Contrôlant 60 % de l’offre mondiale de cacao, la Côte d’Ivoire et le Ghana imposent depuis 2020 aux multinationales le paiement d’un “différentiel de revenu décent” (DRD) pour améliorer les revenus des planteurs. Une première étape vers une transformation de la filière qui s’inscrit pleinement dans le combat du commerce équitable. Entretien avec Alex Assanvo, premier secrétaire exécutif de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (ICCIG). Cet ancien responsable Fairtrade International (de 2006 à 2011) pour l’Afrique œuvre pour que les entreprises renforcent leurs engagements en matière de durabilité.
Grain de sel : Les producteur·ices sont trop souvent les grands perdants du commerce mondial. Comment l’ICCIG a-t-elle envisagé de rééquilibrer ces rapports de force ?
Les marchés internationaux de produits agricoles sont historiquement des marchés d’acheteurs : c’est la demande qui impose ses prix à l’offre. Les chaînes de valeur ont été organisées autour de ce principe avec, dans le cas des produits tropicaux, des maisons de négoce, des marchés à terme, des transformateurs et des vendeurs au détail situés ou enregistrés dans les pays de consommation. La conséquence est que les producteur·ices, pourtant à l’origine de la valeur, reçoivent ce que tout l’aval de la filière aura bien voulu leur concéder.
Le vrai défi est de réussir à rééquilibrer les jeux d’influences. Notre revendication principale, qui est aussi la vision des deux chefs d’États, est de remettre les producteur·ices au centre de la chaîne de valeur, et de construire des prix de manière ascendante depuis le bord champ, intégrant tous les coûts et besoins essentiels, et non pas de manière descendante depuis la Bourse de Londres ou de New York. Nous travaillons donc en étroite collaboration avec les deux autorités de régulations, le Conseil du Café Cacao et le Ghana Cocoa Board, afin de renforcer nos actions de manière coordonnée.
GDS : Quelles stratégies ont été mises en œuvre pour influencer les règles, avec quels résultats ?
Nous avons deux leviers principaux. L’action collective, avec l’organisation de réunions en mode Chatham House (qui garantissent l’anonymat) des acteurs de la filière incluant les autorités de régulations et les opérateurs pour réfléchir aux mécanismes de construction des prix depuis le bord champ. Le deuxième est celui de la conviction, avec l’élaboration d’argumentaires, de « narratifs » et de plans d’action soumis à nos tutelles ivoiriennes et ghanéennes.
Les rapports de force ont changé depuis le lancement du différentiel de revenu décent (DRD). Ce mécanisme introduit par les gouvernements de la Côte d’Ivoire et du Ghana consiste en une prime de 400 USD par tonne de cacao vendue, entièrement reversée aux producteur·ices. La baisse de la production et la hausse faramineuse des cours mondiaux participent également à rééquilibrer la dynamique en faveur des pays producteurs. Les pays exportateurs sont désormais plus à même d’agir sur les prix, soit volontairement avec le DRD, soit involontairement par la raréfaction de la production.
Le DRD a été une première étape nécessaire. Vilipendé par nombre d’acheteurs au motif qu’il élevait les prix à un niveau impossible, il a néanmoins eu une conséquence extraordinairement positive : il a installé l’idée portée par les acteurs du commerce équitable d’un prix et d’un revenu décent dans les discussions internationales. Aujourd’hui, plus personne ne conteste que l’un et l’autre sont des préalables à la durabilité, et qu’aucun cacao ne peut prétendre être durable si les producteur·ices n’en tirent pas une rémunération satisfaisante. C’est une grande victoire qui montre que la Côte d’Ivoire et le Ghana ont eu raison de s’imposer.
GDS : En 2021 cependant, les multinationales ont imposé de baisser le prix de 210 francs CFA/kilo pour leurs filiales en Côte d’Ivoire, annulant ainsi certains bénéfices du DRD… Que faire quand les multinationales cherchent à contourner ces dispositifs ?
C’est là qu’intervient la question de la régulation. Avant la hausse des prix du cacao observée entre 2023 et 2024, le prix du chocolat avait déjà augmenté en moyenne de 8 à 12 %. Pourtant, à cette époque, le cacao se négociait à des niveaux bien inférieurs à 2000 dollars US la tonne. Dès le début de la montée vertigineuse des prix du cacao, l’industrie chocolatière annonçait déjà des augmentations de prix à venir, bien qu’elle ait acheté la majeure partie de son cacao à l’avance, comme cela se pratique couramment sur les marchés à terme. Cela signifie qu’ils disposaient de stocks achetés à des prix plus bas.
Ce comportement met en lumière une « zone grise » : aucune régulation claire n’encadre ces pratiques, malgré l’existence de lois sur la transparence et la concurrence. Ce flou laisse place à des pratiques opportunistes, où l’impact de la hausse des matières premières est anticipé ou exagéré, sans réelle justification immédiate. Ne pas céder aux pratiques les plus prédatrices qui sacrifieraient les producteur·ices et leurs revenus, c’est un combat essentiel à mener.
Entretien réalisé par Emilie Langlade




