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publié dans Revue Grain de sel le 30 mai 2007

Pourquoi les jeunes ruraux ne veulent pas rester au village ! Enseignements et initiatives de la Fongs au Sénégal

Daouda Diagne

JeunesOrganisations de producteurs et de productricesSénégal

Vous lisez un article de la publication "38 : Demain, encore des jeunes agriculteurs motivés?".

La concertation entre décideurs publics, acteurs du développement et responsables paysans est la clé d’une amélioration réelle du sort des jeunes paysans. Telle est, en partie, l’analyse de la Fongs, qui, après avoir fait le constat des multiples difficultés que rencontrent les jeunes ruraux au Sénégal, propose des pistes d’action.

LA FONGS est un mouvement paysan autonome de près de trente ans d’existence. Elle compte aujourd’hui plus de 150000 membres actifs regroupés dans 32 associations paysannes de dimensions variées réparties sur l’ensemble des 11 régions du Sénégal. La plupart des associations étaient composées de jeunes au moment de leur adhésion à la fédération. Les noms des associations illustrent d’ailleurs cet état de fait : Association des jeunes agriculteurs de Casamance (Ajac), Union des jeunes agriculteurs du Koyli Wirnde (UJAK), Union des groupements de jeunes de la communauté rurale de Orkadiéré pour le développement, etc. Il faut rappeler que les années 80 ont été fortement marquées par les effets de la sécheresse, et les années 90 par les durs impacts des plans d’ajustements structurels (PAS).
Le fait est que les jeunes d’hier sont devenus les adultes d’aujourd’hui et les jeunes actuels n’ont pas forcément le même engouement que leurs aînés pour s’investir dans des actions de développement. Pourtant, les jeunes ruraux d’aujourd’hui sont confrontés à des conditions qui ne sont guère meilleures (peu de perspectives en termes de formation et de renforcement de capacités adaptés aux besoins actuels, incertitudes dans la possibilité de se maintenir dans l’agriculture, faibles perspectives d’une amélioration des conditions de vie en milieu rural, etc.).
Par contre, les tentations pour une vie meilleure sont plus que visibles à travers les centres urbains qui se développent. La télévision, qui a fini de s’installer dans les villages, souvent à l’aide de batteries automobiles, est source de nombreux mirages. Les migrants quant à eux sont à l’origine de nouveaux modes de consommation, surtout dans certaines zones d’émigration comme la vallée du fleuve Sénégal (Saint-Louis), le bassin arachidier (Louga, Diourbel) et le Centre-Est du Sénégal (Tambacounda).

Analyse de la situation par la Fongs… Que ce soit pour améliorer ses conditions de vie ou pour survivre, le départ du monde rural est envisagé comme une solution. La Fongs a « une vision politique et économique paysanne pour construire autrement le futur du monde rural sénégalais ». La traduction de cette vision en réalité passe par la mise en oeuvre de deux programmes qui prennent en compte les aspirations des jeunes : le Programme pour autonomiser la réflexion et l’action durable (Parad), et le Fonds d’appui aux initiatives rurales (Fair). Son approche s’appuie sur le concept d’exploitation familiale. Dans ce sens elle réfléchit sur la place des jeunes au sein de la famille, d’autant plus que les aspirations de la famille peuvent ne pas être toujours concordantes avec celles des jeunes.
Dans la mise en oeuvre de ses programmes, les membres de la Fongs ont eu à identifier trois types d’économies dans les six zones agro-écologiques du monde rural sénégalais : (i) des zones où l’agriculture nourrit encore les familles ; (ii) des zones où ce n’est plus l’agriculture qui constitue la base des ressources et ; (iii) des zones qui sont en transition entre les deux premiers types. Toutes les zones n’offrent pas les mêmes potentialités en termes de développement agricole et de perspectives d’installations des jeunes. Ainsi, les préoccupations et les aspirations des jeunes ne peuvent pas être analysées de façon uniforme.
– Dans certaines zones, il existe un fort potentiel naturel, une disponibilité de facteurs de production et de main d’oeuvre et les populations peuvent vivre d’activités essentiellement agricoles. C’est le cas, entre autres, des Niayes ¹, du sud du bassin arachidier, du delta du Fleuve, de la zone agro-sylvo-pastorale et de la Casamance orientale. Cependant, la pression foncière limite les possibilités d’installation des jeunes ruraux et la présence de l’agrobusiness amène les jeunes garçons comme les jeunes filles à devenir progressivement des salariés agricoles dont l’avenir restera très lié à celui des différentes filières agricoles concernées. – Dans les zones telles que le nord du bassin arachidier et la haute et moyenne vallée du fleuve, les activités agricoles ne permettent aux familles de s’alimenter que moins de 3 mois par an. Les ruraux ne comptent donc plus sur l’agriculture pour vivre, mais plutôt sur les activités non-agricoles et les ressources de l’émigration, qui peuvent d’ailleurs parfois permettre de bien vivre et de disposer de suffisamment de ressources monétaires pour investir. On note une absence de jeunes dans les structures des villages et ceux qui sont restés là aspirent à l’émigration. – Dans d’autres zones telles que le centre du bassin arachidier, une partie de la Casamance et du Centre-Est, où les facteurs de production sont appauvris, les familles ne peuvent plus vivre exclusivement de l’agriculture ou de l’élevage. Elles doivent compléter leurs revenus par des activités non-agricoles ou recourir à l’exode et aux migrations.
Ainsi, on voit qu’au-delà des stratégies individuelles, l’exode et la migration sont généralement intégrés dans les stratégies des familles. Dans certains cas, l’objectif est d’améliorer les conditions de vie. Dans d’autres, il s’agit de stratégies de survie pour limiter la dégradation continue des conditions de vie visible à travers des bilans alimentaires continuellement négatifs (les ressources tirées des activités de l’exploitation familiale ne permettant même plus de vivre la moitié de l’année).

Des contraintes multiples, des réponses adaptées. Les contraintes sont multiples : dans les zones finies sur le plan foncier, la réinstallation est limitée voire compromise, les formations de masse permettant aux jeunes de s’insérer dans une vie active, sont encore à l’état de projet au niveau national, les structures sociales de base (familles et communautés villageoises) ne constituent plus des lieux de création de richesses suffisants pour répondre aux aspirations des jeunes ruraux.
L’instabilité de la situation des jeunes les pousse à abandonner volontairement l’agriculture et l’élevage pour être dans l’attente de la première occasion pour aller en ville ou « voyager ». Ainsi, l’exode et les flux migratoires s’accélèrent et témoignent des difficultés des jeunes à fonder une famille, à se construire un avenir chez eux dans un nouveau monde rural qui intègre l’évolution de leurs aspirations. Les jeunes ruraux n’ont pas échappé à la saignée de l’émigration clandestine vers l’Espagne (Barcelone ou la mort !).
Tout ceci ne fait que témoigner de l’importance du travail effectué par des organisations comme la Fongs qui « s’attaquent à l’exode rural et l’émigration à la racine en fixant les bras valides (jeunes et femmes) dans les exploitations familiales agricoles ». La stratégie est de donner la possibilité de pouvoir s’engager localement dans des activités pérennes à travers la valorisation des produits locaux par la transformation, des réseaux commerciaux, des magasins d’approvisionnement ou encore le développement de systèmes d’épargne et de crédit innovants comme le Fonds d’appui aux initiatives rurales (Fair) qui offre du crédit d’investissement. Il s’agit d’influer sur la relance de la production par la création d’activités de services pour retenir les jeunes et les femmes dans les exploitations familiales. La dimension non-agricole est également prise en compte à travers les activités artisanales, les différentes prestations de services (activités économiques, loisirs, etc.) qui contribuent à faciliter la vie au village et à la rendre plus agréable.
Lutter contre la pauvreté et améliorer les conditions de vie des jeunes ruraux doit passer par une meilleure compréhension des logiques qui sous-tendent leurs comportements. Cela passe aussi par une meilleure maîtrise des processus économiques locaux, une analyse et des propositions sur les perspectives de création de richesses tenant compte des potentialités des différentes zones agro-écologiques. La concertation avec les décideurs publics et les acteurs du développement ainsi qu’une bonne implication des responsables paysans dans des instances de concertation sont une nécessité pour apporter aujourd’hui des réponses plus efficientes aux préoccupations des jeunes ruraux, condition pour un nouveau devenir meilleur du monde rural.

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