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Radicalisme religieux : quel attrait sur les jeunes ?

Selon Hans De Marie Heungoup, cela fait plusieurs décennies
qu’un fondamentalisme religieux se développe dans
la région, notamment auprès des jeunes. Plusieurs éléments
expliquent ces évolutions.

Grain de Sel :
L’Afrique de l’Ouest et du Centre
connaît-elle une radicalisation religieuse selon vous
 ?

Hans De Marie Heungoup :
Oui, principalement autour du bassin du lac Tchad. Avant le développement de Boko Haram, ces évolutions ont déjà donné lieu par le passé à des affrontements mortels, comme ceux de la fin des années 1980 autour du mouvement Maïtatsine et
plus tard autour du mouvement YanIzala .
Cette radicalisation concerne aussi certains mouvements au sein de la chrétienté. Depuis les années 1970, et surtout à partir des années 1990, suite aux lois
sur les libertés d’associations religieuses, on a observé
en effet le développement des églises dite de « réveil »
(born again, en anglais). Ces églises n’ont pas encore
donné lieu à des situations de violence au Cameroun
et au Tchad, mais comme on le voit en Centrafrique,
elles peuvent être instrumentalisées et catalyser des
conflits au départ politiques qui prennent par la suite
une dimension ethno religieuse. Leur fond doctrinaire
est assez exclusiviste ; elles pensent détenir la totale vérité et sont par conséquent peu ouvertes à la possibilité de dialogue et de compromis avec d’autres religions.

GDS :
Les jeunes sont particulièrement attirés par ces
mouvements. Pourquoi ?

HDMH :
Je pense qu’il y plusieurs explications. Au
Cameroun, la jeune génération s’intéresse davantage
aux mouvements salafistes ou wahhabites parce que
l’establishment traditionnel soufi est gouverné par des
personnes qui ont passé la soixantaine. Les jeunes
n’ont pas de place dans les conseils représentatifs de
l’islam. Par défiance par rapport à cette classe d’âge
qui les exclue, ils se tournent vers un courant différent de celui de leurs parents.
Au niveau de la chrétienté, les églises du réveil prolifèrent grâce à un discours centré sur la réussite immédiate. Elles promettent à ceux qui les rejoignent
un mari, un travail, des enfants, etc. Les jeunes et les femmes ont tendance à être plus sensibles à ce discours car ils sont plus vulnérables économiquement
et socialement. 60 % des moins de 35 ans au Cameroun sont
au chômage. Parmi les 40 % restant, une grande partie est
dans le sous-emploi. De plus, l’église catholique est plutôt
traditionnelle et promeut un ordre social plus ou moins patriarcal. Les pasteurs des églises de réveil sont en général plus jeunes.

GDS :
Ce radicalisme religieux touche-t-il davantage
les jeunes en milieu rural ou en milieu urbain ?

HDMH :
Au Cameroun, le wahhabisme et le salafisme
se développent plutôt chez les jeunes en milieu urbain,
qui ont davantage les moyens que les jeunes ruraux
d’aller se faire former au Soudan ou en Arabie Saoudite. Les outils de diffusion sur lesquels s’appuient ces courants — comme les vidéos, les casettes audio,
les réseaux sociaux ou internet — se trouvent plus
facilement en milieu urbain.
Les églises du réveil se sont originellement développées dans la partie anglophone du pays — à la frontière avec le Nigéria qui est l’un des tout premiers
foyers du mouvement évangélique et néo-pentecôtiste en Afrique — puis dans les villes de Yaoundé et de Douala. Mais peu à peu elles essaient de prendre
pied dans certaines zones rurales en implantant des
puits et des centres de santé, car les infrastructures
publiques sont peu présentes.

GDS :
L’engagement dans ces nouveaux courants religieux permet-il aux jeunes d’améliorer leurs conditions de vie ?
HDMH :
Nous n’avons pas effectué d’études statistiques sur l’ensemble du Cameroun, mais nous avons recueilli de nombreux témoignages qui font apparaître plusieurs éléments. Certaines églises de réveil promettent aux fidèles la réussite et la résolution de
problèmes en échange d’une contrepartie financière. D’autres interdisent de côtoyer des personnes qui ne sont pas de la même église et conduisent certains jeunes
à se couper de leur famille et de leurs amis. Dans ces cas, on ne peut pas dire que ces églises améliorent la situation économique ou sociale de ces jeunes.
Mais ces nouveaux courants peuvent aussi apporter un « gain » social et économique. Ce sont en effet
des espaces de socialisation, des lieux dans lesquels
les jeunes peuvent échanger avec d’autres personnes
connaissant les mêmes situations et difficultés qu’eux.
Il y a même des églises qui aident « réellement » leurs
fidèles à trouver un époux ou une épouse. Comme
ce sont des églises fréquentées par toutes les classes
sociales, elles peuvent aussi permettre à certains de
trouver un employeur.
Enfin, plusieurs témoignages rapportent des changements de vie assez radicaux. Certaines personnes
racontent qu’avant de rejoindre un de ces mouvements
religieux, elles avaient l’habitude de boire, de fumer,
de prendre de la drogue, de voler. Certaines se sont
même retrouvées en prison. En rejoignant ces courants rigoristes, elles disent être revenues « sur le bon
chemin ». Ainsi les églises de réveil et les mouvements
salafistes ou wahhabites peuvent à la fois permettre à
des « délinquants » de devenir de « bons citoyens »,
mais aussi entraîner une radicalisation dangereuse
de ces fidèles. Car ceux-ci tendent à considérer que
ceux qui ne respectent pas les principes prescrits ne
méritent pas d’être fréquentés et sont des mécréants.

GDS :
Qu’est ce que l’État pourrait faire pour empêcher la propagation d’un fondamentalisme religieux, notamment auprès des jeunes ?
HDMH :
Au Cameroun, l’État se concentre presque
exclusivement sur la lutte armée contre Boko Haram.
Il y a des actions de sensibilisation et de prévention
pour empêcher les jeunes de rejoindre Boko Haram,
mais elles sont menées par des associations de la
société civile, sans soutien financier de l’État. Il n’y
pas d’actions véritables de l’État contre la montée du
fondamentalisme religieux. Dans le cas des églises
de réveil, il y a même un soutien passif de l’État : ces
églises en effet soutiennent tacitement le pouvoir en
place, alors que l’église catholique a toujours été critique des régimes en place. L’État laisse en quelque sorte se développer des mouvements qui viennent
concurrencer l’Église catholique.
Je pense qu’il est important que les États mettent
en place des mesures face à la menace du radicalisme
religieux. Il faudrait notamment promouvoir des
institutions représentatives des églises de réveil et
de l’islam, au sein desquelles il n’y aurait pas l’hégémonie d’un groupe ethnique ou d’une classe d’âge. Il faudrait mettre en place une charte sur la tolérance
religieuse dans les différents pays. Il faudrait également contrôler la propagation de ces églises de réveil et des mouvements wahhabites et salafistes, sans
nécessairement les interdire, mais en surveillant les
prêches des imams et des pasteurs.
Enfin ce prosélytisme se nourrit des difficultés économiques et des exclusions sociales. Le développement socio-économique des régions les plus vulnérables est essentiel, afin que des pans entiers du territoire ne soient pas abandonnés à l’assistance sociale des wahhabites ou des églises de réveil.

Boko Haram recrute parmi les jeunes
Manifestation extrêmement visible de cette radicalisation religieuse, Boko Haram tend
aussi à recruter particulièrement auprès des jeunes. Au Cameroun, les premières recrues auraient rejoint Boko Haram au début des enlèvements d’expatriés sur leur sol, début 2013. Ils servaient alors de guides locaux. Ils seraient aujourd’hui plusieurs centaines, voire milliers à avoir rejoint les rangs de l’organisation islamiste. Leurs missions se sont diversifiées : renseigner sur les positions camerounaises, aider au
repli des combattants, transporter des munitions, et combattre...
Selon, le professeur Manassé Aboya Endong, directeur exécutif du Groupe de recherches sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique, Boko Haram n’a aucun mal à trouver des volontaires dans le Nord du Cameroun, qui est relativement pauvre. « Ces jeunes étaient vendeurs de carburant ou chauffeurs de mototaxis. Ils gagnaient en moyenne 2 euros par jour. Après les enlèvements et les rançons, ils
peuvent toucher 1 million de F CFA (1500 euros) ».Beaucoup moins nombreux, les recrutements idéologiques s’appuieraient sur les quelque 1500 jeunes Camerounais qui fréquentent des écoles coraniques au Nigeria et reviennent chaque année dans leur village. Des témoignages rapportent que d’autres recrutements, minoritaires, sont forcés.
_
Source : Jeune Afrique, septembre 2014 (« Quand
Boko Haram recrute au Cameroun »).

Hans De Marie Heungoup est politologue et chercheur camerounais à l’International Crisis Group. Propos recueillis par Inter-réseaux en octobre 2015. Pour en savoir plus, vous pouvez lire le rapport récemment publié par l’International Crisis
Group intitulé « Cameroun : la menace du radicalisme religieux » (septembre 2015).

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