LE MANIOC, principale culture et aliment de base de la province du Sud-Kivu, est en voie de disparition dans la région. De vastes étendues sur lesquelles cette culture était souvent pratiquée sont restées en jachère dans plusieurs localités de la province. Et pour cause, la plupart des agriculteurs et agricultrices sont découragés à l’idée de dépenser leur énergie pour rien. En effet, attaqué par la mosaïque, le manioc devient de plus en plus rare sur le marché local, dans les champs, dans le grenier et surtout dans le ventre. Dans cette partie de la République démocratique du Congo, la cossette du manioc avec ses feuilles constitue le repas quotidien de la quasi-totalité des ménages. Sa rareté entraîne une famine face à laquelle d’innombrables familles dépourvues d’argent pour s’approvisionner au marché ne savent plus résister. La souffrance est d’autant plus grande pour la plupart des paysannes et paysans qui — pour accéder à d’autres denrées de première nécessité, financer des frais scolaires ou des soins de santé pour leurs enfants — devraient vendre une partie de leur récolte à défaut du petit bétail.
Dormir le ventre creux et être privé de sa principale source de revenus apparaît comme une nouvelle guerre à laquelle est confronté le paysan du Sud- Kivu. Avec comme ennemi commun à abattre la mosaïque du manioc et non le manioc lui-même. Les connaissances traditionnelles locales en maladies des plantes n’ont pu l’identifier ni la soigner. D’aucuns l’appellent « sina huruma » (« je n’ai pas de pitié »). Le fait que la question relève plutôt des hautes compétences scientifiques provoque le désespoir dans ces villages où le passage du dernier moniteur agricole sérieux peut se situer à la période d’avant l’indépendance. Forte de ce désespoir, la population locale s’organise. Dans le groupement de Bugobe par exemple, recours est fait à la culture du blé. Pourtant personne dans cette contrée ne pouvait s’intéresser à la culture du blé quelques années auparavant. Paradoxalement, la farine de blé y était souvent utilisée en périodes de recrudescence de l’épidémie de la rougeole. En effet, tous les enfants atteints de cette maladie étaient nourris exclusivement de bouillie de blé, réputée médicament efficace contre cette maladie meurtrière.
Dans le centre-sud de la province, les agricultrices de Lurhala, une localité située à environ 27 km de la ville de Bukavu ont, quant à elles, opté pour le sorgho. Depuis, cette culture s’est considérablement intensifiée dans le vaste et célèbre marais de Nyalugana. En septembre 2006, de nombreuses femmes membres du groupement « Mamans Cinamula » ont investi leurs champs individuels. Elles ont arraché les tiges de manioc atteintes de la mosaïque pour y répandre des grains de sorgho.
Plus loin vers le centre-ouest, la localité de Mushinga fut l’une des entités productrices du manioc par excellence. Cette localité approvisionnait la ville de Bukavu ainsi que des centres d’exploitation artisanale de l’or de ses périphéries. La pomme de terre y était peu cultivée et sa consommation était rare. Depuis un certain temps cependant, les agricultrices de ce milieu se sont tournées vers cette culture. Sa consommation ne fait plus l’objet d’aucune tergiversation aujourd’hui, faute de manioc et sa feuille.
Dans l’ensemble, les femmes rurales du Sud-Kivu font face à l’épineux problème de la faim. Elles tentent de s’en sortir par tous les moyens. Corollaire des difficultés inhérentes à tout pays sortant de conflits, cette situation est aggravée surtout par la propagation de la mosaïque du manioc dans la région. Renfermées sur elles-mêmes, les femmes auront de la peine à améliorer la production de ces anciennes cultures que leur impose la pénurie de manioc et même pour accéder à des variétés saines résistant à cette maladie. Des acteurs du secteur agricole actifs sur le terrain tels la FAO et l’Inera distribuent, aux fins de multiplication, des boutures saines dans la région. Mais leur action demeure limitée à cause notamment de l’étendue des champs à desservir en semences et du manque de formation en techniques agricoles de ces agricultrices.
Loin d’être une panacée, le recours aux cultures traditionnelles présente une alternative. La formation aux techniques agricoles, la disponibilité des semences et autres intrants agricoles font énormément défaut à ces familles et ces individus qui, par l’auto-sensibilisation et l’auto-formation, recherchent partout une solution appropriée à leur problème de l’heure.




