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publié dans Revue Grain de sel le 30 mai 2007

Angeline Konso, agricultrice et vendeuse de produits agricoles

Martin Nzegang

JeunesCameroun

Vous lisez un article de la publication "38 : Demain, encore des jeunes agriculteurs motivés?".

À 23 ans, Angeline Konso est à la tête d’une grande famille camerounaise de 8 personnes qu’elle entretient grâce à l’agriculture et à la vente des produits agricoles. Une vocation tardive mais bien ancrée chez cette jeune femme qui ne s’est pas arrêtée au premier obstacle, et cultive de belles ambitions…

ANGELINE KONSO est née il y a 23 ans à Dziguilao, à 180 km au sud est de la ville de Maroua dans l’extrême nord du Cameroun. Elle perd son père à l’âge de 3 ans. Aujourd’hui elle a une vague idée de ce parent dont elle sait seulement qu’il était directeur d’école. Elle l’a d’ailleurs appris de sa mère.
Angeline découvre l’agriculture grâce à sa tante. En effet, en 2002, à l’âge de 18 ans, lorsqu’elle ne peut plus aller à l’école faute de moyens, elle passe ses journées à la maison. Sa tante lui propose alors de faire quelque chose : « Si tu ne fais rien, les gens vont se moquer de toi, parce que tu seras obligée d’aller demander de l’argent à tout le monde pour tes besoins essentiels » lui aurait dit sa tante en 2003. Angeline bien qu’ayant longuement réfléchi n’avait pas trouvé ce qu’elle pouvait faire. Elle a arrêté ses études sans diplôme dans un établissement d’enseignement technique. « Je savais que trouver un emploi avec mon niveau d’instruction serait très difficile voire même impossible. » Le seul emploi éventuellement disponible était celui de domestique. Mais elle se souvenait de ses amies qui étaient passées par-là et avaient été sexuellement abusées, forcées au mariage, ou encore traitées comme de véritables esclaves. Elle en parle d’ailleurs péniblement.
Elle est alors tentée par ce que fait sa tante : vendre les carottes fraîches sur le marché. Mais elle redoute les difficultés d’aller au champ du producteur récolter d’abord, laver et transporter ensuite au marché, et enfin vendre sous le soleil brûlant de Maroua. Elle décide finalement de suivre sa tante. Non sans avoir cherché à connaître les avantages, mais surtout les difficultés. Elle se souvient encore comme si c’était hier que sa tante avait tout fait pour banaliser les difficultés tout en faisant un zoom sur les avantages. Les premiers jours sont assez difficiles. « Je n’avais jamais véritablement fait ce genre de travail. »

L’appât du gain. Les premières ventes de carotte par Angeline Konso seront un test réussi. Elle vend vite et bien. Sa tante, surprise, lui demande, par simple blague, avec quelle poudre magique elle attirait tant de clients. En quelques semaines sa vie change complètement. Elle ne jure plus que par la vente des carottes. La clientèle est là. Les profits sont intéressants. Elle s’épanouit en travaillant. Elle ne demande plus d’argent aux autres pour sa toilette de jeune fille. Elle s’offre même un sac à main « à la mode ». À la rentrée c’est elle qui pense à la scolarité de ses petites soeurs et de ses petits frères nés des secondes noces de sa mère. « Mes petites soeurs sont très éveillées, je ne voulais pas qu’elles cessent leurs études prématurément comme moi. » Elle ne ménage alors aucun effort pour permettre à ces 2 lycéennes de Mindif (à 25 km de Maroua) d’avoir le minimum pour réussir leurs études. Elle leur paie une chambre et leur envoie un peu d’argent pour manger. « C’est très dur mais elles me comprennent et ne demandent que ce qui est vraiment indispensable. »
Les gains allant croissant, les charges familiales aussi, Angeline se pose la question de savoir comment augmenter ses revenus. Elle sait que le producteur qui leur vend les carottes ne peut pas travailler si dur pour perdre. Surtout que cet agriculteur habite une belle maison et s’est acheté récemment une motocyclette. Elle pense alors qu’en produisant elle-même elle réalisera davantage de bénéfices.

Cap sur la production. Angeline décide de produire. Elle n’a pas de terrain. Elle n’a surtout pas le savoir-faire. Mais elle sait que cela peut rapporter gros. Elle sait que c’est pénible. Mais elle sait aussi que celui qu’elle appelle affectueusement « mon patron », c’està- dire le producteur qui leur vend les carottes, M. Djidda, ne travaille pas seul. Il a une main-d’oeuvre qui fait les travaux les plus pénibles : labour, sarclage, épandage des engrais et autres produits phytosanitaires… « J’étais décidée. J’avais déjà pris ma décision. » Elle ira voir son « patron » pour lui demander conseil. Elle est surprise par l’accueil qui lui est réservé. « Il m’a regardée avec admiration. Et après avoir longtemps observé le silence il m’a dit : ma fille, je savais que cela arriverait un jour. Je t’observe depuis un an et je réalise que tu n’es pas comme les autres filles de ton âge. » Sur ce il promet de lui donner du terrain gratuitement pour une campagne, et payant par la suite.
Le moment venu, elle se lance dans l’aventure. Elle dépend de son bienfaiteur M. Djidda. Celui-ci doit lui trouver les ouvriers pour le labour. Elle ne sait rien faire en agriculture. Elle fait faire tous ses travaux sous le regard du « patron » qui a accepté volontiers de suivre son champ, du labour à la maturité des carottes. C’est sans doute de cette expérience qu’elle tire sa première leçon de la vie et surtout de la vie d’agricultrice : ne jamais laisser son activité sous le contrôle d’un autre : « Je crois qu’il ne me voulait pas de mal. Il était très occupé dans son champ et les ouvriers ont profité de son absence pour mal faire. » La première récolte est mauvaise, décourageante même. Elle perd pratiquement la moitié de son investissement. « J’avais mis toutes mes économies dans ce champ. À la fin je n’ai même pas recouvré la moitié de mon argent. » Elle cède dans un premier temps au découragement surtout que c’est le moment où elle voit l’avenir de ses petites soeurs incertain. Elle passera des nuits sans sommeil, se condamnant, maudissant les ouvriers. Il lui est arrivé de penser que son patron n’était pas suffisamment engagé pour son champ. Mais ce soupçon ne dure pas car M. Djidda ira la voir à la maison pour lui remonter le moral et lui promettre gratuitement le terrain. Elle refusera et ne reviendra qu’un an plus tard lorsque finalement plusieurs personnes lui promettent des soutiens et du crédit à long terme et sans intérêts. Lorsqu’elle reprend la culture des carottes en 2006, elle a de l’appréhension mais elle sait pouvoir compter sur le soutien de son entourage.

Enfin le succès. Elle a lu les fiches techniques sur les cultures maraîchères, elle a écouté attentivement des maraîchers de Maroua. Elle va reprendre la culture de la carotte mais cette fois elle se promet d’être très vigilante. C’est donc ainsi qu’elle passe par un exploitant agricole très expérimenté pour acheter les semences. Elle passe un contrat avec un jeune ouvrier qui a 10 ans d’expérience chez un producteur. C’est cet ouvrier qui s’engage à travailler dans la parcelle de Angeline avec promesse de recevoir un pourcentage de la vente des récoltes. Bref toutes les dispositions sont prises cette fois pour qu’aucun détail ne soit négligé. Le résultat est très encourageant.« J’ai récolté de bonnes carottes. Je les ai vendues en un temps record. J’ai proposé mes carottes à un hôtel qui les a achetées et m’a passé une grosse commande que malheureusement mon champ d’environ un demi-hectare ne pouvait satisfaire. Mais cela m’a appris une deuxième leçon : si on a un bon produit on trouvera un bon client. » Depuis lors Angeline s’est mise au travail. Si elle avait du terrain, elle exploiterait plusieurs hectares de carottes, de laitue, d’oignon surtout, parce que dans la région il est très demandé, et il arrive que des commerçants l’achètent pour le revendre à prix d’or au sud Cameroun ou dans les pays voisins. C’est dans un style élégant et propre aux initiés qu’elle se lance un défi : « Il y a un grand marché d’oignon. J’ai ma part dans ce marché et j’entends la prendre. »
Mais pour réussir ce grand défi, Angeline veut retourner à l’école. Elle est convaincue que si elle avait un niveau d’instruction plus élevé elle aurait mieux compris les fiches techniques qu’elle a lues. Elle pense que pour être un bon agriculteur il faut avoir fait de bonnes études. Personne ne l’empêchera de reprendre le chemin de l’école. Même pas son oncle qui, non seulement n’a pas pu l’aider à poursuivre ses études après la 3e année d’enseignement technique, mais a pris 2 des 3 sacs de mil qu’elle avait stockés en 2005 pour pouvoir revendre au moment où cette denrée coûte cher et payer ses études. « Je ne voulais pas retourner au champ avant d’avoir obtenu un diplôme. Je voulais surtout entrer dans une école qui me formera en agriculture. Il (son oncle) a gâché mon plan. »

Femme orchestre. Angeline n’est pas seulement agricultrice et vendeuse de carottes au marché de la gare routière de Maroua. Elle est aussi couturière. Dès qu’elle rentre du marché elle fonce sur sa machine à coudre qu’elle a acquise en vendant les carottes. On la connaît dans son quartier Wouro Tchede (mot foulfouldé qui veut dire « village d’argent »), à la sortie sud de la ville de Maroua, comme une bonne couturière. Si elle dit ne pas gagner beaucoup d’argent dans la couture elle avoue que cette activité lui permet de bien meubler ses soirées et permettre à ses petits frères encore au primaire, Jean Claude Danra et David Toubokbé, de déjeuner presque chaque jour de classe. Elle est surtout fière d’habiller elle-même sa petite soeur de 3 ans. Elle élève aussi les chèvres qu’elle engraisse, suivant la période, avec les feuilles de carotte au moment des récoltes.
Fervente chrétienne, elle est membre de la chorale de la mission catholique de Djarengol et participe activement aux activités de l’association culturelle des jeunes Toupouri de Maroua.
De toutes ces activités deux la passionnent : l’agriculture et le commerce. Seule condition, selon elle, pour réussir les deux : faire de bonnes études. « Je retournerai à l’école, même dans 5 ans. » Elle est tellement consciente de l’importance de l’école quelle se promet de tout faire pour ses cadets : « Je ferai tous les sacrifices pour que mes cadets, et surtout mes 2 soeurs, aillent le plus loin possible. » Et pour cela elle se lève chaque jour à 4 h du matin.

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