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La « résilience » : renouvellement des approches contre l’insécurité alimentaire ?

Le concept de « résilience » a envahi ces dernières années
le champ de la réflexion et de l’action dans le domaine de la
sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest. Quelles avancées
concrètes apporte-t-il ? Quels défis soulève-t-il ? Différents
acteurs impliqués dans les questions de sécurité alimentaire
s’expriment à ce sujet.

GDS : Le concept de « résilience » évoque-t-il quelque
chose de nouveau pour vous ?

Alain Sy Traoré (Cedeao) : Le terme de résilience
est fortement mis en avant aujourd’hui, mais l’idée
n’est pas nouvelle et ne doit pas être une panacée. Les
notions de « capacité d’adaptation » et de « gestion
durable des ressources » sont centrales en Afrique de
l’Ouest depuis les années 70. Si l’on en parle tellement
aujourd’hui, c’est parce que l’on constate que les actions
humanitaires et les politiques de développement
ont très souvent été cloisonnées, sans considérations
mutuelles, avec des interventions courtes et limitées
dans le temps. Elles n’ont de ce fait pas permis
de sortir durablement les
populations de la faim et
de la dépendance des effets
des aléas climatiques.
Il est apparu nécessaire de
mieux se concerter et de
mieux fédérer les actions
(principe de complémentarité
de l’Ecowap) de l’ensemble des intervenants
du champ de la sécurité alimentaire en Afrique de
l’Ouest dans le sens de la « résilience ».

Ibrahima Aliou (Apess) : La résilience n’est pas
quelque chose de nouveau. Les éleveurs ont toujours
trouvé des solutions pour résister aux chocs
et s’adapter à leur environnement : la transhumance
par exemple remonte à plusieurs siècles. La nouveauté,
c’est qu’un aussi grand nombre d’acteurs s’intéressent
à la « résilience ». Chaque période produit
son propre concept. Aujourd’hui, c’est la résilience
qui est à la mode.

GDS : Au-delà de l’effet de mode, est ce que ce concept
de « résilience » apporte quelque chose de nouveau à
la réflexion et à l’action dans le domaine de la sécurité
alimentaire ?

Éric Hazard (Oxfam) : Il est évident que « résilience
 » est le nouveau mot à la mode. Celui qui veut
travailler en Afrique de l’Ouest et/ou accéder à des
financements est « obligé » de parler de résilience.
En même temps, ce concept interroge le problème
clé du cycle de crises alimentaires à répétition que
connaît la région, en nous incitant à renouveler nos
approches, nos pratiques et nos outils. Parler de résilience,
c’est reconnaître que les approches humanitaires
ne suffiront pas à résoudre les problèmes
d’insécurité alimentaire. C’est admettre aussi que
l’insécurité alimentaire n’est pas seulement une
question de production agricole, mais aussi un problème
d’accès à l’alimentation et de vulnérabilité.
Si le concept de résilience permet aux États, à leurs
partenaires, aux organisations de producteurs et aux
ONG d’intégrer ces enjeux structurants et de modifier
leurs approches, alors il apportera quelque chose
de très important à la réflexion et à l’action dans le
domaine de la sécurité alimentaire.

Christophe Tocco (USAID) : Pour l’USAID, la
résilience représente une véritable innovation. Nous
avons mis en place par exemple, au sein de notre organisation,
des cellules réunissant les différents départements
chargés de l’urgence et de l’humanitaire.
Auparavant, ces deux mondes communiquaient peu.

Frauke de Weijer (ECDPM) : Je pense aussi que la
résilience apporte une manière
totalement différente
de penser les choses. Dans
la Corne de l’Afrique, l’introduction
de programmes
« pro-résilience » a ouvert
des opportunités pour une
réflexion et une action croisant
les disciplines et les secteurs.

Moussa Tchangari (Alternative Espaces Citoyen
Niger)
 : Pour moi, ce n’est qu’un effet de
mode, après celui du « développement durable » ou
de « la lutte contre la pauvreté ». On pense régler les
problèmes en inventant de nouveaux concepts. Ce
besoin d’inventer de nouveaux mots va de pair avec
le manque de volonté politique de s’attaquer aux véritables
problèmes. Et il témoigne encore une fois du
fait que nous ne sommes pas maîtres des discours sur
nous-mêmes ; nous ne faisons que les suivre.

GDS : Est-ce que les États de la région se sont réellement
approprié ce concept de résilience ?

Pierpaolo Piras (Commission européenne) : il
est clair que si la résilience peut améliorer l’efficacité
de l’aide, elle ne peut pas occulter les problèmes
d’intégration et de programmation. Le succès de
cette approche reposera sur la capacité des États à
s’approprier la démarche.

Mamoudou Hassane (i3N) : Je pense que l’on a tiré
les leçons sur les limites de ces paradigmes qui se sont
succédé ces dernières années. On a voulu à chaque
fois imposer le même modèle à tout le continent, alors
que les pays africains ne connaissent ni les mêmes
réalités, ni les mêmes dynamiques. La résilience n’est
pas une fin en soi, elle est un élément qu’il faut mettre
dans son contexte. Elle n’est ni un programme, ni
un projet, mais une vision, une approche. C’est une
approche qui gagnerait à se construire, à partir des
acquis et des réalités des différents pays. On n’ira pas loin si nos partenaires nous « vendent » la résilience
et l’alliance Agir, qui en est la déclinaison, comme ils
nous ont vendu les autres schémas de développement,
en se substituant à l’existant et en se comportant en
« donneur de leçons ». Par contre, on avancera si on
arrive à rester dans un processus d’approche et non
de programme, c’est-à-dire s’il revient à chaque pays
de faire l’analyse de sa propre situation et de décider,
à partir de ces éléments, ce qu’il faut faire et comment
valoriser l’existant.

Madeleine Evrard Diakité (Oxfam) : En principe,
le discours sur la résilience valide justement l’approche
consistant à chercher à renforcer les capacités
des acteurs régionaux, nationaux et locaux, qui ont
le mandat et la légitimité d’agir sur les questions de
vulnérabilité et de sécurité alimentaire. À bien des
égards, l’Afrique de l’Ouest recèle de véritables potentialités
pour avancer sur la question de sécurité
alimentaire et de la gouvernance des réponses aux
crises alimentaires.

GDS : La gouvernance actuelle de la sécurité alimentaire
en Afrique de l’Ouest permet-elle la mise en oeuvre
effective de politiques « pro-résilience » ?

Éric Hazard (Oxfam) : A priori, on peut penser que
non. Le discours sur la résilience part du constat
qu’on ne peut plus se limiter à des approches strictement
humanitaires pour répondre à des enjeux
de long-terme et éliminer les causes structurelles
de l’insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest.
Cela signifie que l’ensemble des organisations qui
ont travaillé sur ces questions depuis des décennies
vont devoir revisiter, dans une certaine mesure, leur
mandat, les outils dont ils disposent, les mécanismes
de coordination qu’ils ont mis en place, les efforts
pour renforcer l’inter-sectorialité entre les différents
ministères, commissions, etc. Je ne pense pas que l’on
soit arrivé à ce stade là. Des négociations politiques
sont en cours ; mais les acteurs traditionnels semblent
plutôt avoir tenté de consolider leurs positions sans
identifier les changements nécessaires à prendre en
compte pour répondre efficacement aux enjeux induits
par le concept de résilience. L’initiative Agir semble
avoir inscrit dans le marbre une certaine architecture
institutionnelle. On n’a pas suffisamment évalué
les besoins institutionnels pour répondre à l’agenda
résilience dans la sous-région, on a plutôt reproduit
et renforcé la position des acteurs et des institutions
existants. Il paraît difficile de penser, pour ne prendre
que cet exemple parmi d’autres, que la Direction de
l’Agriculture de la Cedeao ou les ministres de l’Agriculture
des pays soient à même de porter seuls les
politiques relatives aux piliers 1 (Protection sociale),
2 (Santé et nutrition) et 4 (gouvernance) d’Agir. Ces
questions dépassent largement le domaine agricole.
Le consensus sur la résilience ne suffit pas : il faut le
traduire en termes de mandat et de responsabilités.

GDS : Identifiez-vous d’autres limites à ce concept de
résilience, au regard des enjeux de sécurité alimentaire
des populations vulnérables ?

Maty Ba Diao (Cilss) : Malheureusement, il n’existe
pas encore de compréhension commune de la résilience.
Pour certains, elle doit être ciblée sur les plus
pauvres à travers des actions de développement, alors
que d’autres insistent au contraire sur la nécessité de
toucher l’ensemble des populations. Les différents
acteurs ne sont pas encore d’accord sur le contenu
et sur les indicateurs de mesure.

Madeleine Evrard Diakite (Oxfam) : Il ne faut
pas que la résilience se contente de l’idée de « bounce
back
 » (revenir au niveau de vie d’avant la crise), elle
doit inclure la capacité des gens à améliorer leurs
conditions de vie malgré les chocs, les « stress » et les
incertitudes. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que
les capacités de résilience des populations sont directement
liées à la question de la vulnérabilité et que
celle-ci est déterminée par les rapports de pouvoir et
les inégalités. Il y a un risque potentiellement lié à la
notion de résilience qu’il est important d’éviter : c’est
celui de dépolitiser la question du développement.

Jean-Luc François (AFD) : Il ne faudrait pas que
l’attention portée à la résilience, c’est à dire au retour
à la situation avant la crise, conduise à négliger la
prévention du choc ou de la crise. Ainsi, en matière
de prix agricoles, on risquerait d’évacuer la réflexion
sur les politiques publiques et les instruments privés
utiles au lissage d’une trop forte variabilité. Il y
a dans le concept de résilience un fatalisme dont il
faut se garder. En revanche, si renforcer la résilience
d’une filière, d’un territoire, conduit à investir dans
des mécanismes permettant de prévenir les chocs,
alors c’est bien.

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