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Regards croisés : le conseil agricole a-t-il encore un sens aujourd’hui ?

Donner un sens au conseil agricole, aujourd’hui en
Afrique de l’Ouest, suppose de regarder tout à la fois
ses formes, les besoins des bénéficiaires auxquels il répond
et les visions de l’agriculture qu’il soutient. Face aux défis
à venir du conseil, les acteurs interrogés plaident pour des
démarches participatives et globales.

Grain de Sel (GDS) : Quels sont les impacts des reconfigurations
actuelles du conseil agricole en Afrique
de l’Ouest ?

Salifou Sare – SS (DDC) : Depuis les plans d’ajustements
structurels des années 1980-1990, on constate
le désengagement de l’État des questions de conseil
agricole (p. 11-12) ce qui a eu des impacts négatifs sur
la production et les rendements agricoles. Les crises
alimentaires sont toujours présentes et les filières qui
avaient commencé à se structurer se sont essoufflées.
Parallèlement, de nouveaux acteurs, comme les
organisations paysannes (OP, p. 15-16), sont venus
occuper l’espace, et ont pris leurs responsabilités pour
accompagner et offrir des services à leurs membres.

Sow Yaye Mbayang Touré - SYM (Fongs) : Oui,
par exemple la Fongs travaille sur l’accompagnement
des exploitations familiales (EF) et sur l’appui aux
dynamiques endogènes. Toutefois,
le suivi et le conseil sont
encore trop lourds en termes de
financement et de formation
pour n’être portés que par les
OP. Il faut mutualiser les expériences
et faire participer tous
les acteurs (services étatiques,
ONGs, etc.).

SS (DDC) : Et savoir comment ce foisonnement d’acteurs
va se coordonner, c’est une autre question ! Et
puis les OP doivent être en mesure de mobiliser des
fonds propres pour financer durablement le conseil
(p. 28-29).

GDS : À quels besoins le conseil doit-il répondre ?

Bouba Moumini – BM (ACEFA) : Le conseil agricole
s’adresse en priorité à l’agriculture familiale qui est
le socle de la société ouest-africaine et la seule à pouvoir
assurer la sécurité alimentaire. Le conseil doit
accompagner le développement des EF en prenant
en compte leurs besoins techniques, économiques,
financiers et organisationnels.

SYM (Fongs) : Tout à fait, le conseil doit répondre
à la globalité des besoins de l’EF, au-delà de la seule
production. Le mouvement paysan prône un conseil
global fondé sur des bilans simplifiés qui incluent
aussi bien les aspects agricoles que les aspects non
agricoles, comme les niveaux de dépenses des familles.

SS (DDC) : Oui, les EF doivent certes bénéficier
d’informations sur la gestion, les techniques de production,
le marketing, ou encore la mise en marché,
mais le conseil doit aussi répondre à d’autres enjeux
que ceux du marché. Et c’est là la différence avec la
vulgarisation. Or ce n’est pas encore vraiment le casaujourd’hui. Le fait que le conseil à l’exploitation
soit trop centré sur les aspects techniques, ou que les
différents acteurs ne se concertent pas suffisamment,
empêchent d’avoir des résultats probants en termes
de sécurité alimentaire.

GDS : Quelle(s) forme(s) de conseil agricole préconisez-
vous ? Quelle vision de l’agriculture cela traduit-il ?

BM (ACEFA) : Notre dispositif de conseil tire les leçons
des résultats mitigés du Programme national
de vulgarisation et de recherche agricoles, basé sur
la méthode « formation et visite ». Il vise désormais
à accompagner les producteurs dans leurs activités
et à les aider à prendre des décisions. C’est une vision
de l’agriculture où l’on fait confiance aux paysans
pour se prendre en main, et où l’on renforce leurs
capacités. Alors qu’ils assument tous les risques du
marché, on ne peut plus leur
imposer des modèles.

SYM (Fongs) : Oui, il faut aller
vers des démarches d’accompagnement,
de soutien aux EF.
L’approche de la Fongs est participative
avec une approche
qui s’appuie sur l’assemblée de
famille et un accompagnement
global des animateurs endogènes (p. 25).

SS (DDC) : Le conseil agricole devrait aider à gérer
l’EF comme une entreprise. Par ses approches techniques,
administratives et de gestion des risques, le
conseil dans ses formes actuelles est très différent.
On n’est plus dans des approches top down mais dans
la co-construction participative de l’expertise. Les
savoirs sont générés par la recherche universitaire
mais aussi par les paysans.

Au Burkina Faso, la DDC appui directement plusieurs
OP pour qu’elles se structurent et renforcent
leurs compétences. Nous soutenons également de
nombreux dispositifs de conseil en lien avec la commercialisation
des produits agricoles. La Coopérative
de Prestation de Services Agricoles (COPSAC)
a ainsi développé un dispositif de warrantage et des
services de formation-sensibilisation au profit des
producteurs.

GDS : Comment faire en sorte que le système de conseil
permette à la fois de prendre en compte l’exploitation
familiale dans sa globalité tout en l’intégrant dans
les filières ?

SYM (Fongs) : Au niveau des filières, le conseil est
purement agricole. Il porte sur la production, la commercialisation,
les systèmes de gestion, les marchés,les revenus. C’est un conseil qui vise la productivité
agricole, la rentabilité financière alors qu’il devrait
être global ! C’est tout le système d’activités de l’EF
que le conseil doit prendre en compte.

BM (ACEFA) : Le système de vulgarisation où les
agents étaient chargés de diffuser des itinéraires techniques
standardisés mis au point par la recherche ne
les a pas amenés à conduire un raisonnement systémique.
L’approche systémique est complexe, elle implique
d’étudier les conséquences sur l’ensemble de
l’exploitation de chaque proposition de changements
techniques et économiques. Cela demande du temps,
une connaissance très fine de chaque exploitation, et
l’acquisition de compétences spécifiques.
L’intégration de l’EF dans les filières, quant à elle,
se fait nécessairement par les groupements de producteurs
(coopératives, Groupe d’initiative commune,
etc.) qui jouent un rôle essentiel d’opérateur d’une
ou plusieurs fonctions économiques.

SS (DDC) : Les exploitations peuvent être spécialisées
dans des cultures de subsistance (céréales) ou de rente
(sésame, maraîchage, coton), mais il y a toujours une
filière ‘épine dorsale’ qui permet de développer les
autres filières. Au Burkina Faso, la Suisse en soutenant
le développement de la filière coton biologique,
a contribué dans le même temps au développement
des filières sésame et hibiscus biologiques grâce aux
rotations des cultures. L’important est de bien diffuser
les innovations pour influencer la globalité des
maillons des chaînes de valeur du produit et avoir un
impact sur les autres filières. En fait, il faut regarder
l’EF comme une entité économique si on veut que
le conseil ait un sens.

GDS : Comment et dans quelle mesure le conseil
agricole prend-il en compte les groupes vulnérables ?

SYM (Fongs) : L’approche de conseil fondé sur les
assemblées de famille regroupe tous les membres de
la famille (p. 35). Les bénéfices sont collectifs, ils ne
sont pas attribués seulement à l’homme. Lors des
séances d’animation, les anciens reconnaissent qu’il
est temps de responsabiliser les jeunes et les femmes.

SS (DDC) : En développant le conseil, vous réunissez
divers acteurs agricoles pour partager, échanger. Souvent
les femmes ne peuvent se déplacer sans l’accord
de leur mari, mais les technologies de l’information
et de la communication (TIC) leur permettent d’accéder
à l’information sans avoir à le faire (p. 8-9). A
l’Est du Burkina, les TIC apportent des informations
agro-météorologiques à environ 50 000 personnes,
dont 55-60% de femmes. Les innovations technologiques
permettent d’avoir un conseil agricole prenant
en compte les besoins des personnes vulnérables.
Les femmes ont également des difficultés d’accès aux terres. Le conseil agricole peut les aider à produire
davantage sur des petites portions de terre, à
trouver la production adaptée, à forte valeur ajoutée
selon la surface disponible, etc.

GDS : Le conseil permet-il de réduire les impacts négatifs
de certaines pratiques agricoles sur la santé des
consommateurs, et des producteurs ?

SYM (Fongs) : Les EF sont les premiers producteurs
et consommateurs. Donc l’approche du conseil doit
intégrer la nutrition et les problèmes de santé en
valorisant le consommer local. En effet, au Sénégal,
alors que les familles produisent et vendent, elles
consomment des produits importés.

BM (ACEFA) : Oui, le conseil agricole devrait former
les producteurs aux bonnes pratiques phytosanitaires.
Or, le renforcement des capacités des conseillers reste
un défi : malgré leur bagage technique, nous avons
constaté des lacunes chez les conseillers, en partie du
fait du niveau de formation relativement faible (56%
des conseillers ne sont pas allés plus loin que le bac).

GDS : Comment le conseil peut-il être un outil de
transition agroécologique ?

BM (ACEFA) : La transition agroécologique est un
vrai sujet de société dans les pays du Nord mais ici
on avance en terre inconnue… Tout est à faire en
termes de recherche, de formation et de diffusion.
Les agronomes ont été formatés sur le modèle de
l’agriculture chimique et la mécanisation lourde : au
Cameroun, le tracteur est brandi comme le symbole
de la modernité alors que le labour peut avoir des
effets néfastes sur les sols tropicaux. C’est donc un
vaste programme qui dépasse le niveau individuel
et remet en cause tout un pan de l’économie. Cette
transition ne fait pas les affaires de l’agro-industrie
qui se tourne, dès lors, vers l’Afrique…

SYM (Fongs) : L’une des fonctions de l’EF est la gestion
durable des ressources naturelles, or les bilans
simplifiés ne prennent pas explicitement en compte
l’agroécologie. Les animateurs endogènes proposent
désormais un accompagnement au niveau de chaque
terroir car le conseil peut être un levier très important
pour la transition agroécologique !

SS (DDC) : Les producteurs ouest-africains ont des
savoirs-locaux (Zai, demi-lunes, etc.) qui sont autant
de techniques agroécologiques. Pourtant, certains
producteurs trop pressés ou peu informés, ont des
pratiques agricoles préoccupantes pour leur propre
santé ou celle des consommateurs.

BM (ACEFA) : Au Nord Cameroun, la recherche s’est
investie dans le semis sous couvert végétal et il y a
beaucoup à apprendre. Mais globalement, en agroécologie,
elle est quasiment absente. Il n’est donc pas facile
de s’engager sur ce terrain alors que les producteurs
attendent des résultats rapides et connaissent bien
l’efficacité des intrants chimiques. Cela ne veut pas
dire qu’ils ne sont pas sensibles à l’environnement ou
à la santé, au contraire, mais quelles préconisations
concrètes et efficaces peuvent faire les conseillers ?
Qui va financer la recherche et l’expérimentation ?

GDS : Selon vous, le conseil agricole a-t-il encore un
sens aujourd’hui ? Quels sont les grands défis d’un
conseil agricole durable en Afrique de l’Ouest ?

SYM (Fongs) : Oui le conseil agricole a un sens, il
permet d’accompagner la transformation des EF, d’accroitre
leur productivité, de nourrir les populations
du monde. Mais il doit être porté davantage par les
organismes étatiques que par les OP et de façon durable
avec des systèmes nationaux de conseil agricole
basés sur le partenariat OP-États-Recherche- secteur
privé. L’élargissement de notre approche paysanne
devrait aussi servir à mieux accompagner les transformations
des EF en s’appuyant sur leurs acquis et
expériences.

BM (ACEFA) : Le conseil agricole est plus indispensable
que jamais ! Aucun pays n’a pu développer son
agriculture sans ce service, et malgré le niveau atteint
par les agriculteurs, les problématiques ne cessent
d’évoluer. Toutefois, les meilleurs dispositifs et les
meilleures méthodes de conseil agricole ne sauraient
résoudre tous les problèmes des producteurs, en
commençant par le financement des exploitations.

SS (DDC) : Avec le retrait de l’État le grand défi du
conseil est son financement, clé d’un conseil durable.
Les OP commencent à jouer ce rôle mais elles ont des
difficultés financières, institutionnelles. L’État doit
aider à définir, à standardiser une forme de conseil
pour garantir sa qualité, en concertation avec les acteurs
agricoles. Il doit aussi coordonner l’ensemble
pour une complémentarité des actions des acteurs,
en relation avec les savoirs-locaux.

Dr Bouba Moumini ([email protected]) est
coordonnateur national du
Programme de
Consolidation et de
Pérennisation du Conseil
Agropastoral au Cameroun
(PCP-ACEFA).

Ce
programme initié en 2008
par l’État camerounais a
rénové le dispositif
national de vulgarisation
et de recherche agricole et
finance les projets
d’investissement des
organisations de
producteurs.

Salifou Sare ([email protected]) est chargé
de programme pour la
coopération suisse (DDC)
au Burkina Faso.

Sow Yaye Mbayang Touré ([email protected]) fournit un appui
technique à la Fédération
des organisations non
gouvernementales du
Sénégal (Fongs).

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