Les Universités des femmes pasteures, nouveaux espaces de transformation
Depuis 2023, le Réseau Billital Maroobé réfléchit à sa posture et à ses activités avec et auprès des femmes pasteures. Un point d’orgue en janvier 2026 a été l’organisation des 1ères Universités des femmes en milieu pastoral et agropastoral : un espace inédit où les femmes sont co-productrices de connaissances sur leurs propres réalités. Djoudé Issa Demo, référente opérationnelle Genre & Inclusion au sein du RBM, et Bodé Sambo, géographe pastoraliste responsable de l’équipe de recherche sur le pastoralisme ERPAS à Niamey, croisent leurs regards, entre terrain et recherche académique, sur ce que ces espaces disent des transformations de genre à l’œuvre dans les sociétés agropastorales.
GDS : Que sont exactement les Universités des femmes, et pourquoi avoir choisi ce terme ?
Djoudé Issa Demo, coordinatrice des Universités des femmes, RBM (Bénin) : On a choisi le terme « Universités » parce qu’il évoque le fait de prendre de la hauteur sur le quotidien, comme le font les chercheurs : apprendre, enquêter et comprendre les réalités en croisant les regards. Les leaders, membres et partenaires du RBM pensaient connaître les femmes pasteures. Mais « la Mosaïque des femmes pasteures », recherche-action fondée sur 350 récits dans lesquels les femmes analysent leur propre histoire, nous a révélé des réalités que nous ignorions. Nous avons voulu les partager et revoir nos pratiques. Le RBM ne disposait pas d’un espace pour prendre cette distance face aux croyances et préjugés. C’est pour cela que nous avons pensé cet espace au pluriel, car aucune institution ne détient seule le savoir.
Les Universités ont réuni des femmes aux profils variés, scolarisées ou non, jeunes ou expérimentées, venues de dix pays, ainsi que des hommes impliqués dans le pastoralisme, au sein ou en dehors du RBM. Ateliers, conférences et échanges informels leur ont permis de construire des savoirs sur la place des femmes et les représentations qui lui sont associées.
On a constaté que les femmes sont rarement considérées comme porteuses de solutions, mais plutôt comme « bénéficiaires passives », vulnérables. Or les témoignages présentés dans la Mosaïque nous montrent que, dans leurs contextes, elles sont stratèges, elles analysent, agissent et innovent. Aux Universités, on a donc voulu poser clairement une nouvelle posture pour les femmes participantes. Elles ont progressivement pris leur place au fil des journées, en voyant que l’on écoutait vraiment les contributions de chacune.
À la sortie des Universités, au-delà des déclics et apprentissages individuels, trois résultats ont été produits. Les participantes, notamment les représentantes d’organisations sœurs du RBM, ont rédigé le Manifeste de la femme pasteure. Cet outil de plaidoyer a porté la voix des femmes d’Afrique de l’Ouest pendant l’Année internationale des parcours et des pasteurs, à Kampala en mars, Katmandou en mai et Oulan-Bator en juin et août. Un cadre de recherche-action a aussi été conçu pour mieux comprendre et transformer les schémas de pensée au sein des institutions du RBM. Enfin, la Ruche des femmes pasteures accompagne les projets individuels sur le terrain.
GDS : Qu’est-ce que cette méthode (350 récits de femmes qui s’analysent elles-mêmes) permet de produire que la recherche académique classique ne produit pas, et inversement ?
Bodé Sambo, géographe spécialiste du pastoralisme (Niger) : La Mosaïque montre des femmes qui se définissent comme des « modèles d’inspiration », qui planifient dans l’ombre, qui influencent sans jamais chercher à être vues. Cette méthode n’est pas nouvelle, mais elle est plutôt innovante par la place qu’elle accorde aux connaissances empiriques des femmes dans le domaine du pastoralisme. Dans l’histoire des interventions de développement au Niger, on a connu l’expérience « Mata Massou Doubara », groupements féminins d’épargne-crédit en milieu pastoral appuyés par Care International, ou encore celle des femmes leaders des Clubs Dimitra de la FAO. La démarche de la Mosaïque s’inscrit dans cette continuité. Le croisement des connaissances endogènes et des analyses scientifiques permet d’alimenter la recherche, d’éclairer les réalités du terrain et d’intervenir plus efficacement en proposant des pistes de solutions plus adaptées aux multiples contraintes du milieu pastoral.
GDS : La Mosaïque relève que les hommes reconnaissent à leurs femmes des rôles de soutien moral et de régulation des conflits, mais perçoivent beaucoup moins leur capacité à influencer et à diffuser des initiatives au sein des communautés. Comment gérez-vous ce décalage ?
Djoudé Issa Demo : Aux Universités, on s’est justement penché sur ce dilemme. On avait un participant homme qui nous a dit que c’était très intéressant et utile, mais qu’il n’autoriserait jamais sa femme ou ses filles à participer ! On s’inscrit ici dans le temps long, car on parle de changement social en profondeur. Cette question restera, selon moi, à approfondir au sein des organisations paysannes, des foyers, mais aussi avec les influenceurs sociaux que sont les médias et les leaders d’opinion. Il y a d’ailleurs un prolongement prévu entre deux éditions des Universités, les « instants mosaïques », qui se déroulent au niveau local. Ce sont des causeries-débats organisées par des membres des Universités pour stimuler des changements de perception et permettre aux femmes de parler d’elles-mêmes en étant écoutées. Pour lancer le débat, on part de quelques récits issus de la Mosaïque et cela permet de libérer facilement la parole à partir de l’histoire partagée. Chaque participante comprend que son histoire mérite aussi d’être partagée. On est en train de travailler sur des instants mosaïques communautaires et institutionnels pour toucher toutes les cibles, car on sait que cela contribue à compenser les décalages de perception, petit à petit.
GDS : Comment encourager les femmes à prendre une place plus visible ?
Djoudé Issa Demo : Le Manifeste parle d’« actrices », mais ne dit pas forcément qu’elles doivent être « visibles ». On voudrait que les femmes puissent devenir actrices et influentes à leur façon. Mais tous les dispositifs qui existent correspondent à des façons de fonctionner masculines. On sait depuis la Mosaïque que les femmes pasteures influencent le plus souvent de façon discrète, elles vont voir les relais d’influence, elles parlent à chacun, elles écoutent beaucoup pour trouver la « fenêtre d’opportunité ». Elles ne participent que rarement aux instances officielles, mais elles font le travail en amont et en aval, de manière informelle. Quel serait un mécanisme de représentation qui donnerait de la place à ces stratégies et ces schémas ? C’est une question qu’on doit maintenant se poser ensemble, femmes et hommes. Tant qu’on ne mettra pas le doigt là-dessus, qu’on ne révélera pas ces mécanismes et qu’on ne les fera pas évoluer, on va les mettre en danger en les forçant à faire « comme les hommes ». C’est la même difficulté que celle qu’ont les éleveurs transhumants pour être représentés dans des instances sédentaires qui ne correspondent pas à leurs codes culturels. C’est pour cela que le RBM a été créé, pour proposer d’autres façons d’être entendus. Avec les femmes aujourd’hui, nous faisons face au même défi.
GDS : Le Manifeste relie le leadership pastoral féminin à des dimensions que les politiques pastorales traitent rarement ensemble : éducation des filles, violences de genre, santé reproductive, représentation politique. Est-ce que ce « paquet » fait sens du point de vue de vos recherches ?
Bodé Sambo : Oui, parce que ces dimensions sont étroitement liées. En milieu pastoral, l’accès à l’éducation, notamment pour les jeunes filles, reste difficile en raison des déplacements fréquents. Les mariages précoces peuvent également limiter leurs parcours scolaires et leurs possibilités d’autonomie. Cela pèse ensuite sur la représentation des femmes dans les instances de décision et sur leur accès à certains services.
Pourtant, les femmes jouent un rôle économique central, notamment à travers la vente du lait et la gestion des revenus qui en découlent. Elles sont aussi impliquées, souvent de manière peu visible, dans les décisions liées à la mobilité : même lorsqu’elles ne participent pas aux réunions où sont définis les itinéraires, les déplacements des troupeaux tiennent compte de leurs activités et de leurs besoins, notamment des marchés où elles vendent le lait et achètent les céréales.
C’est pour cela que l’éducation, la représentation, les rapports de genre et l’autonomie économique ne peuvent pas être traités séparément.
GDS : Y a-t-il déjà des effets observables de ces rencontres au sein des communautés pastorales dans l’accès aux ressources, dans la façon dont se prennent les décisions collectives sur les parcours, les marchés, la terre ?
Djoudé Issa Demo : C’est un peu tôt pour observer des effets de ce genre directement attribuables aux Universités. Ce que nous avons constaté, c’est d’abord que cela a libéré une parole entre les hommes et les femmes présents. L’homme dont je vous parlais est venu à la fin nous dire que ça avait transformé ses perceptions. Cela a aussi changé le rapport entre le RBM et les autres acteurs institutionnels aux niveaux continental et mondial, en renforçant fortement son message et sa posture.
Au niveau des femmes pasteures elles-mêmes, il faudrait les interroger dans quelques mois pour voir si des choses ont changé dans leurs relations avec les hommes. C’est une recherche-action continue : on veut mener cette recherche-action de façon systémique, en observant et en comprenant, au fil de l’eau, plusieurs dimensions qui contribuent ensemble aux changements que l’on veut impulser. Notre défi, c’est toujours le lien entre ces moments « confidentiels » (une trentaine de personnes réunies) et les changements qui puissent toucher la majorité des femmes pasteures. C’est précisément pour cela qu’on a mis en place les « instants mosaïques ».
GDS : Qu’est-ce que la recherche peut apporter au RBM et aux Universités des femmes que les organisations pastorales ne peuvent pas produire seules ?
Djoudé Issa Demo : Le regard croisé est intéressant : les lunettes avec lesquelles on regarde les choses en tant qu’organisation paysanne ne sont pas les mêmes que celles des chercheurs. Si la recherche académique ne cherche pas seulement à confirmer des hypothèses, mais à approfondir notre compréhension, alors ça nous intéresse, car cela nous donne d’autres lunettes pour nous regarder, approfondir des sujets qui émergent et adapter nos actions.
Surtout, pour moi, le bénéfice serait que la recherche puisse être une caisse de résonance et un amplificateur, un peu comme dans cette conversation d’aujourd’hui. Ce chantier est immense : c’est le système socio-culturel qui doit évoluer. Pouvoir s’appuyer sur des résultats de chercheurs académiques nous aidera à convaincre d’autres acteurs. Aujourd’hui, on utilise la Mosaïque des femmes pasteures à cet effet : sortir des « je pense que », « je crois que ». On veut des éléments avérés, démontrés. On a besoin d’aide pour objectiver les changements à l’œuvre dans la société pastorale, et aussi pour ne pas reproduire des schémas de genre qui nous sont imposés de l’extérieur, ce qui est un vrai défi au Sahel.
Entretien réalisé par Emilie Langlade et Lucia Badohoun