Renforcer les complémentarités entre activités agricoles et pastorales pour des systèmes alimentaires durables
En Afrique de l’Ouest et du Centre, le maintien et le renforcement des complémentarités entre élevage et agriculture fondés sur une gestion circulaire des ressources constituent un levier majeur pour rendre les systèmes de production et alimentaires plus durables.
Les complémentarités entre activités agricoles et pastorales interviennent à plusieurs échelles emboîtées, de la parcelle à la région (exploitations agricoles, territoires et filières locales, espaces nationaux et régionaux). Leurs impacts positifs se manifestent sur l’ensemble des maillons du système alimentaire de la production à la consommation. Au-delà des exploitations dont elles renforcent la résilience, elles contribuent à sécuriser l’approvisionnement alimentaire des villes et des campagnes.
Renforcer exploitations et territoires
Au niveau des exploitations agro-pastorales, les complémentarités entre activités agricoles et pastorales sont biotechniques. Elles permettent notamment aux agro-pasteurs de réduire leurs charges en aliments bétail et en engrais minéraux, et d’intensifier leur production agricole à moindre coût financier. L’application de la fumure organique améliore les sols cultivés. Sur le plan économique, ces complémentarités consolident l’épargne des ménages agro-pastoraux via la capitalisation dans le bétail. La diversification des productions est aussi un facteur important de résilience des exploitations qui ont ainsi la possibilité de se rattraper sur une filière quand elles font face à des problèmes de débouchés pour certains produits. Cependant, le stockage et la conservation de fourrage, la production et l’application de fumure organique, la culture et le transport attelés augmentent significativement la charge de travail sur les exploitations.
Au niveau des territoires, le développement des interactions et de la concertation entre les communautés à orientation agricole et à orientation pastorale contribue à l’apaisement des tensions territoriales liées aux concurrences pour l’accès aux espaces stratégiques, comme les points d’eau, les pâturages naturels et les terres cultivables. À cette échelle, ces interactions reposent fortement sur la mobilité des troupeaux. Traditionnellement, des pratiques telles que la vaine pâture permettaient à ces deux communautés de se partager l’accès aux espaces et aux ressources au cours de l’année. Les pratiques comme celle de « l’Ahaliyé » au Tchad marquée par l’échange fumure/résidus et l’alliance pour l’accès aux points d’eau favorisent la gestion concertée de l’espace.
Aujourd’hui, compte tenu de l’augmentation de la pression humaine sur ces espaces et ressources agro-pastorales, ces pratiques traditionnelles montrent des limites, et d’autres formes de régulation se mettent en place à la faveur de la décentralisation de la gestion des ressources naturelles déléguée aux communautés territoriales sans oublier la progressive marchandisation des résidus de récolte. Mais force est de constater que ces dispositifs peinent à pacifier durablement l’accès à ces ressources, car ils sont coûteux en moyens et en ressources humaines. Cette gouvernance apaisée reste un enjeu majeur pour toute la région. Une des clés résidera dans la capacité des communautés à maintenir, réguler et encadrer la mobilité des troupeaux dans les territoires pour assurer le pâturage des résidus de récolte et, en retour, la restitution de fumure aux terres cultivées.
Un soutien aux marchés et à l’approvisionnement alimentaire
Au niveau des filières locales de produits animaux et végétaux, le renforcement des complémentarités entre élevage et agriculture au sein des exploitations et des territoires bénéficie aux opérateurs des chaînes de valeur et notamment aux transformateurs, car ces pratiques contribuent à stabiliser l’offre en matières premières locales en termes de régularité, quantité et qualité (voir encadré).
Au niveau des espaces nationaux et régionaux, enfin, les complémentarités entre les bassins de consommation de produits animaux, situés au sud dans les pays côtiers, et les bassins de production de ruminants (bovins, ovins, caprins), situés plus au nord dans le Sahel, s’accompagnent d’échanges en sens inverse avec l’alimentation des marchés sahéliens en produits végétaux (fruits et légumes divers) cultivés dans les pays côtiers. Ces flux représentent une forme de complémentarités entre activités agricoles et pastorales à l’échelle nationale, voire régionale. À cette échelle, c’est en partie la mobilité du bétail sur de longues distances qui rend possible l’approvisionnement régulier des marchés à bétail et abattoirs des régions septentrionales des pays côtiers et parfois directement les villes côtières en animaux sur pied (une partie du bétail est transportée en train et en camion).
Mais aujourd’hui, la situation géopolitique en Afrique de l’Ouest perturbe la fluidité de ces échanges, en particulier pour le bétail et les produits animaux. Ceci pénalise l’ensemble des acteurs des chaînes de valeur, à commencer par les producteurs, mais aussi tous les intermédiaires (collecteurs, transformateurs, distributeurs, détaillants) et bien sûr les consommateurs, qui voient les prix des produits alimentaires augmenter lorsque l’offre se contracte.
En résumé, à toutes les échelles considérées (exploitations, territoires et filières locales, espaces nationaux et régionaux) le renforcement des complémentarités entre élevage et agriculture contribue à la durabilité des systèmes de production et des systèmes alimentaires, sur les plans environnemental, social et économique, tout en sécurisant l’approvisionnement alimentaire des consommateurs urbains et ruraux.
Mieux équiper, mieux réguler, mieux valoriser
Toutefois, le développement des complémentarités entre agriculture et élevage reste freiné par le manque d’équipements permettant aux agropasteurs d’assurer le transport, la production, la conservation et le stockage des biointrants organiques (fourrages, fertilisants) qui impliquent la manipulation de quantités importantes de biomasses. Aussi, ces complémentarités sont fragilisées par la situation sociale et notamment par l’augmentation soutenue de la pression anthropique dans les territoires qui renforce les compétitions sur les espaces et ressources agro-pastorales au détriment des pratiques de coopération et d’échanges communautaires qui prévalaient. La mise en marché des produits végétaux et animaux dans les filières locales reste perfectible pour mieux faire face à la concurrence des importations. Enfin, ces complémentarités sont également limitées par l’orientation des politiques agricoles vers des systèmes spécialisés et intensifs, promus au détriment des systèmes agropastoraux, considérés moins productifs et moins aptes à répondre aux défis actuels de sécurité alimentaire et nutritionnelle.
Le renforcement des complémentarités entre élevage et agriculture suppose donc des politiques agricoles favorables à toutes les échelles pour : un meilleur accès aux connaissances et aux agro-équipements, une meilleure gouvernance des ressources agropastorales des territoires, une sécurisation de l’accès au foncier, et une mise en marché facilitée pour les produits agropastoraux sur les marchés locaux. À ces conditions, loin d’opposer agriculteurs et pasteurs, ces complémentarités deviennent un levier pour désamorcer les tensions actuelles entre les communautés agro-pastorales, pour mettre en place une production agropastorale plus résiliente et plus durable, pour développer la mise en marché des produits agropastoraux dans les circuits de distribution locaux, et donc in fine pour mieux sécuriser l’approvisionnement alimentaire des villes et des campagnes.