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publié dans Revue Grain de sel le 8 septembre 2009

Entretien avec Tamini Josué (version longue)

Tamini Josué

GDS : On parle de plus en plus de révolution de l’élevage. Est-elle nécessaire ? Si oui, en quoi consiste-t-elle selon vous ?
Tamini Josué : Nous pensons effectivement qu’il faut une révolution de l’élevage pour pouvoir répondre à la hausse croissante de la demande en produits animaux. Pour nous, la révolution de l’élevage consiste à pouvoir augmenter la productivité à travers l’amélioration génétique, à faciliter les conditions d’accès à l’alimentation du bétail de sorte qu’elle soit disponible en quantité et en qualité suffisantes. Il faut améliorer la productivité des races locales.
C’est vrai que l’on ne peut pas actuellement prôner la disparition de la transhumance qui demeure toujours le système d’élevage dominant, mais il faut véritablement tendre à sédentariser les élevages et mettre l’accent sur l’intensification si l’on veut améliorer la production.

GDS : Comment le ministère des Ressources animales du Burkina Faso pense-t-il réaliser cet objectif de sédentarisation des éleveurs mobiles ?
TJ : Pour atteindre cet objectif c’est assez simple. Il faut d’abord assurer une disponibilité de l’eau à travers le développement de l’hydraulique pastorale. Il faudra aussi mettre l’accent sur la délimitation et l’aménagement des zones pastorales pour stabiliser les éleveurs pasteurs. Au niveau de la sécurisation foncière, il faut que l’on parvienne à les sédentariser et à leur faire comprendre qu’ils peuvent investir dans leur zone, par exemple en production végétale. C’est en cela qu’ils pourraient accepter d’être moins mobiles et de se sédentariser.

GDS : La sédentarisation des éleveurs semble difficile à réaliser en zone sahélienne ?
TJ : Quoi qu’on dise, les productions végétales ne peuvent se développer qu’à travers l’élevage car elles ont besoin du fumier et de la traction attelée. C’est vrai qu’au niveau du Sahel, la situation agroécologique est assez difficile et très dégradée à l’heure actuelle, mais en même temps il ne faut pas perdre de vue que c’est aussi dans cette zone qu’il y a le plus de potentiel en ressources fourragères pour l’alimentation du bétail. Certes, les gens mettent l’accent sur la nécessité de prévenir la dégradation de cette zone et nous constatons de plus en plus en saison sèche que les éleveurs de la zone sahélienne descendent vers les zones du Sud. Ce qui est tout à fait normal parce que c’est là-bas qu’il y a plus de ressources disponibles. Mais ce genre de mouvements saisonniers ne sont pas les plus importants. Ce sont surtout les transhumances transfrontalières qui posent problème. Ces grandes transhumances sont dues à un manque d’eau et de ressources fourragères. Si l’on parvenait dans ces régions riches en ressources fourragères à faire de nombreux aménagements dans les zones pastorales, à mettre de l’eau en permanence à la disposition des éleveurs, à les sécuriser, il y aurait moins de mouvements et les ressources animales pourraient ainsi être mieux valorisées.
Les transhumances nationales, malgré les conflits qu’elles occasionnent, sont plus facilement maîtrisables que les transhumances transfrontalières.

GDS : Quelles sont les dispositions qui sont prises au Burkina Faso pour éviter les conflits entre agriculteurs et éleveurs ?
TJ : Au niveau du ministère des Ressources animales du Burkina Faso, nous avons la loi d’orientation sur le pastoralisme. Nous avons également au niveau national la loi sur la sécurisation foncière en milieu rural qui vient d’être adoptée et qui réglemente aussi l’utilisation de l’espace. Tous ces outils actuellement disponibles sont de nature à permettre aux agriculteurs et aux éleveurs de cohabiter en symbiose et en parfaite harmonie pour peu que chacun accepte de jouer sa partition.

GDS : Quels sont aujourd’hui, les principaux axes et priorités de la politique du Burkina Faso en matière d’élevage ?
TJ : Nous venons de tenir un atelier de validation du document définissant la politique nationale de développement de l’élevage qui est le document de référence en matière de politique d’élevage au Burkina Faso. En plus de cela, nous avons des stratégies que nous sommes en train de finaliser : la stratégie nationale d’amélioration génétique, la stratégie nationale de sécurité alimentaire du cheptel, la stratégie nationale de sécurisation, de valorisation et d’aménagements des espaces et aménagements pastoraux, sans oublier la politique de sécurisation foncière en milieu rural qui coiffe les trois départements du développement rural (agriculture, élevage, environnement). Nous avons aussi un plan d’action, le Papise (Plan d’actions et programme d’investissements du secteur de l’élevage) qui nous permettra de mettre en œuvre cette politique nationale de développement du secteur de l’élevage.

GDS : Pouvez-vous nous parler plus précisément du Papise ?
TJ : Le Papise est un programme de mise en œuvre pratique et concrète de la politique du développement de l’élevage au niveau du ministère des Ressources animales du Burkina. Il prend en compte les principaux axes que nous avons aujourd’hui déclinés en stratégies, à savoir l’amélioration génétique du cheptel, l’amélioration de l’alimentation des animaux, les aménagements pastoraux mais aussi le renforcement des capacités des acteurs. Le Papise date de 2000, il a été actualisé et aujourd’hui nous sommes en train de le relire pour le mettre en cohérence avec la nouvelle politique que nous venons d’adopter.

GDS : Quels sont les acteurs impliqués dans l’élaboration des différents programmes et politiques ? Y a t-il une coordination avec les politiques régionales ?
TJ : Tous nos programmes sont fédérés aux programmes sous-régionaux et régionaux. Au Burkina Faso, nous avons un secrétariat permanent de coordination des politiques au niveau du développement rural. Aussi, dans le cadre stratégique de lutte contre la pauvreté, nous avons des politiques et programmes sectoriels qu’il faut mettre en place en rapport avec les organes sous-régionaux. C’est ainsi que le Programme d’investissement agricole (PIA) de l’Uemoa et de la Cedeao est en parfaite adéquation avec ce que nous mettons en place au niveau national. Nous avons aussi le programme sectoriel de développement rural productif qui est la résultante de toutes les politiques sectorielles de chaque département ministériel. A notre niveau le Papise se fédère à ce programme qui lui-même se fédère au programme régional. Il y a donc une véritable cohérence et intégration entre les programmes des différents pays qui sont coiffés par le niveau régional.

GDS : Les éleveurs sont-ils associés à l’élaboration de ces différents programmes et politiques ?
TJ : Nous avons une démarche participative. Dans le cadre de l’élaboration de la politique nationale de développement de l’élevage, les éleveurs, les partenaires techniques, les acteurs au niveau régional et central ont été associés à la phase d’élaboration et de validation du document. Nous recevons toujours les amendements des uns et des autres que nous intègrerons dans le document de sorte que la politique nationale de l’élevage qui sera présentée à la rentrée gouvernementale (mi-septembre) soit cohérente et qu’elle prenne en compte les intérêts de tous les acteurs.

GDS : Avec la crise alimentaire, les États d’Afrique de l’Ouest ont pris des mesures en faveur de l’agriculture pour encourager la production alimentaire. Y a t-il eu des actions et interventions dans le secteur de l’élevage au Burkina Faso ?
TJ : Oui et depuis 2008, le gouvernement a accordé plus d’importance au secteur de l’élevage. Le un programme du gouvernement dénommé « Plan d’urgence pour la réalisation de la sécurité alimentaire au Burkina Faso» intègre les trois secteurs du développement rural (agriculture, élevage, environnement). Les partenaires financiers, aussi, ont compris l’intérêt de prendre en compte le secteur de l’élevage. C’est ainsi qu’avec la Banque islamique de développement (BID), nous avons pu bénéficier d’un financement qui intègre l’agriculture et l’élevage par rapport aux semences d’urgence. Au niveau de la Banque Mondiale, il y a le programme d’appui à la productivité et à la sécurité alimentaire qui est en cours de finalisation et qui va nous permettre d’avoir plus de moyens pour intervenir surtout au niveau des filières bétail-viande et lait.

GDS : Quelle est la situation des exportations de viande du Burkina Faso ?
TJ : Depuis que notre abattoir frigorifique connaît quelques difficultés, les exportations de viande sont assez faibles. Avec la crise qui a sévi en Côte d’Ivoire, nous avons connu des répercussions négatives au Burkina Faso. Grâce à l’appui de la Banque mondiale, nous sommes en train d’essayer de remonter la pente avec quelques initiatives pour exporter la viande vers les pays côtiers (Togo, Ghana, Côte d’Ivoire). _ Nous mettons également l’accent sur la réhabilitation des abattoirs pour pouvoir exporter plus de viandes. Nous sommes à ce sujet actuellement en pourparlers avec certains pays, comme la Guinée équatoriale. En dehors de cela, c’est plutôt pour l’instant le bétail sur pied qui est exporté. Mais nous travaillons à inverser la tendance afin d’exporter plus de viande crue que de bétail sur pied.

GDS : Il y a des déclarations récentes sur le souhait du gouvernement d’exporter plus de viande crue. Pourquoi pensez-vous que cela est possible dans le contexte actuel ?
TJ : Les viandes extra africaines commencent à connaître de nombreux problèmes dans les pays qui les importent. De plus en plus aussi, les viandes sahéliennes commencent à entrer dans les habitudes alimentaires de certaines classes sociales au niveau de ces pays. En conséquence la demande est de plus en plus forte au niveau des viandes sahéliennes. Rappelez-vous un passé récent, quand l’Office national d’exploitation des ressources animales (Onera) existait, nous étions un grand exportateur de viande vers les pays côtiers. C’est à la suite de la disparition de cet outil, que nous avons commencé à avoir des problèmes au niveau des exportations de viandes du Burkina Faso. Si ce système fonctionnait il y a quelques années, il n’y a pas de raison qu’il ne marche pas aujourd’hui, surtout que nous avons des demandes fortes émanant de certains pays côtiers comme le Ghana notamment. Il nous suffit maintenant d’organiser et de former les bouchers et les autres acteurs du secteur pour qu’ils puissent se mettre aux normes internationales. C’est parce que nous n’avons pas encore réussi à développer les outils nécessaires pour répondre à ces besoins que nous en sommes là aujourd’hui.

GDS : Disposez-vous des outils et moyens pour relever ce défi de l’exportation de viande crue ?
TJ : Avec l’accompagnement de la Banque mondiale et de nombreux partenaires techniques et financiers tels que la BID nous pensons que dans un très proche avenir nous allons tout mettre en œuvre pour satisfaire cette demande. Nous avons un abattoir qui n’est pas aux normes internationales. Il y a donc à ce niveau un travail à faire. Au niveau de cet abattoir, il y a aussi des problèmes de gestion. La Banque mondiale est prête à nous accompagner à condition que nous en confiions la gestion à un privé pour mieux valoriser cet outil. Il y a aussi un problème de formation en amont des acteurs pour qu’ils puissent travailler selon les normes internationales. À coté de cela, avec les partenaires financiers nous sommes en train de voir dans quelle mesure nous pouvons réaliser en zones péri-urbaines et dans les zones pastorales des systèmes de ranching avec des abattoirs modernes.

GDS : Comment pourrait se faire le transport de la viande crue vers les pays demandeurs ?
TJ : Il y a trois possibilités : soit par camions frigorifiques pour les pays proches, soit par le train dans des wagons frigorifiques pour aller vers la Côte d’Ivoire notamment, soit par le fret aérien pour les pays éloignés. Des pays comme la Guinée équatoriale sont prêts à venir ici chercher eux-mêmes la viande.

GDS : Pourquoi, en dépit de sa place centrale dans l’économie rurale, le budget consacré à l’élevage demeure très faible par rapport aux autres secteurs du développement rural ?
TJ : Nous nous posons la même question. Si vous prenez l’ensemble du secteur du développement rural, il ne représente pas plus de 10% du budget. C’est le volet production végétale qui a la plus grosse part, puis suivent l’élevage et l’environnement. Au Burkina Faso, l’élevage ne perçoit pas plus de 1 % du budget national.
Au départ, on n’a pas accordé beaucoup d’importance au secteur de l’élevage parce qu’on se disait que l’éleveur est quelqu’un qui a déjà les moyens, en oubliant que si rien n’est fait, ces moyens ne peuvent pas être valorisés de façon adéquate. Nous travaillons toujours à ce que l’État consente plus d’efforts en faveur du secteur de l’élevage et nous sentons de plus en plus que les choses évoluent favorablement.

GDS : Pour protéger le marché sous-régional, la Cedeao vient d’adopter une cinquième bande du Tec à 35 %, quels sont pour le Burkina Faso les produits animaux qu’il est prioritaire d’intégrer dans cette cinquième bande ?
TJ : Si je prends en compte des intérêts politico-économiques de notre pays, ce sont surtout les viandes crues bovine, ovine, caprine qui sont prioritaires, à long terme.
Concernant le lait, notre préoccupation pour l’instant est de développer la filière locale pour pouvoir satisfaire les besoins des populations de façon régulière car en hivernage on a beaucoup de lait mais en saison sèche c’est difficile. C’est pourquoi nous sommes en train de mettre en place deux grandes laiteries à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso qui vont permettre aux acteurs périurbains de pouvoir augmenter leur production. _ À plus long terme l’objectif est d’inverser la tendance actuelle où nous sommes importateurs malgré notre cheptel élevé, pour devenir un pays exportateur. Dans ce sens, il faudra aussi que les taxes soient plus fortes pour limiter les importations et favoriser le développement de la filière lait locale, d’autant plus qu’avec la hausse des prix des produits alimentaires importés, nos productions locales sont devenues beaucoup plus compétitives.

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