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Élus et salariés d’OP : quelle complémentarité, quelles difficultés ?

Les leaders d’OP ne peuvent diriger seuls, ils ont besoin
d’appuis et de conseillers que sont les salariés. Mais les
relations entre eux sont complexes. Quelle complémentarité
y a-t-il entre les fonctions des uns et des autres ? Quelles difficultés
rencontrent-ils ? Regards croisés d’un salarié et de
leaders paysans.


Entretien avec Gérard Andriamandimby,
directeur du Réseau Soa à Madagascar

Grain de sel : Quel est votre rôle en tant que directeur
du Réseau Soa ?

Gérard Andriamandimby : Je suis responsable de la
gestion du budget, des relations avec les partenaires
techniques et financiers et de la mise en oeuvre du
plan d’action, en particulier tout ce qui concerne le
volet syndical. Je suis plusieurs thèmes et projets en
même temps, comme la mise en oeuvre de la politique
de services, le foncier, les demandes syndicales
venant de la base comme à Ambanja avec l’ouverture
de la campagne de vanille, etc. Je suis souvent
débordé par les urgences, les demandes de services
ou d’informations pour la base, les rendez-vous, etc.
Mais ma principale responsabilité est de fournir le
maximum d’informations aux élus pour qu’ils soient
en mesure de prendre position, c’est-à-dire leur expliquer
les enjeux, les scénarios, leur apporter des informations
sur un thème précis et, après leurs choix
ou prises de position, discuter avec eux de ce que ce
choix va entraîner.

GDS : Concrètement, comment faites-vous pour informer
vos élus ?

GA : En étant à la capitale, j’ai accès à toutes les informations
alors que les élus sont en brousse et sont
souvent déconnectés des réseaux téléphoniques. À
partir de la lecture de documents, je transmets les
informations aux élus sous forme d’un schéma ou
d’un graphique, en leur expliquant bien la place des
OP et celle des autres acteurs. J’essaie d’adapter les
documents trop administratifs sous forme de fiches
ou de résumés pour qu’ils soient à la portée des paysans.
Pour avoir accès aux mails, les élus doivent également
faire appel à moi ou à la secrétaire. En tant
que directeur, j’ai donc la main-mise sur la plupart
des informations et des relations, et j’ai une marge
de manoeuvre assez grande, même si, d’après les statuts,
ce sont les élus qui sont légitimes pour toutes
les décisions.

GDS : Ne pensez-vous pas qu’il peut être risqué pour
une OP de centraliser les informations au niveau des
salariés ?

GA : Effectivement, il y a certainement un effort à
faire à ce niveau là, car si le directeur a de mauvaises
intentions, il sera difficile pour les élus de le contourner.
Pour que l’OP soit plus ouverte aux évolutions et
aux nouvelles idées, il faudrait que les élus, surtout
au niveau national, maîtrisent les nouvelles technologies
comme internet. Le décalage actuel laisse trop
de place aux techniciens, même s’ils ne prennent pas
la décision à la place des élus.

GDS : Comment se positionnent les salariés dans les
prises de décisions du Réseau Soa ?

GA : Le Réseau Soa dispose d’un projet professionnel,
ce qui est une force pour les salariés qui connaissent
ainsi ses grands axes stratégiques. Cela les aide dans
la réflexion et la prise de positions. Mais être technicien,
c’est avant tout connaître quelles décisions
on peut prendre seul, et pour quelles décisions il est
nécessaire de se référer aux élus. Dans un réseau national
comme le nôtre, les réunions de concertation
sont difficiles à organiser, car pour certains élus il
faut 3 jours de route pour se rendre à la capitale. Si
on attendait les réunions pour échanger, la communication
serait très réduite. Les élus ayant des calendriers
souvent surchargés, il y a donc des décisions
que le directeur peut prendre seul. Il s’agit surtout
de celles qui sont dans la suite logique des réflexions
menées auparavant, ou tout ce qui concerne les aspects
« pratiques ». Par contre, quand il s’agit d’une
décision importante qui concerne la vie du réseau,
comme une prise de position sur le foncier, il faut se
concerter avec l’ensemble des élus. D’une façon plus
générale, les décisions politiques reviennent aux élus
et les décisions techniques aux techniciens.

GDS : Pensez-vous influencer la prise de décision
des élus ?

GA : Je pense que le directeur, quel que soit le type
de support qu’il utilise, influence directement ou
indirectement la décision des élus de par sa position
stratégique au coeur de l’information. Les élus
ont parfois des difficultés à débattre sur certaines
propositions, parce qu’ils ne suivent pas les dossiers
d’aussi près que le directeur, et que les informations
leurs arrivent en cascade. Son point de vue pèse donc
beaucoup. Il n’y a donc pas véritablement de frontière
entre le rôle d’informateur et celui de décideur. C’est
à partir des informations fournies que le décideur
peut trancher. C’est pour cela qu’il est indispensable
que le directeur d’une OP partage la vision et les
valeurs de son organisation !

GDS : Est-ce que cela vous est déjà arrivé d’être en
désaccord avec les décisions prises par les élus ?

GA : Oui, cela m’est arrivé plusieurs fois. J’ai été un
peu frustré, mais je me suis vite rendu compte qu’élus
et techniciens ont le droit de ne pas être d’accord.
Le directeur n’a pas qu’un rôle d’exécutant, il prend
part aux décisions et partage les risques avec son organisation.
C’est à mon avis un échappatoire que de
dire que le directeur n’a aucune responsabilité si de
mauvaises propositions sont formulées, sous prétexte
que ce sont les élus qui décident !

GDS : Les élus des OP sont avant tout des paysans,
pas des gestionnaires. Dès lors, comment se passe la
gestion des salariés dans les OP ?

GA : Actuellement, la gestion des ressources humaines
constitue une véritable problématique dans la plupart
des OP du réseau. Les élus ne sont pas suffisamment
préparés à cela, même s’ils ont reçu quelques formations,
et ils rencontrent plusieurs problèmes. Le premier,
c’est que la plupart des élus ne connaissent pas
bien la fiche de poste des techniciens qui sont sous
leur responsabilité : ils connaissent le nom du poste,
mais pas les attributions correspondantes, qui sont
souvent écrites par les organismes d’appui externes.
Les tâches attribuées aux techniciens ne sont donc
pas très bien définies dans la tête des élus. En second
lieu, il y a des problèmes liés à la législation sur le
travail qui peuvent engendrer des conflits si les règles
ne sont pas respectées – c’est ce qui s’est passé dans
une des OP du réseau récemment où, suite à la fin
d’un financement lié à un projet, l’OP a été contrainte
d’annuler le contrat de plus de 20 salariés mais n’a
pas respecté les procédures légales de licenciement
car ils ne les connaissaient pas. Enfin, le fait que les
élus ne soient pas tout le temps présents au bureau
complique la gestion des salariés. Certains techniciens
en abusent et abandonnent le bureau en l’absence
des élus, ou ne font pas bien leur travail car il
y a peu de contrôle extérieur.

GDS : Comment s’organise alors le travail des salariés
des OP ?

GA : Pour travailler dans une OP de niveau national,
il faut être prêt psychologiquement à rentrer souvent
tard, à voyager de nuit, à avoir des imprévus.
Et pour gérer tout cela, il faut de l’expérience. Il faut
aussi une très bonne connaissance de ses élus et de
leurs attentes, pour pouvoir anticiper sur leurs demandes
 ! Au niveau des OP régionales malgaches,
c’est un peu différent car il n’y a souvent qu’un seul
salarié. Il doit donc tout assumer seul, de la rédaction
des rapports techniques et financiers à la gestion
des partenariats, de l’animation de réunions aux
formations techniques, du suivi sur le terrain à la vie
associative, etc. Or le technicien n’a pas forcément
les compétences pour gérer tout cela et les élus sont
souvent difficiles à mobiliser. Je pense qu’il manque
un suivi rapproché de la part des élus : pour chaque
mission ou thématique, un responsable élu devrait
être mobilisé et suivre ce que fait le technicien. Sinon,
les élus laissent trop de place aux techniciens et
peuvent ensuite se retrouver en difficulté lorsqu’ils
doivent assurer la représentation de leur OP sans la
présence du technicien.

GDS : La gestion du personnel des OP est complexe.
N’est-ce pas lié aussi aux différences de formation et
de maîtrise des sujets qui existent entre techniciens
et élus ?

GA : Les élus disent souvent qu’il est compliqué de
gérer une équipe technique qui a plus de diplômes
qu’eux-mêmes. Mais, il y a aussi des expériences qui
montrent que certaines OP arrivent très bien à se débrouiller
dans la gestion des salariés. À mon avis cela
dépend de la bonne maîtrise par les élus des activités
de leur OP et de ses objectifs ; cela dépend aussi du
niveau de connaissance des fiches de poste par les
élus. Il faut enfin que les élus aient une vision des
possibilités d’évolution de leur OP pour que la fiche
de poste d’un technicien ne soit pas figée mais évolutive
avec l’OP. Et avant tout, il faut que le rapport
entre l’élu et le technicien soit professionnel.

GDS : De façon plus générale, comment se passent les
relations « élus/salariés » ?

GA : Être directeur d’une OP ou directeur d’une entreprise,
c’est très différent. Les dimensions humaine
et relationnelle prennent beaucoup d’importance par
rapport aux dimensions technique et économique.
Le mouvement paysan malgache est jeune, et très
peu d’élus ont suivi des formations universitaires
et intellectuelles de haut niveau. Le poids de la tradition
et de la convivialité prédomine donc dans la
gestion de l’OP et de l’équipe technique. Le directeur
doit aussi prendre en compte cela. Par exemple,
à Madagascar, à cause de la tradition, il n’y a pas de
« conflits ouverts » entre leaders. On respecte l’aîné
et on ne peut pas être en contradiction avec lui.

Ce qu’en disent des élus du Cameroun, du Chili,
du Mali et d’Ouganda

Sur la répartition des rôles entre élus et
salariés

Rigoberto Turra : c’est le point primordial
selon moi. D’abord un technicien doit te donner
des solutions et non t’apporter des problèmes, sinon
cela ne sert à rien de travailler ensemble. Cela dit,
le rôle des techniciens dans les OP est crucial, car
aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous contenter
de critiquer, il faut pouvoir argumenter, donner des
chiffres, et faire des propositions détaillées, avec un
budget et des bénéficiaires précis. Et c’est pour tout
cela que nous avons besoin des techniciens. Ce sont
aussi des échanges très riches !

Sur la confiance et le respect entre élus et
salariés

RT : À la Coprofam, nous avons réussi à faire de
notre organisation une famille. Nous nous connaissons,
et nous n’échangeons pas que sur nos activités
dans le milieu rural, nous parlons aussi de notre vie,
de nos familles. C’est cela qui nous a rendu forts, ça
nous permet de savoir aussi ce que l’on peut attendre
ou exiger de chacun, c’est l’aspect humain ! Je
crois que le plus important pour que cela fonctionne
c’est qu’il y ait du respect entre les paysans et leurs
techniciens.

Sur les problèmes de « copinage » lors des
recrutements

Jean Coulibaly : Certains salariés ont été embauchés
parce qu’ils avaient des relations d’amitié avec
un élu. Après, tu ne peux plus les critiquer sans créer
des problèmes au bureau et les salariés peuvent en
profiter pour se cacher derrière l’élu. Désormais, on
a décidé qu’il y aurait un appel d’offres et une commission
de recrutement dans laquelle on impliquera
des structures extérieures. Ce sera des embauches
sur compétences et non d’amitié.

Sur les difficultés liées au décalage qui peut
exister entre paysans et techniciens

Tom Anang Odur : J’ai constaté un fossé grandissant
entre les connaissances des élus paysans d’un côté et
les équipes techniques recrutées pour gérer ces organisations
de l’autre. Les techniciens, responsables
administratifs et coordinateurs, sont souvent hautement
qualifiés dans leurs domaines respectifs, et
sont capables de mener à bien le travail qui leur est
confié de façon professionnelle. D’un autre côté, les
élus paysans ont souvent été peu éduqués et ne sont
pas suffisamment formés dans le domaine de la gestion
financière et des technologies de l’information
et de la communication.

JC : Pour travailler avec les paysans, il faut savoir
accepter leur langage parfois brutal, ne pas parler ni
décider à leur place mais faire ce qu’ils te demandent,
même si vous avez un diplôme qui pèse des kilos.

RT : Il faut savoir que les agriculteurs sont, à la base,
très méfiants, c’est quelque chose de culturel chez
nous. Il faut donc que notre technicien connaisse
bien le monde des agriculteurs, qu’il soit capable de
s’adapter à notre langage, à notre culture, qu’il soit
« tout terrain ». Nous ne pourrions pas travailler avec
n’importe qui.

Sur le partage de la « vision » de
l’organisation

Elisabeth Atangana : Je pense qu’il est important
que les organisations puissent se doter de ressources
techniques compétentes et expérimentées pour
accompagner les producteurs et les élus. Un technicien,
selon moi, doit savoir mettre en œuvre la vision
politique de l’organisation. Cela nécessite que nous
passions du temps avec lui pour lui expliquer notre
vision, nous assurer qu’il a bien compris, qu’il va bien
suivre le chemin que nous voulons tracer. C’est très
important car certaines organisations ont connu des
problèmes avec leurs salariés à qui on avait confié la
responsabilité de gérer les ressources, mais qui ne
suivaient pas les objectifs de l’organisation.

Sur les détournements et prises de pouvoir
par les salariés

TAO : Pour beaucoup d’élus, les lacunes de connaissances
deviennent un réel problème. Parce que, par
exemple, s’ils sont incapables de comprendre les
opérations financières réalisées par les salariés, les
responsables ne pourront pas exercer efficacement
leur rôle de contrôle, de supervision et de suivi. Dans
certains pays du tiers-monde comme l’Ouganda, où
la corruption est endémique et glorifiée, les techniciens,
recrutés par des OP qui n’ont pas la capacité
de les superviser ni de surveiller leurs activités mais
leur confient des responsabilités, peuvent être très
tentés d’exploiter l’incompétence des élus paysans
pour détourner les fonds des OP qui les emploient.
Cela est un sérieux problème qui ne concerne pas
uniquement les OP, mais aussi les bailleurs qui les
financent avec l’objectif de combattre la pauvreté
dans ces pays.

Pour en savoir plus sur les
leaders interrogés et leurs OP,
vous pouvez consulter leurs présentations et les versions complètes de leurs interviews.

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