En impliquant les producteur·ices dans des dynamiques collectives, en misant sur l’éducation et la formation, le commerce équitable agit comme un catalyseur de changements au sein des communautés. Cette façon d’agir transforme progressivement les conditions de vie, les rapports sociaux et la gouvernance des territoires ruraux. Au-delà d’un simple échange économique de prix justes payés aux producteur·ices, l’impact du commerce équitable se mesure aussi dans l’autonomie des populations locales et l’amélioration de leur environnement. Illustration avec Assata Doumbia, présidente de la coopérative de cacao ECAM, en Côte d’Ivoire, qui fédère aujourd’hui plus de 3 000 producteur·ices certifiés.
Grain de sel : Qu’est-ce que la certification commerce équitable a changé pour les producteur·ices d’ECAM ?
Assata Doumbia : La certification obtenue en 2016 a été un véritable tournant. À notre création, en 2004, nous vendions notre cacao au prix du jour, souvent trop bas pour couvrir nos besoins. Il n’y avait pas de filet de sécurité, pas de capacité d’investissement dans les plantations ni de ressources pour l’éducation de nos enfants. La certification Fairtrade nous a permis de bénéficier d’un prix minimum garanti et d’une prime de développement. Nous avons ainsi progressivement pu structurer notre coopérative et renforcer nos capacités internes. Fairtrade Africa a dispensé de multiples formations sur les bonnes pratiques agricoles, environnementales et surtout sociales. Nous avons également appris à mieux gérer nos finances, à définir les rôles de chacun·e et à instaurer une transparence dans la gouvernance. La coopérative a pu prospérer parce qu’on a mis nos formations en pratique.
Notre assemblée générale a fait le choix engagé de répartir la prime de commerce équitable en trois : une partie pour les producteur·ices, une partie pour la coopérative et une partie pour le développement communautaire. Chose assez exceptionnelle, 80 % de cette prime revient aux producteur·ices (ce n’est pas le cas partout !) : une partie leur est donnée en cash, et l’autre en services rendus dans les plantations via notre groupe d’entraide et d’entretien (subventionné donc par une partie de la prime), qui va leur permettre de nettoyer leur champ ou de financer les intrants. Nos groupes d’entraide sont composés de jeunes âgés de 18 à 40 ans, regroupés en équipes de 10 personnes. Ils bénéficient de formations sur les bonnes pratiques agricoles, d’équipements modernes pour les travaux agricoles. Un technicien mandaté par la coopérative supervise et suit les activités, tout en assurant une capitalisation des tâches réalisées.
Un autre changement majeur a été la mise en place d’un système d’épargne collective pour inciter les producteur·ices à constituer des réserves financières. Cela représentait un vrai défi, car certaines coopératives avaient auparavant disparu avec l’argent des planteurs. Il y avait donc une méfiance des membres au début. Dans notre système, chacun et chacune contribue volontairement : au moment de recevoir le prix de sa vente, chaque personne accepte d’épargner 100 francs ou 200 francs CFA par kilo que l’on dépose sur un compte spécial, ce qui a permis de cumuler 300 millions de francs CFA en six ans. Cet argent n’est pas fait pour être utilisé par la coopérative, c’est une épargne pour les producteur·ices qu’ils peuvent retirer quand ils ont des difficultés financières en périodes de soudure, pour se construire une maison ou investir dans leurs plantations.
GDS : Comment avez-vous utilisé les primes destinées au développement de la communauté ?
Assata Doumbia : La prime Fairtrade doit répondre aux besoins identifiés par les membres de notre coopérative pour mettre en place des projets sociaux d’aide directe ou de services publics. Nous avons fait le choix de construire des écoles, des cantines, des centres de santé, de distribuer des kits scolaires, de réaliser des forages, et de soutenir les femmes dans le développement d’activités génératrices de revenus. Notre acheteur principal, Tony’s Chocolonely, finance également certains de nos projets à travers sa fondation. Nous avons ainsi pu construire cinq écoles primaires et 26 pompes villageoises. Ces projets sont élaborés en collaboration avec les autorités locales afin de garantir leur intégration dans les plans de développement existants et qu’ils bénéficient du soutien institutionnel nécessaire.
GDS : Vous avez aussi choisi de monter une école de la seconde chance pour vos jeunes, pourquoi ?
Assata Doumbia : Les jeunes sont au cœur de nos préoccupations. Ils quittent les villages pour tenter leur chance à Abidjan ou à l’étranger. Beaucoup de nos producteur·ices ont perdu un enfant parti en Tunisie dans l’espoir de rejoindre l’Europe, c’est dramatique. Et quand certains jeunes reviennent dans les villages pour soutenir leurs parents vieillissants, beaucoup se retrouvent sans emploi et se tournent vers des comportements à risque, comme l’alcool. Ce manque de perspectives pesait sur eux et sur l’ensemble de la communauté.
Nous avons donc créé des formations pour les jeunes, en collaboration avec des organisations comme l’Organisation internationale du travail (OIT), l’UNICEF, et le Réseau ivoirien du commerce équitable (RICE) pour leur offrir des alternatives. C’est ce que nous avons appelé l’école de la seconde chance. Nous formons les jeunes entre 14 et 25 ans dans les domaines de l’agriculture, l’élevage et la mécanique. Actuellement, 30 jeunes suivent ces formations. Nous voulons leur montrer qu’ils ont un avenir ici, qu’ils peuvent réussir sans partir.
GDS : En quoi le commerce équitable vous permet-il de faire la différence ?
Assata Doumbia : Un point essentiel du commerce équitable est la transparence dans la gestion des fonds. Les membres savent où va chaque franc de la prime de développement. Notre rôle en tant que coopérative certifiée est d’aller bien au-delà de la collecte et de la commercialisation, en offrant aux producteur·ices une structure organisationnelle qui favorise la solidarité, la transparence et la durabilité.
Si une coopérative ne rend pas service à sa communauté, elle est vouée à disparaître. Notre durabilité repose aussi sur cette responsabilité sociétale. Nous sommes fortement engagés dans la lutte contre le travail des enfants dans la filière cacao en Côte d’Ivoire. Nous avons souscrit au système de suivi et de remédiation du travail des enfants (SSRTE), qui vise à identifier et à remédier aux situations de travail des enfants au sein de ses communautés productrices.
Entretien réalisé par
Emilie Langlade (IR) et Julie Stoll (CEF)




