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publié dans Revue Grain de sel le 18 octobre 2010

La demande du Nigeria en produits d’élevage : une opportunité pour les pays sahéliens ?

Bernard Bonnet/Bertrand Guibert/Christophe Bénard

Bétail, ViandeNigeria

Vous lisez un article de la publication "51 : Le Nigeria".

Pôle majeur de consommation en produits animaux d’Afrique de l’Ouest, le Nigeria est également un des plus grands pays d’élevage de la région. La couverture de la demande nationale sans cesse croissante et l’accès à ses marchés dynamiques constituent de véritables enjeux économiques, autant pour le Nigeria que pour les pays d’élevage sahélien voisins.

Tant par sa démographie que par ses capacités de production animale, disposant de 25% de l’ensemble des troupeaux de bovins de la sous région, le Nigeria figure de très loin au premier rang de l’élevage en Afrique Centrale et de l’Ouest. Il disposerait de plus de 16 millions de bovins, précédant largement le Niger (8,7 M), le Mali (8,2 M) et le Tchad (7 M). Pour autant, la part des pays du Sahel demeure significative avec 50% de cet ensemble. Au Nigeria, l’élevage bovin est largement complété par les principales espèces à cycle court, estimées à 33,8 millions d’ovins et à 175 millions de volailles.
85 à 90 % du cheptel bovin national sont élevés par huit millions de pasteurs et agro-pasteurs transhumants, en majorité Peuls, incluant aussi d’autres communautés (arabes Shuwa, Koyam, Kanuri, Kanembou, Touareg, etc.). Il est très difficile d’apprécier ce que représentent les flux d’importation d’animaux sur pieds en provenance du Niger, du Tchad ou du Mali, beaucoup de têtes étant « nationalisées » au passage de la frontière puis, pour certaines, finies ou engraissées sur les parcours situés à proximité des marchés terminaux. Une grande partie des animaux commercialisés sur ces marchés ont en effet pour origine les pays d’élevage sahéliens. Les effectifs correspondant aux mouvements transhumants transfrontaliers sont également importants.
La demande en viande bovine est largement portée par la Fédération, puisque 50 % des consommateurs de l’espace Cedeao sont nigérians. Le Nigeria subit pleinement une expansion démographique historique et une évolution notoire des habitudes alimentaires. Avec une croissance démographique de près de 2,8 % par an, le pays est loin de pouvoir subvenir à une telle demande par sa seule production intérieure. Il est ainsi contraint d’importer plus de 25 % de sa consommation de viande bovine, constituant le débouché d’une partie significative de l’élevage sahélien, via le commerce direct ou la transhumance à finalité commerciale. Au niveau fédéral, alors que la contribution de l’agriculture au PIB est d’environ 35 %, le secteur de l’élevage n’y contribue que pour 5 % environ.

Des contraintes importantes à lever pour le développement de l’élevage nigérian. S’il constitue un secteur conséquent, l’élevage nigérian est cependant soumis à des contraintes fortes. Les espaces dédiés au pâturage sont en nette régression du fait de l’expansion urbaine et agricole. L’accès aux intrants zootechniques apparaît insuffisant et l’encadrement sanitaire défaillant. L’élevage bovin se situe essentiellement dans la partie sahélo- soudanienne des États du Nord où il prend principalement la forme d’un agro-pastoralisme généralement transhumant et transfrontalier afin de profiter des pâturages sahéliens en saison des pluies.

Une consommation de viande en forte augmentation et une évolution des modes de consommation. Outre son fort taux d’urbanisation (60 % des nigérians sont des citadins), c’est surtout l’amélioration du pouvoir d’achat des consommateurs et l’apparition d’une nouvelle classe moyenne qui expliquent une telle poussée de la demande en produits animaux. De plus, ce géant commercial représente près de 60 % des échanges internationaux de la région.
Parallèlement, de plus en plus de consommateurs privilégient une viande plus saine, issue d’un abattage contrôlé. Certains industriels de la viande tendent ainsi à segmenter le marché, mettant en vente des présentations individualisées sous forme de barquettes congelées. L’émergence des fast-foods, adaptés à cette nouvelle tranche de consommateurs, se trouve également en nette évolution. Ce phénomène est parfois complété par une évolution de la filière vers l’intégration, avec quelques compagnies qui disposent de leurs abattoirs approvisionnés par leurs propres réseaux de production. Mais ce segment, en progression, serait encore en dessous de 10 % du marché des produits carnés.
Malgré ces dynamiques émergentes, force est de constater que tout le monde n’a pas accès à de la viande sahélienne bovine, jugée trop chère par les couches populaires. Au regard de la population totale, la consommation moyenne nationale de viande reste inférieure à la moyenne régionale (2 kg par habitant et par an au Nigeria, contre 8 kg au niveau Cedeao).

Un secteur mobilisateur de nombreux emplois et savoir-faire tout au long de la filière. De nombreux métiers spécifiques, dépositaires de réels savoir- faire, se mobilisent tout au long de la filière, la plupart du temps de manière informelle : éleveurs, acheteurs, intermédiaires de marchés, convoyeurs à pieds, passeurs de frontière, transporteurs en camion, bergers pour finir les animaux autour des marchés terminaux (comme Lagos), bouchers, revendeurs, grilleurs. À Lagos, de nombreux quartiers qui jouxtent les lieux d’abattage se sont progressivement spécialisés dans la récupération des abats, des os et du cuir.

Esquisse des principaux circuits de commercialisation du bétail en Afrique Centrale et de l’Ouest
Esquisse des principaux circuits de commercialisation du bétail en Afrique Centrale et de l’Ouest

Des flux importants d’animaux sur pied qui transitent sur des circuits de commercialisation de plus d’un millier de kilomètres. Ils sont parcourus en grande partie à pied, en provenance des zones pastorales du Tchad, du Niger ou du Mali (voir carte). Le choix des animaux et le savoir-faire des convoyeurs limitent les risques sur ces longs périples et rendent, malgré tout, ces transferts rentables pour les commerçants. Deux grands types de circuits irriguent ainsi les marchés terminaux du Nigeria. Le circuit Est voit affluer les animaux en provenance du Tchad et du Cameroun, qui transitent par le marché international de Maiduguri. Sur ce pôle commercial, 55 % du bétail présent proviendrait du Tchad, et 20 % serait originaire du Niger (le circuit par l’Est Cameroun et la République Centrafricaine est réputé très dangereux et donc relativement peu fréquenté ; il est de fait très difficile à estimer). Le circuit Ouest collecte les animaux provenant du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Bénin, ces animaux transitant par le marché international de Kano.
Sur ces circuits, de nombreuses taxes licites et prélèvements illicites sont perçus. Ces derniers constituent un manque à gagner important pour les acteurs économiques des filières et pour les États. À ce titre, sur certains circuits au Tchad, les sommes prélevées représenteraient 63 % des charges totales pour un animal originaire du Tchad central et abattu à Lagos.
La survie des acteurs économiques demeure en partie liée à leur capacité d’anticipation des cours de la monnaie nigériane (Naira), et à l’insécurité du rapatriement des fonds une fois les animaux vendus. Du fait des variations du taux de change entre le FCFA et le Naira ainsi que de l’accroissement de la demande, les prix du bétail apparaissent souvent très volatils. Ils auraient augmenté de près de 78 %, à prix courant, entre 1997 et 2002.

Une politique de développement de l’élevage axée sur l’intensification et l’importation de produits animaux. Pour répondre aux besoins croissants en protéines animales, la politique de développement de l’élevage engagée par les autorités fédérales pour cette décennie cherche à combiner plusieurs priorités stratégiques. Elle veut augmenter significativement la production intérieure en viandes de toutes catégories, en promouvant une intensification des élevages et une valorisation des espèces monogastriques. L’objectif est également de faciliter l’importation d’animaux en provenance du Sahel, essentiellement les bovins, les ovins et les caprins. Elle exprime aussi la volonté de développer l’importation de viande et de poisson congelés, en provenance de l’Union européenne et du Brésil, à destination des consommateurs à faible pouvoir d’achat. Par ailleurs, elle vise à augmenter la production des autres protéines issues de l’élevage, le Nigeria étant déjà leader de la production régionale d’oeufs avec 68 % du tonnage produit.

Le développement de l’élevage nigérian : des enjeux fondamentaux pour la Fédération et ses organisations d’éleveurs, ainsi que pour les pays d’élevage sahéliens voisins. Augmentation rapide de la disponibilité en produits carnés, mesures en faveur de la compétitivité du secteur de l’élevage, encouragement des investissements privés liés à ce secteur, les orientations de la politique nigériane d’élevage se focalisent fortement sur les élevages intensifs et sur les importations provenant de pays ayant développé un élevage industriel. Dans les deux cas, ces filières s’appuient sur une consommation importante de céréales dont la disponibilité et les prix varient fortement au gré des aléas de la production sahélienne et mondiale.
On peut également s’interroger sur le fait que la politique de ce géant de l’élevage ne fasse qu’insuffisamment cas de l’élevage agro-pastoral et de l’amélioration de la coexistence entre éleveurs et agriculteurs (plusieurs conflits parfois très meurtriers ont émaillé les années 2009 et 2010 dans les États de Bauchi, Nasarawa, Benue, Plateau, Ebonyi). En relation directe avec la poussée démographique, se posent de grands problèmes de circulation du bétail au Nigeria ainsi que d’accès aux fourrages et aux points d’eau. C’est donc la question d’une politique de sécurisation de l’élevage pastoral transhumant qui se pose, avec plus d’acuité encore que dans la plupart des pays sahéliens.
L’élevage sahélien joue un rôle majeur au Nigeria. La complémentarité Nord-Sud de la filière bovine devra se renforcer, sans pour autant que la viande sahélienne ne soit bradée. Son prix devrait davantage prendre en compte la diversité des risques, le nombre d’intermédiaires et les variations des taux de change entre les monnaies. Sous la pression de l’augmentation démographique des villes sahéliennes, cette viande va certainement devenir plus chère et donc sélective vis-à-vis du pouvoir d’achat des consommateurs.
Dans la décennie qui débute, s’ils ne sont pas capables de couvrir l’intégralité de la demande nigériane en viande bovine, les pays sahéliens peuvent néanmoins jouer un rôle conséquent en faveur de leurs économies respectives. Les productions sahéliennes doivent davantage satisfaire les exigences de qualité. Les animaux convoyés depuis le Sahel manquent souvent d’embonpoint, ce qui oblige à organiser une finition dans les zones intermédiaires, de part et d’autre de la frontière. Pour y parvenir de manière plus systématique et rapide, la contrainte de l’accès aux aliments du bétail est essentielle à surmonter. Cela suppose que les organisations d’éleveurs acquièrent plus de poids politique dans les négociations avec les industriels (sons, tourteaux, etc.). Cela implique également que des procédés techniques, permettant une meilleure valorisation des sous-produits agricoles, soient mis au point. Ce sont là des défis supplémentaires que les organisations d’éleveurs doivent relever pour améliorer les revenus de leurs membres et soutenir l’économie de l’élevage bovin.

L’Institut de recherches et d’applications des méthodes de développement (Iram) conduit divers travaux dans le domaine du pastoralisme et de la valorisation des filières de l’élevage. Cet article s’appuie en particulier sur l’Étude régionale sur les contextes de la commercialisation du bétail, l’accès aux marchés et les défis d’amélioration des conditions de vie des communautés pastorales, Iram/ Lares pour la SNV (B. Guibert, M. Banzhaf, B. G. Soulé, D. H. Balami, G. Idé, 2009) et sur les expériences en cours d’appui à l’organisation de la filière bovine au Tchad (Pafib, ministère de l’Élevage et des Ressources animales, sur financement de l’Union européenne).

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