La transformation des produits agricoles permet aux coopératives d’améliorer leurs marges bénéficiaires tout en favorisant la création d’emplois locaux. Mais les coûts élevés des équipements et la capacité de gestion technique représentent plusieurs défis. À travers plusieurs mécanismes clés, le commerce équitable appuie ce maillon essentiel de la chaîne de valeur. C’est ainsi que la Coopérative agricole du Kénédougou (COOPAKE) a su s’imposer comme un acteur majeur du commerce équitable et de la transformation de mangues et de noix de cajou au Burkina Faso. Entretien avec son coordinateur Souleymane Konate.
Grain de sel : Comment la COOPAKE est-elle devenue une coopérative pionnière dans le secteur de la transformation ?
Souleymane Konate : La COOPAKE est née en 1963 avec l’objectif initial de structurer la production et la commercialisation de la mangue dans la province du Kénédougou. À cette époque, les producteurs et productrices faisaient face à des pertes considérables : les mangues fraîches étant hautement périssables, une grande partie de la production disparaissait. Une première réponse au problème est apparue en 1993, avec une unité de séchage de mangues qui a permis de prolonger la durée de conservation et d’accéder à des marchés plus rémunérateurs. Cependant, les capacités de production restaient limitées, et les équipements rudimentaires rendaient la transformation coûteuse et peu compétitive.
La première étape vers une amélioration significative a été franchie entre 2000 et 2004, avec l’engagement de la coopérative dans une démarche de certification biologique. En 2005, après avoir pris connaissance des opportunités offertes par le commerce équitable, la coopérative a poursuivi ses efforts en engageant un processus de certification en commerce équitable. Cette double certification a permis à la COOPAKE de s’ancrer plus solidement sur les marchés internationaux et d’accéder à des mécanismes de financement essentiels pour moderniser ses équipements.
GDS : Quelle a été la stratégie d’innovation choisie ?
Souleymane Konate : Grâce aux premières ventes de mangues séchées certifiées commerce équitable, les primes reçues (de 1 million à 3 millions de francs CFA) ont été investies en 2008 pour nous permettre de nous diversifier avec une unité de transformation de noix de cajou. En 2016, le programme Équité, co-piloté par AVSF et Commerce Équitable France, a marqué un tournant. Avec le soutien des partenaires techniques, la coopérative a modernisé ses infrastructures grâce aux cofinancements tout en améliorant son impact environnemental.
Notre unité, située près d’une zone habitée, fonctionnait à l’époque avec des chaudières alimentées au bois et au butane, ce qui rendait le travail très difficile et polluant. C’est là qu’est venue l’idée d’une chaudière à pyrolyse qui utilise les coques d’anacardes. Combinés à de nouvelles machines de séchage et d’emballage sous vide (qui améliore la durée de conservation des noix de cajou et maintient leur qualité organoleptique), ces investissements, d’une hauteur de plus de 20 millions de FCFA, ont considérablement amélioré la productivité et réduit les coûts énergétiques.
Cette technologie a permis d’améliorer la qualité des produits séchés (avec un séchage homogène et une bonne coloration des produits) et a diminué la pénibilité du travail. La production a également augmenté, avec un temps de séchage réduit à 18 heures au lieu de 24. Enfin, l’utilisation des coques de cajou comme combustible a permis d’abandonner le gaz butane et le bois de chauffe, préservant la forêt et entraînant ainsi une économie d’environ 5 millions de FCFA par campagne.
GDS : Quels ont été les impacts concrets pour les 273 membres de la coopérative ?
Souleymane Konate : Depuis la mise en place des infrastructures de transformation, la COOPAKE connaît une croissance remarquable. Le chiffre d’affaires est passé de moins de 100 millions de FCFA à environ 500 millions de FCFA aujourd’hui.
Cette augmentation nous a permis d’organiser plus d’actions de renforcement des capacités au profit des adhérents sur les techniques de production durable comme l’association intelligente de cultures, la fabrication de compost, les pratiques de l’agriculture biologique et la lutte intégrée contre les ravageurs. Nous avons également développé des services à leur profit, comme le Système d’information de marché (SIM), qui leur permet de prendre de bonnes décisions de vente de leurs produits, y compris pour ceux vendus sur les marchés locaux non couverts par les certifications.
Les volumes de matières premières achetées auprès des membres ont augmenté, et par ricochet leurs revenus, car les prix payés par la COOPAKE sont plus élevés que ceux du marché local (+20 %). Ces résultats concrets témoignent de l’effet levier de la transformation sur les conditions de vie des producteurs et productrices. En termes d’emplois, nous comptons une dizaine de salariés permanents et environ 250 saisonniers. Les élèves de plus de 18 ans sont ciblés par ces emplois saisonniers pendant les vacances, ce qui leur permet au bout de 3 mois de travail de constituer un fonds pour le paiement de leur scolarité.
Un autre aspect important est l’activité de karité gérée par les femmes. Nos vergers sont certifiés équitables et biologiques et ont une bonne densité d’arbres à karité dont les produits n’étaient pas encore valorisés sous nos certificats.
La campagne de la mangue se déroule généralement d’avril à fin juillet, tandis que celle de l’anacarde débute en mai et s’achève autour d’octobre-novembre. Entre ces périodes, il y a des moments creux, durant lesquels certaines femmes n’ont pas beaucoup d’activités. La transformation des noix de karité en beurre commence généralement en novembre et se poursuit jusqu’en février, profitant des températures plus fraîches.
Ce calendrier de production a donc permis de combler les périodes creuses et d’assurer des activités tout au long de l’année. Aujourd’hui, les femmes sont plus présentes dans notre gouvernance. Elles assurent la production, la commercialisation et participent activement à la gestion au sein de la coopérative. Nous avons deux femmes élues au Conseil d’Administration.
GDS : Quelle est votre vision pour l’avenir ? Est-ce qu’il y a aussi des opportunités à développer pour les marchés locaux ?
Souleymane Konate : L’objectif à moyen terme est d’atteindre d’ici à 2030 un chiffre d’affaires de 1 milliard de FCFA en poursuivant la diversification des produits. Une boutique a été inaugurée en 2022 pour développer les ventes sur le marché local, avec pour ambition de capter 20 % du marché intérieur pour la mangue et la noix de cajou d’ici cinq ans. En parallèle, la coopérative envisage d’étendre ses exportations vers de nouveaux marchés, notamment en Asie et en Amérique du Nord.
Notre vision est de devenir une coopérative de référence dans la transformation agroalimentaire et la production durable, en plaçant la satisfaction de tous – membres, clients et employé·es – au cœur de nos priorités.
L’objectif que nous poursuivons n’a pas encore été pleinement atteint, car une grande partie de la production repose encore sur des processus manuels. Nous devons aller plus loin et maximiser nos capacités. Il est donc essentiel d’investir dans des équipements plus performants semi-industrialisés, voire industrialisés, en veillant à respecter les principes de protection de l’environnement.
Entretien réalisé par
Emilie Langlade (IR) et Moussa Barro, responsable adjoint du programme Équité – AVSF Burkina Faso




