Grain de sel : En ce début mai 2007, c’est la 7ème quinzaine du commerce équitable en France, quels sont les enjeux cette année en particulier ?
Christophe Eberhart : Nous sommes à un tournant important dans l’histoire du commerce équitable. En effet, ce dernier est en train de changer d’échelle. Les volumes échangés prennent de l’ampleur, et les acteurs impliqués se diversifient. Aux côtés de quelques ONG « pionnières » dans le secteur, le label FLO – Max Havelaar a permis à des entreprises classiques et à la grande distribution de développer des produits équitables. Selon moi désormais, l’enjeu de l’avenir, c’est le maintien de l’ancrage du commerce équitable auprès des agricultures familiales. En effet, au niveau international comme en France, deux cahiers des charges coexistent. Ils définissent les relations au sein du commerce équitable d’un côté avec les petits producteurs, de l’autre avec les entreprises de l’agro-industrie s’engageant à respecter certains critères sociaux et environnementaux. Avec le changement d’échelle, de nouveaux besoins en volume vont apparaître. L’enjeu est que ces besoins soient satisfaits par l’agriculture paysanne familiale. Or il se pourrait que les agro-industries prennent peu à peu le pas sur les petits producteurs. Cette évolution est déjà bien amorcée en Amérique latine, elle risque, faute de réactions adaptées, de se produire en Afrique.
GDS : Avec 0,01 % des échanges mondiaux, en quoi le commerce équitable peut-il améliorer le sort des petits producteurs ?
CE : On constate de vrais impacts au niveau local. Les producteurs, organisés en coopérative ou association, engagés dans le commerce équitable, bénéficient de prix rémunérateurs et stables. Les récoltes sont pré-financées, ils ont la possibilité d’exporter directement, sans passer par de multiples intermédiaires. En Amérique latine où l’expérience est la plus ancienne, notamment dans le secteur du café, des producteurs ont pu se maintenir en milieu rural malgré la chute des cours. Ils ont amélioré concrètement les conditions de vie de leurs familles et ont pu investir dans la diversification de la production. Surtout, le commerce équitable a permis de renforcer des organisations paysannes. S’il représente certes une part infime du marché global, il y a des résultats concrets : aujourd’hui, 5 % du volume du café vendu aux particuliers en France est du café équitable. Plus de 50 % des bananes des supermarchés en Suisse sont équitables. C’est considérable! Même minoritaire, le commerce équitable a des effets d’entraînement sur les économies locales et sur la structuration du monde rural.
GDS : Ne pensez-vous pas que le commerce équitable peut-être source de déséquilibre pour des marchés locaux et des filières fragiles ?
CE : Je pense au contraire que les économies locales ne peuvent que bénéficier des effets positifs du développement des filières équitables (démarche qualité, structuration, etc.). Au Pérou par exemple, notre partenaire CEPICAFE a pu entraîner une diversification de la production, et non une spécialisation à outrance, comme on l’entend dire parfois. Aucun petit producteur ne produit que du café, et lorsque le café bénéficie d’un prix stable, les producteurs investissent dans d’autres activités et dans des pratiques de conservation de l’environnement comme les composts ou la protection contre l’érosion. Cependant, les acteurs du commerce équitable doivent rester vigilants et identifier les possibles risques. Je pense aussi que les organisations de producteurs ont un rôle à jouer et une responsabilité : elles doivent mener une réflexion et une action qui permettent de maintenir les nécessaires équilibres.




