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« Accaparement des semences » et nouveaux enjeux en Afrique de l’Ouest

Cet entretien vise à mettre en lumière les constats, évolutions
et positionnements des institutions, comportements
du secteur privé, et risques pour les agricultures familiales
dans le secteur des semences en Afrique de l’Ouest. Retour
sur le point de vue d’un expert du sujet, occupant aujourd’hui
une place stratégique au sein de l’Afrique de l’Ouest.

Grain de sel : Quels constats faitesvous
sur l’évolution du secteur des
semences en Afrique ?

Mamadou Goïta : La question des semences,
au même titre que la question
des terres, est une question extrêmement
brûlante dans toute l’Afrique,
particulièrement en Afrique de l’Ouest.
Face à une offensive combinée des acteurs
du secteur privé et de la poussée
des États pour élaborer des lois semencières
qui répondent en fait à la privatisation
du patrimoine semencier, on
peut mesurer combien cet enjeu devient
majeur dans les discussions sur tout ce
qui concerne l’agriculture, l’élevage, la
pêche et la foresterie. Même le secteur
des semences animales, longtemps
épargné, est aujourd’hui concerné,
dans l’ignorance la plus totale. Depuis
1995 et la mise en place de l’OMC, la
question des Droits de propriété intellectuelle*
(DPI) est au programme
des discussions internationales. Dès
lors, on a pu observer une ruée des
multinationales non seulement sur
la production des semences, sur l’organisation
de la distribution à travers
des circuits commerciaux, mais aussi
sur la recherche.

Les règles du jeu ont changé. En
théorie, la convention internationale
sur la biodiversité donne la propriété
de la biodiversité au pays qui l’abrite.
Même si l’aspect de bien commun
transparaît dans ce fondement, une
contradiction émerge car on peut, au
travers de ce patrimoine là, imposer
des règles de fonctionnement (via des
lois) qui prennent une forme de privatisation.
Cela se fait en général en
avançant l’argument que ce dispositif
permettrait à davantage de paysans
d’accéder à des semences de qualité.
Au niveau de l’Afrique de l’Ouest, on a
constaté que les multinationales, auparavant
discrètes dans la production
semencière, ont investi de plus en plus
les villages reculés afin d’explorer les
savoirs et savoir-faire paysans en vue
de satisfaire à court et moyen termes
des demandes locales.

Or le paysan est le plus grand chercheur
 !
Il est déjà habitué à utiliser ses
semences et à faire de la recherche sur
celles-ci. Avec ses propres observations,
il pose les mêmes questions scientifiques
que le chercheur en laboratoire.
Pourtant, le chercheur s’approprie souvent
le niveau de qualité de semence
obtenu par le paysan, en tant qu’entité
génétique, mais aussi avec toutes les
connaissances qui y sont associées. Car
c’est là un autre enjeu : on ne se limite
plus à une privatisation de la semence
en tant que tel, mais aussi à une privatisation
de toutes les connaissances
qui y sont associées.

La semence est rentrée dans une
logique de privatisation,
avec des
règles imposées au niveau international
— via l’OMC — mais aussi avec
des règles qui sont en train d’être
imposées au niveau de la sous région.
Ainsi, ces 3 dernières années, les institutions
régionales, telles le Comité
permanent inter-États de lutte contre
la sécheresse dans le Sahel (Cilss) et
l’Union économique et monétaire ouest
africaine (UEMOA), ont pris le relais
du niveau international et sont arrivées
à transférer une partie de cette
responsabilité aux États, ce qui a été
fortement contesté. Ainsi, le Cilss tente
d’imposer aux États membres l’idée
que les OGM constituent une solution
pour la faim dans les pays du Sahel. Ils
parlent d’une « harmonisation » des
lois sur les semences et on en arrive
en réalité à une « homogénéisation ».
Pourtant, ce sont 2 concepts différents
 : pour harmoniser des lois qui
existent, on se base sur leurs forces. Or
aujourd’hui nous sommes confrontés
à des pays qui, soit n’ont pas de loi semencière,
soit ont des lois semencières
qui n’ont jamais été utilisées de façon
intelligente. Par conséquent, ces pays
se voient imposer un dispositif juridique
en porte-à-faux avec les règles
dominantes de fonctionnement de
leurs agricultures.
Par ailleurs, les institutions sous
régionales opèrent avec l’appui des
multinationales, qui les financent, en
vue d’obtenir un environnement propice
aux affaires dans le secteur des
semences. Mais les semences sont un
bien commun ! Et quand on parle de
bien commun, il doit faire l’objet de
débats publics dans des espaces publics.
Or ces institutions se sont appropriées
les débats et les ont confiné dans des
cercles d’initiés pour imposer des lois
homogénéisées.
Il en va de la même logique au niveau
de l’UEMOA qui a voulu, au travers
les questions de biosécurité, favoriser
l’introduction de biotechnologies.

Le problème est que c’est le Nord
qui finance la recherche…
Plus de
80 % des financements de la recherche
dans la plupart des pays de l’Afrique
de l’Ouest provient des multinationales
ou des pays qui soutiennent leurs
multinationales dans la production
des semences, comme par exemple les
États-Unis. Mais une diversité d’autres
acteurs sont impliqués : des ONG et
des fondations telle que IFDC (International
fertilizer development center
),
qui est par ailleurs soutenue par
Crop life, la fondation de l’ensemble
des multinationales spécialisées dans
les industries semencières…

… et que les chercheurs du Sud bradent
leur patrimoine.
Le problème
tient également du fait que les chercheurs
africains sont aujourd’hui capables
de donner ce bien commun, un
bien public, à n’importe quelle institution
étrangère en échange de bourses
de recherche ou autres avantages financiers
ou en nature. À titre d’exemple,
c’est ainsi que le riz sauvage du Nord-
Mali a été donné par les chercheurs
de l’Institut d’économie rurale (IER),
qui le reconnaissent d’ailleurs. Ils ont
donné cette variété locale spécifique
de notre pays en toute connaissance de cause, et au nom du peuple malien, ce qui fait qu’aujourd’hui, on n’a plus les
moyens juridiques d’attaquer !

La question semencière, un enjeu de
souveraineté nationale, régionale et
continentale.
La question semencière
va au-delà de la semence physique
en tant que tel, c’est aujourd’hui une
question de souveraineté nationale,
sous régionale, continentale. Le risque
est présent tant que les lois criminalisent
l’utilisation des semences
traditionnelles, donnent la propriété
des semences aux multinationales et
permettent à des institutions sous
régionales comme AfricaRice (avec
le Nerica) de faire des produits qui
visent à homogénéiser la production
semencière et à terme à en verrouiller
l’utilisation.
À l’heure où de nombreux pays ont
déjà appauvri considérablement leur
biodiversité semencière (par exemple
en Inde), l’Afrique est en train de
prendre le même chemin et de rétrécir
son patrimoine génétique, d’homogénéiser
ses semences (maïs, riz,
oseille rouge), particulièrement sur
les produits stratégiques. Et cela est
en totale contradiction avec tous les
combats que les gens mènent pour
faire face aux changements climatiques.
Car la première réponse aux
changements climatiques dans nos
pays est la biodiversité des semences :
la biodiversité permet aux paysans du
Sahel de semer deux types de variétés
dans leurs champs afin de minimiser
les risques : on n’est pas dans une logique
de maximiser les profits mais
de minimiser les risques.

GDS : À l’heure où les biotechnologies
sont brandies telles des armes de
destruction de la faim via une nouvelle
révolution verte, quelle réponse
donnez-vous à ceux qui considèrent
l’intensification, notamment via des
semences améliorées, comme seule
solution ?

MG  : La question de la semence est fondamentale,
mais elle doit être liée aux
autres facteurs de production. La configuration
de nos pays et de nos modes
de production font que nous sommes
tous autosuffisants en production alimentaire
(je parle des pays qui ne sont
pas en guerre, et cela excepté les poches
attaquées par les criquets pèlerins
en 2003). Par exemple, le Mali a, ces
10 dernières années (sauf en 2003/4),
été excédentaire : il est même passé de
2 à 6 millions de tonnes. Il y a donc
un fort potentiel qui n’est pas seulement
lié aux subventions des intrants,
mais aussi au potentiel d’amélioration
des semences qui est réalisé dans nos
pays. Car le potentiel génétique de nos
ressources semencières est énorme.
Avec le potentiel de production de
nos pays, l’intensification s’y fait de
façon progressive et raisonnée, avec
des méthodes et techniques existantes
et que l’on améliore sans utiliser
les biotechnologies.

La privatisation, telle qu’elle se dessine,
risque de compromettre l’avenir
de l’agriculture sur le continent
africain.
L’enjeu aujourd’hui sur les
OGM et les semences hybrides va
au-delà de la question des semences :
c’est l’agriculture familiale qui est menacée.
Car si l’on modifie la structure
de production d’accès aux semences,
la grande majorité des producteurs va
disparaître. Mais où iront-ils ? Comme
on ne peut pas développer un tissu
agro-industriel absorbant cette main
d’oeuvre, ils choisiront de migrer.
L’enjeu concerne surtout la déstructuration
du processus de production,
de valorisation des produits via la
transformation et l’accès au marché.
Tout le travail réalisé notamment par
le Roppa et par Afrique Verte sur la
transformation et la valorisation des
produits locaux, sont des initiatives
vouées à l’échec si la question des semences
n’est pas réglée.

GDS : Quel avenir voyez-vous dans ce
panorama plutôt sombre ?

MG  : Les organisations paysannes (OP)
continuent à se former, à s’informer,
à mieux appréhender les enjeux pour
pouvoir agir : c’est un motif d’espoir.
Rassemblées dans des instances sousrégionales
sur le continent, elles se
battent et profitent des espaces d’apprentissage
mutuel qu’elles représentent.
Le Roppa est pas mal avancé sur
ces questions. Le combat va être dur et
l’on gagnerait à mutualiser nos efforts
avec les autres espaces sous régionaux
du continent afin de porter les préoccupations
au niveau de l’Union africaine.
Autre point plus pratique, nous
avons des structurations de filières
de productions semencières que les
OP ont contribué à développer dans
de nombreux pays. Les multinationales
peuvent se battre longtemps,
mais ces circuits développés autour
des semences traditionnelles vont
continuer à exister soutenues par la
population.
Aujourd’hui, la position politique
des OP fait qu’elles peuvent avoir une
influence politique. Malgré l’accaparement
des terres, les courbes de
production augmentent, en utilisant
des technologies maîtrisées et maîtrisables.
On voit qu’il y a encore de l’espoir.
L’enjeu dépend de l’organisation
du monde rural, de la manière dont
il noue des alliances avec des cadres
nationaux et internationaux, mais
aussi de la manière dont la recherche
sera un outil de souveraineté nationale avec des relations fortes entre paysans
et chercheurs.

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