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Pourquoi faut-il s’intéresser aux familles en agriculture ?

Les analyses sur la famille restent peu assimilées par les acteurs et les politiques du développement agricole. Pourtant, les rapports au sein des membres de la famille jouent un rôle essentiel dans la réussite et les capacités de survie des exploitations familiales.

Au sortir de l’Année internationale
de
l’agriculture familiale, on peut se réjouir du
nombre d’études produites ou remises en
lumière, et de recherches mises en œuvre sur les différentes dimensions et contributions de l’agriculture
familiale. On pourra toutefois regretter que peu de
place ait été accordée à la famille. Surtout, les travaux
académiques et les actions de développement restent
trop cloisonnés entre les spécialistes des questions
de genre et ceux qui ne les prennent pas en compte
dans leurs analyses. Or ce sont ces derniers qui sont
majoritaires et qui détiennent les places de décision
et de meilleure visibilité. Les réflexions et les analyses
existent mais elles peinent à être assimilées.

Une vision de l’économie résumée aux échanges
marchands.

Ce paradoxe nous renvoie à la difficulté de
la recherche, mais aussi et surtout des institutions politiques
nationales et internationales, à
penser l’agriculture autrement
que de façon sectorielle et dans
une perspective de contribution à la croissance économique
via la professionnalisation et
la normalisation des rapports
de travail en rapport salarial.
Dans une telle perspective la
famille n’a pas de place, voire constitue un frein à la
professionnalisation recherchée.
Par ailleurs la réflexion sur le développement reste
fondamentalement technique et économique. Chercheurs et politiques craignent en effet souvent qu’en se
saisissant de la famille, ils sortent de leur prérogatives
 ;
entrer dans le domestique et la famille relèverait de la
culture, voire de l’intime. Surtout les travaux féministes
inquiètent car ils dévoilent et dissèquent les rapports
de pouvoir au cœur des constructions sociales.
L’agriculture familiale telle qu’elle s’est façonnée
avec la modernisation agricole en France a dépouillé
le monde paysan de tous les rites, de toutes les relations sensibles et culturelles qui le liait au Monde et
lui donnait un sens (un enchantement). Elle a converti
la terre et de plus en plus aujourd’hui la nature et les
relations sociales, en valeurs monétarisées et en biens
marchands. Cette représentation de la modernité (du
chemin à suivre) pèse aujourd’hui dans la réflexion sur
le développement des Sud. La modernisation agricole,
entendue comme telle, est toujours pensée comme un
préalable à la nécessaire transformation structurelle des
économies des pays les plus pauvres. La déclinaison en
agriculture d’une vision étroite de l’économie résumée aux échanges marchands explique que les politiques et
les recherches entre spécialistes de l’économie agricole
d’une part et ceux qui travaillent en sociologie de la
famille ou en anthropologie des paysanneries d’autre
part ne vont plus se croiser facilement.
Préserver le monde domestique des relations
marchandes.

La distinction majeure qui s’opère avec
la modernisation repose sur l’opposition entre activités dites productives et celles dites reproductives
(associées à l’ensemble des activités qui permettent
la reproduction des membres de la famille et qui
s’exercent surtout dans l’espace domestique). Cette
représentation de la richesse, liée à l’utilité, valorise
le règne de la quantité. La séparation des sphères productives/reproductives et public/privé a pour fonction
de préserver le monde domestique des relations marchandes — univers domestique
dans lequel les femmes ont été
symboliquement enfermées -, tout en le maintenant dans
l’univers des relations d’amour,
d’affection et finalement de don
de soi pour le bien-être de tous.
La distinction des sphères a
conduit ainsi à un paradoxe : le
maintien de la Maison (en tant
que figure symbolique) dans
l’univers du don a préservé les échanges en son sein
sous la forme d’une ample circulation de générosités
nécessaires, le soin, l’attention (en anglais, « care »),
construit socialement du côté du féminin. Mais, dans
le même temps, la mise à l’écart des relations marchandes — liées à l’intérêt, à l’utilité, la rationalité et
à la valorisation de soi — assurait politiquement le
maintien des femmes dans la dépendance et l’oubli
de soi vis-à-vis du mari qui est aussi symboliquement
le père. L’univers familial a par ailleurs été représenté
comme un espace social fondé sur des relations de
solidarité et d’interdépendance, dans lesquels les
relations de violence et de conflits potentiels (intergénérationnel, de genre, entre épouses, etc.) constituent des impensés.
Lier les questions de parenté à l’organisation économique et sociale.
Claude Meillassoux, dès 1975
dans le courant d’une anthropologie économique
marxiste, a été l’un des rares à proposer une analyse
permettant d’articuler les questions de parenté avec
celles de l’organisation économique et sociale. Dans
les sociétés paysannes, il a expliqué que l’organisation de la famille (dans la diversité de ses possibles organisations) repose sur l’interaction « des rapports
de production » — avec la question centrale du rapport à la terre —, et de « reproduction » de la cellule
productive. En distinguant le travail productif des
hommes et reproductif des femmes, la domination
masculine a ainsi « des causes intimes et lointaines ».
Aujourd’hui, la fragilisation des agricultures
vivrières depuis 30 ans, en appauvrissant les familles paysannes, fissure ce lien organique entre
économie domestique et capitalisme, Meillassoux
ayant démontré que le développement du capitalisme
reposait sur un sur-travail non reconnu (invisible)
des femmes qui assurent la reproduction de l’unité
familiale. L’appauvrissement des familles conduit à
une mobilité accrue des hommes et de plus en plus
des femmes, et à une « dépaysannerie » accélérée
des familles rurales : les familles maintiennent des
attaches rurales et un lien symbolique à la terre plus
ou moins fort mais vivent d’un travail non-agricole et
de plus en plus urbain. Cette évolution ouvre la voie
à l’extension de l’agriculture de firme, encouragée de
plus en plus par les gouvernements, dans le cadre de
l’accaparement des terres, et tend à transformer les
paysans et paysannes en ouvriers agricoles.
S’intéresser à l’intra-familial, comprendre les dynamiques des rapports sociaux à l’intérieur des familles
agricoles, décrypter les principes de la gestion du
travail des membres de la famille en agriculture est
essentiel pour saisir la réalité et les perspectives de la
forme ultra-majoritaire d’agriculture dans le monde.

Un sur-travail familial structurel.
Comme l’économiste et sociologue russe Alexander Tchayanov l‘avait
si bien compris au début du 20e siècle, la reproduction
de la famille (économique et alimentaire) est garantie
par un sur-travail familial structurel (essentiellement
des femmes et des jeunes) et obéissant à des normes de rémunération échappant aux règles du marché.
C’est la force du modèle paysan face à des structures
de production rigidifiée par les rapports salariaux.
Par ailleurs, la pluriactivité et la mobilité spatiale ont
été et restent des traits caractéristiques et explicatifs
de l’immense majorité des modes de production et
de reproduction des agricultures du monde.
Aujourd’hui, face à l’avancée du modèle de l’agriculture de firme, et face aux fragilités des agricultures familiales, l’enjeu politique est de poursuivre
l’analyse des rapports sociaux de genre et de génération au sein des agricultures familiales. Cette réflexion permettra de répondre aux revendications
d’égalité fortement exprimées (accès aux ressources
productives, de partage des responsabilités) par les
femmes et les jeunes, souvent dans des mouvements
sociaux qui réfléchissent à des projets politiques qui
pensent les liens entre agriculture/territoire et environnement, de projets sociaux de préservation des
collectifs, dont les familles agricoles. Au Brésil par
exemple, les mouvements de femmes extrêmement
dynamiques, disent clairement qu’il ne peut y avoir
d’agroécologie sans féminisme, exprimant ainsi l’idée
que la construction d’un modèle qui pense autrement
les liens agriculture/écologie doit aussi penser le projet politique de l’égalité des droits.
Les faiblesses des agricultures familiales et les risques
qui pèsent sur elles renvoient ainsi pour beaucoup
aux fragilités de ces rapports inter-individus. Face
à la fragilité et souvent pauvreté des familles agricoles (qui renvoient à d’autres facteurs), leur capacité
à survivre réside dans la solidité des organisations
familiales. Réciproquement, c’est par l’invention de
nouveau rapports sociaux que peuvent venir des solutions pour lutter ou mieux gérer la pauvreté monétaire et les inégalités.

Jean-Michel Sourisseau
est socio-économiste au
Cirad, au sein de l’UMR
Acteurs, Ressources et
Territoires dans le
Développement (ART-
Dev). Il travaille sur
l’agriculture familiale et a
coordonné les travaux du
Cirad durant l’Année
Internationale de
l’Agriculture Familiale
(2014).

Hélène Guétat-Bernard
est professeure de
sociologie à l’ENFA,
également socio-
économiste et géographe,
membre du laboratoire
Dynamiques rurales à
l’université de Toulouse.
Elle travaille sur les
questions de genre et
développement rural et
agricole et co-organise le
colloque Care, genre et
environnement, en
septembre 2015 à Lyon à
l’occasion de la COP 21.

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