

Plusieurs organisations paysannes ouest-africaines réalisent
actuellement des travaux de suivi des exploitations
familiales, pour mieux comprendre leurs situations et cibler
leurs besoins d’accompagnement. Ces travaux témoignent des
réalités vécues par les agriculteurs ouest-africains, de leurs
réussites, leurs difficultés et leurs perspectives.

GDS : La CPF travaille actuellement à la mise en place
d’un dispositif de suivi des exploitations familiales
(EF) au Burkina. Pourquoi avoir lancé un tel travail ?

Marc Gansoré (MG)  : Le dispositif sur lequel la CPF
travaille actuellement répond à trois préoccupations
que nous avions depuis quelques années. Nous voulions
tout d’abord disposer du maximum d’informations
sur les réalités vécues par les EF, car nous avons
observé un écart important entre le discours officiel
à chaque fin de campagne et ce que nous vivons au
quotidien. Ensuite, ce travail doit nous permettre de
briser un mythe négatif, partagé par certains, selon
lequel l’EF n’arrive pas à remplir sa mission première,
qui est de nourrir les populations. Enfin, grâce à ce
suivi, nous allons pouvoir mieux cibler les besoins
des EF en termes d’accompagnement et appuyer notre
plaidoyer sur des données fiables. Car si la CPF est
appelée à participer à toutes les concertations liées à la
profession agricole, nous devons connaître suffisamment
bien les différentes catégories d’exploitations
et d’exploitants et pouvoir appuyer notre volonté de
voir l’EF être le moteur du développement sur un
argumentaire solide.

GDS : Au Sénégal, la Fongs et le CNCR mènent un
travail de suivi des EF depuis 2009. Les objectifs sontils
les mêmes ?

Nadjirou Sall (NS) : Tout à fait. Nous avons voulu
réaliser un travail approfondi pour mieux connaître
la situation actuelle des exploitations familiales sénégalaises,
mieux comprendre leur contribution à
l’économie nationale et mieux appuyer notre travail
de plaidoyer. Nous avons analysé la situation de 711
exploitations familiales, au regard des cinq fonctions
essentielles de l’exploitation familiale : production
agro-sylvo-pastorale, production non agricole, gestion
durable des ressources naturelles, consommation
familiale, transmission de connaissances et de
valeurs sociales. On a analysé ce que l’exploitation
produisait et confronté cette production aux besoins
de l’exploitation pour voir si l’exploitation couvrait
ou non ses besoins sur toute l’année. On utilise pour
cela les « bilans simplifiés » qui constituent également
un outil d’animation et d’accompagnement des exploitations
familiales.

GDS : Quels ont été les résultats de ce travail ?
NS : À partir de ce travail, nous avons identifié trois
types d’exploitations familiales. La première catégorie,
ce sont les exploitations familiales qui s’en sortent
bien, c’est-à-dire celles qui arrivent à se nourrir et à
produire un excédent pour nourrir les autres. Ces exploitations
représentent 10 % de l’ensemble. La seconde
catégorie, ce sont les exploitations qui pourraient
s’en sortir et contribuer à la satisfaction des besoins
nationaux si elles bénéficiaient d’un environnement
favorable. Aujourd’hui, elles ne produisent pas suffisamment
pour couvrir leurs besoins alimentaires
toute l’année et représentent 70 % du total des EF.
Enfin, la troisième catégorie est celle des exploitations
dont la survie est compromise, car elles présentent
des performances agricoles excessivement faibles,
un patrimoine limité et un fort endettement. Cette
catégorie rassemble 20 % du total des EF. Enfin, il
est important de noter que toutes ces exploitations
familiales mettent des produits sur le marché.

GDS : Vous voulez dire que les EF de la troisième catégorie
ne réussiront pas à se pérenniser ?

NS : Si, certaines pourront survivre, mais pas toutes.
Cette question de la sortie de l’agriculture ne concerne
pas uniquement la troisième catégorie des EF. Elle est
fondamentale et elle doit être abordée. Il y a de moins
en moins de terres disponibles et les pressions foncières
sont fortes. Il faut être réaliste : on ne peut pas
tous continuer à être des agriculteurs. Au sein même
des exploitations familiales, des actifs ont d’ailleurs
intégré des activités non agricoles. Ce sont sur les EF
les plus nombreuses, celles de la deuxième catégorie,
qu’il faut centrer les efforts de l’action publique, afin
de leur permettre de se développer et de nourrir le
pays. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut abandonner
ceux qui se trouvent en situation d’insécurité, et qui
nécessitent un accompagnement particulier.

GDS : La situation est-elle similaire au Burkina ? Certaines
exploitations vont-elles devoir quitter l’agriculture
 ?

MG : Ce serait une utopie de vouloir garder toute la
population agricole dans l’agriculture, et de chercher
à l’accompagner vers un modèle d’exploitation plus
viable et plus moderne. S’il y avait un déluge aujourd’hui
au Burkina, pensez-vous que l’on pourrait
sauver tout le monde ? Ceux qui seront sauvés sont
ceux qui vont se débattre jusqu’à l’arrivée d’un éventuel
secours. L’objectif de notre travail de suivi et de
typologie, c’est justement d’identifier les EF qui ont
la volonté et le courage d’avancer. Et on remarque
aujourd’hui que certaines EF parviennent à émerger.
Pour ma part, je suis passé de 6 à 22 hectares, de la
daba à la traction animale et je suis en train de motoriser
mon exploitation. C’est cette évolution que
nous voulons encourager : nous voulons identifier,
au sein des EF, celles qui sont disposées à adopter le paquet technologique et technique nécessaire et qui
peuvent innover pour évoluer de façon positive. Il est
important également d’accompagner les différentes
EF en fonction de leurs besoins propres : quelqu’un
qui possède 5 hectares n’a pas les mêmes besoins en
équipements, formation, et mise en marché de ses
produits que quelqu’un qui en cultive 15. Mais on ne
peut pas accompagner tout le monde, on ne peut pas
demander à un infirme de courir comme quelqu’un
qui a ses deux pieds, c’est impossible. Il en est d’ailleurs
de même pour les filets sociaux qui sont actuellement
mis en place : ils ne s’adressent qu’à certaines
catégories de ménages.

GDS : Les politiques agricoles doivent-elles accompagner
cette sortie de l’agriculture ? Comment ?

NS : Une bonne politique agricole doit réfléchir à cette
sortie de l’agriculture et à la manière d’accompagner
cette sortie pour qu’elle soit la moins douloureuse
possible. Elle peut le faire en favorisant les activités
non agricoles et leur lien avec le monde rural. Cela
passe notamment par la création d’infrastructures
en milieu rural : des routes, des pistes, l’électricité,
les services sociaux de base (santé et éducation). Il
faut aussi investir localement dans les industries de
transformation, ce qui permettra aussi de faire en
sorte que la valeur ajoutée à la production agricole
bénéficie à la zone rurale. Cette question du travail
non agricole est importante et on la retrouve dans les
trois catégories d’exploitations. Pour certaines exploitations,
l’activité non agricole est devenue l’activité
économique majeure, la source principale de revenus.

GDS : Est-ce aussi le rôle des OP que d’accompagner
ces populations en difficulté ou ont-elles vocation à
cibler uniquement les producteurs qui ont le potentiel
nécessaire pour rester dans le secteur agricole ?

MG : Quoi que l’on en dise, l’aspect social ne peut pas
être balayé d’un revers de la main. Nous voulons un
développement à visage humain. Nous vivons dans
une société qui, par culture, est solidaire, dans laquelle
le problème du voisin est aussi le mien, dans
laquelle celui qui s’en sort apporte un concours à celui
qui a des difficultés. Il est fondamental d’encourager
cette forme d’organisation propre à notre société. Au
niveau des producteurs agricoles, l’essentiel, je crois,
n’est pas de soutenir tout le monde tout azimut, mais
de procéder par étapes : d’accompagner ceux qui
émergent pour qu’ils puissent apporter leur concours
à ceux qui sont toujours en-dessous de leur capacité
à produire, afin que ceux-ci parviennent au moins
à assurer la sécurité alimentaire de leur famille. Ce c’est ce qui fait la beauté de la lutte.
NS  : Nous avons pour rôle d’accompagner nos
membres, qui sont des EF, dans l’élaboration de solutions
adaptées aux situations qu’ils rencontrent. Et
de ce fait, notre rôle, c’est aussi de représenter et de
soutenir les plus vulnérables. Nous avons trois objectifs
généraux. Tout d’abord soutenir nos membres
dans l’augmentation de la productivité globale des
exploitations familiales. Augmenter la productivité
globale signifie augmenter les rendements et la productivité
des travailleurs, dans un souci de gestion
durable des ressources naturelles et de création d’emplois
rémunérateurs et décents. Le second objectif,
c’est l’amélioration de la maîtrise de l’espace et des
ressources naturelles par les exploitations familiales
et leurs organisations. Et enfin, le troisième objectif
est de contribuer à la construction d’un tissu économique
et social qui améliore les conditions de vie et
de travail en milieu rural.

GDS : D’après les enseignements des travaux de suivi
que vous menez, trouvez-vous que les politiques mises
en œuvre par l’État ou la Cedeao répondent aux besoins
des exploitations familiales ?

NS : C’est difficile de répondre à cette question. L’État
et la Cedeao mettent en oeuvre des politiques mais
il faut s’assurer que ces politiques accompagnent le
mieux possible la transformation des différentes EF,
en fonction de leur situation et de leurs besoins. Aider
quelqu’un qui est en situation d’insécurité, qui se
trouve, symboliquement, au fond d’un puits, ce n’est
pas juste lui lancer une corde. C’est l’accompagner
tout au long du processus de remontée et de sortie
du puits. Les solutions à apporter varient selon les
catégories des EF car leurs besoins ne sont pas les
mêmes. Pour la première catégorie, il faut s’intéresser
à la question du réinvestissement des bénéfices
gagnés. Pour la seconde, il faut lever les obstacles
empêchant l’EF d’atteindre un taux de couverture
de ses besoins égal ou supérieur à 100 %. Et pour la
troisième, on est dans des problématiques de survie
et de sécurisation des revenus. Les solutions ne sont
donc pas les mêmes pour toutes les exploitations et il
est important d’avoir des politiques adaptées à chaque
type d’EF. Mais globalement, une bonne politique
agricole doit avoir un même objectif : celui d’accompagner
la transformation de ces différentes EF.
MG : Le Burkina n’a pas de politique agricole, il a
des politiques fourre-tout, qui souvent ne développent
pas de synergie entre elles pour mieux coordonner les
activités. Nous avons connu une succession de plans
et de programmes, mais pas une seule véritable politique
de développement agricole et rurale intégrée
et cohérente. Aujourd’hui, on parle de « stratégie de
croissance accélérée ». C’est bien, mais seulement
si c’est autre chose que du saupoudrage, si des mesures
concrètes sont mises
en œuvre, avec une interrelation
entre tous les ministères
concernés. 80 % de la
population vit de l’agriculture.
C’est loin d’être négligeable.
Selon le discours politique,
le Burkina est un pays à « vocation agricole »,
dans lequel l’agriculture est, en principe, considérée
comme un moteur du développement. Mais dans les
faits, il y a un écart entre une véritable politique de
développement agricole et la politique politicienne.
Comment voulez-vous que nous nous développions
sans ampoules au dessus de nos têtes ? Sans un service
social de base ? Sans routes ? Sans infrastructures
de stockage et de transformation ? Chaque année je
dois laisser pourrir des kilos de tomates parce que
les acheteurs ne sont pas venus à temps. Les actions
concrètes ne sont pas en cohérence avec le discours.
Il y a des points de divergence importants entre les
discours politiques et notre vécu. C’est pourquoi nous
avons du mal à digérer ces discours même si nous les
écoutons, par respect et politesse. Mais aujourd’hui,
nous ne voulons plus subir en silence. Nous n’allons
pas non plus manifester avec violence, nous allons
venir avec des propositions concrètes pour que nous
puissions formuler, ensemble, toutes les stratégies
à mettre en place au Burkina pour accompagner le
monde rural dans son activité de production agricole.

Construire un observatoire régional des exploitations agricoles familiales

Dans son plan quinquennal adopté en décembre
2011, le Roppa prévoie la mise en place d’un observatoire
régional des exploitations agricoles familiales.
Plusieurs facteurs militent pour la nécessité
de construire et de faire vivre cet observatoire : (i)
la prédominance de l’EF dans le système agricole
de la plupart des pays de Afrique de l’Ouest (ii) ; la
connaissance insuffisante ou partielle de ces EF ; (iii)
la nécessité de corriger certains préjugés et discours
peu favorables, qui mettent en doute leur capacité
à nourrir les populations de l’Afrique de l’Ouest.
L’opérationnalisation de l’observatoire s’appuie
sur les expériences de suivi des EF, existant dans
différents pays. Le Roppa a réalisé une étude de caractérisation
de ces expériences de suivi, qui s’est
finalisée en novembre 2011, et organisé un atelier
technique de validation des outils de collecte des
données en juillet 2013.

Une version plus longue
de l’entretien réalisé avec
Marc Gansoré est en ligne
sur le site d’Inter-réseaux :
http://www.inter-reseaux.org/IMG/pdf/itw_Marc_Gansore_juillet2013.pdf

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