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publié dans Revue Grain de sel le 25 février 2020

L’aquaculture en cage du tilapia au Ghana, quelle suite ?

Marc Oswald

AquacultureGhana

Pour beaucoup, le Ghana avait réussi son développement aquacole. Tirant parti des qualités du lac Volta, des capitaux internationaux ont investi la production de tilapia en cages. Malgré le bon vouloir des autorités, cette production peu intégrée a saturé le créneau et d’autres difficultés (des maladies) effacent même les avantages de cette ressource.

Les débuts de l’aquaculture en cage Le poisson joue un rôle majeur dans la sécurité alimentaire des populations des pays côtiers du golfe de Guinée : c’est souvent la première source de protéine animale du fait de son accessibilité. Si la pêche artisanale au Ghana reste performante, la surexploitation des stocks halieutiques et la progression démographique aboutissent à une augmentation persistante des importations de poisson (175 000 t en 2012, 195 000 t en 2017). Cette situation préoccupante pousse à chercher des alternatives. Entre 2004 et 2012, la pisciculture en étang va être relayée au second plan par une aquaculture en cages de grande échelle dans le lac Volta ; des conditions excellentes pour le tilapia, Oreochromis niloticus, (profondeur, température élevée et bonnes qualités physico-chimiques) attirent quelques gros opérateurs internationaux. De nombreux autres, de plus petites tailles les copient. En 2011, la société israélienne Ranaan installe une usine d’aliment pour poisson et le secteur décolle : les statistiques parlent alors d’une production de 50 000 tonnes annuelles (cf. tableau 1) mais pour de nombreux opérateurs, la production de tilapia dans le lac n’a jamais dépassé les 25 000 tonnes. Quoiqu’il en soit, ce développement est un succès en Afrique de l’Ouest, notamment pour les bailleurs de fonds qui y voient les retombées positives du partenariat public-privé.

Le positionnement du produit. Les poissons produits en cage ont des tailles hétérogènes correspondant à un prix particulier : le marché est surtout preneur de la “regular size” (250-300 g) et de l’”economy”, taille inférieure (150 à 250 g). Au départ, le prix de 3 USD/kg pratiqué pour la “regular size” était très favorable[[1]] ; restauratrices et mareyeuses appréciaient ce poisson frais de la taille souhaitée qui répond aux attentes de consommateurs aisés. À noter, le prix FOB (sans frais de transport ni autres frais ou taxes) des poissons de consommation de base importé en 2017 est de 0,8 USD/kg (commission des pêches du Ghana, 2018). Le poisson séché ou fumé issu de la pêche dans le lac Volta est également acheté bord pirogue à un prix inférieur en équivalent frais. Le poisson des cages ne peut donc constituer qu’une petite part des 600 000 tonnes (voire 750 000 selon les sources) du poisson consommé annuellement par les Ghanéens. De plus, depuis 2009 le tilapia chinois d’aquaculture est importé en quantité à moins de 1,5 USD/kg dans les entrepôts des grossistes, et ce malgré les interdictions. Heureusement le poisson d’aquaculture jouit d’une meilleure réputation gustative et de fraîcheur.

La production des alevins La plupart des grosses fermes sur le lac produisent leurs alevins, des alevins mâles – les mâles grossissent plus vite – inversés hormonalement comme souvent dans le monde (l’administration d’hormone masculinisante aux jeunes alevins empêche le développement des ovaires). Par ailleurs, le Ghana n’autorise que l’élevage des poissons présents sur son territoire et mène son propre programme de sélection génétique. Pour ce type d’industrie, disposer de souches sélectionnées sur leur vitesse de croissance, réduit le besoin de fonds de roulement en mettant plus vite les poissons sur le marché. Le WRI (Water Research Institute) et en charge de la sélection et propose sa 8e souche améliorée. Des études génétiques auraient cependant montré que ces souches disposent de quelques gènes de tilapias non ghanéen.

L’aliment Il doit avoir une teneur élevée en protéine et flotter. La technologie industrielle de sa fabrication est pointue. L’indice de conversion (IC : c’est-à-dire le ratio entre poids d’aliment distribué et celui de poisson produit) est plus faible que pour les autres élevages parce que les besoins d’entretien des poissons, animaux à sang froid sont bien plus faibles. Sur un cycle d’élevage du tilapia en cage, depuis l’alevin et en incluant les mortalités, l’IC fluctue entre 1,4 et 1,6. L’aliment lorsqu’il bénéficie de détaxe, arrive le plus souvent au-dessus d’1,2 USD/kg, ce qui est au-dessus des prix du poisson de la consommation courante. La fabrication de l’aliment sur place par Ranaan constitue un atout, mais les matières premières restent chères et le pays voit son déficit en céréales et surtout en soja s’accroître.

Coûts-Avantages Cette production est très sensible aux coûts des aliments (60 à 70 % du total des coûts de production) ou à une baisse du prix du marché. À l’échelle du pays, la méthode des effets indique que le produit brut de cet élevage quand on recourt à de l’aliment importé, se répartit entre moins de 15 % de consommations intermédiaires nationales, à peu près 42 % d’achat de biens importés, 3 % de salaires et le reste rembourse les intérêts et génère des bénéfices. L’usine d’aliment implantée dans le pays améliore la part de la valeur ajoutée bien que ses capitaux ne soient pas ghanéens. Il ne faut pas omettre cependant l’importante valeur ajoutée générée dans les circuits de distribution, en particulier les mareyeuses et les restauratrices.

La dégradation générale du secteur et de son environnement À partir de 2016, des fermes gérées par des Chinois s’installent suite aux bonnes relations entre les deux pays. Leur production aurait représenté un bon quart du total de la filière cage. Pour la plupart, ces fermes s’installent en dehors des cadres règlementaires, utilisent leurs souches et vont accroitre la concurrence exerçant une pression sur le prix de vente autour de 2 USD/kg aujourd’hui. Ceci renforce le besoin de trésorerie et diminue la rentabilité. Une première crise sanitaire en 2016-2017 met encore plus à mal les petites fermes. Force est de devoir recourir aux antibiotiques et aux vaccins, ce qui renchérit d’environ 0,10 cents les coûts de production sans compter le besoin supplémentaire d’alevins pour faire face à la maladie. En 2019, l’ISKNV (Infectious spleen and kidney necrosis virus) maladie virale contagieuse entraine plus de 90 % de mortalité sur les phases d’alevinage et souvent 30 % sur les cycles de production. La production s’effondre, l’usine d’aliment diminue par trois ses ventes même si les statistiques ne le traduisent pas. Les impacts de ces épidémies sur les populations naturelles du tilapia du lac Volta (plus de 50 % des captures estimées entre 20 000 et 40 000 t/an) ne sont pas connus.

Au Ghana, le poisson produit est une fierté, il s’est bien diffusé dans les rues d’Accra et de Koumassi. La haute intensité capitalistique fait qu’une grande partie de la valeur ajoutée est concentrée au niveau de peu d’individus et les retombées pour l’économie nationale ne sont pas les bénéfices dégagés [[2]]. Les économies d’échelle rendent ce développement peu inclusif : selon la Banque mondiale en 2019, les 10 plus grosses fermes représentent 80 % de la production. Cependant, la focalisation sur cette voie s’est fait au détriment de la promotion d’autres, plus artisanales en capacité de produire davantage du poisson, dans des systèmes mieux intégrés, plus agroécologiques valorisant davantage les ressources locales et moins dépendants des importations.

Le leader de cette industrie en cage sur le site Sarnissa en 2014 s’exprimait curieusement bien en ce sens : “…Maintenant, imaginons le potentiel de l’Afrique ! J’ai connu des opérateurs qui ont presque zéro coût en dehors du travail et du temps (au niveau du village) qui ont des marges au-dessus de 2USD/kg. Des petites échelles certainement, mais imagine des centaines de ces petits opérateurs en capacité de s’associer en une chaine efficiente de distribution”. Le dernier rapport de la direction des pêches manifeste une réorientation vers des formes d’aquaculture continentale, potentiellement mieux intégrées.

L’auteur tient à remercier tous ceux qui ont donné de leur temps pour répondre ou renseigner ce sujet, beaucoup ont préféré conserver l’anonymat. Un remerciement particulier au Directeur des Pêches du Ghana, Lionel Awity, et à Olivier Mikolasek, Augustin Pallière, Christophe François, Delphine Lethimonnier, Gustavo Saldarriaga et les étudiants du DA Dev de l’Istom.

EN SAVOIR PLUS :

1 – Kassam, L. (2014). Aquaculture and food security, poverty alleviation and nutrition in Ghana: Case study prepared for the Aquaculture for Food Security, Poverty Alleviation and Nutrition project. WorldFish, Penang, Malaysia. Project Report: 2014-48.

2 – Marc Oswald, Olivier Mikolasek, “Le secteur piscicole en Afrique subsaharienne : des outils de financement adaptés aux enjeux ?”, Techniques Financières et Développement 2016/3 (n° 124), p. 81-95.

Marc OSWALD est directeur de l’enseignement et de la Recherche à l’ISTOM et membre de l’UR ADI-SUD (Agrodéveloppement et innovation aux Suds) F 49000 Angers. Il est également membre de l’APDRA, une association reconnue qui appuie la pisciculture dans les pays du sud et sensibilise les acteurs du Nord aux enjeux que représente cette activité.

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