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publié dans Ressources le 24 juin 2010

Entretien avec Tata Yawo Ametoenyenou, président de l’Organisation d’appui à la démocratie et au développement local (Oadel) au Togo

Christophe Jacqmin/oradeltogo

Leaders paysan.ne.sOrganisations de producteurs et de productricesTogo

Entretien réalisé par Christophe Jacqmin (Inter-réseaux – Grain de sel) à Paris en juin 2010.

Grain de sel (GDS) : Pouvez-vous vous présenter ?
Tata Yawo Ametoenyenou (TYA) :
Je suis le président fondateur de l’Oadel. L’Oadel travaille entre le milieu urbain et rural, notamment pour essayer de créer des ponts entre consommateurs urbains et producteurs sur la question de la consommation de produits locaux. Nous essayons de conscientiser les consommateurs pour qu’ils s’intéressent aux différents produits que mettent sur le marché les producteurs ruraux, et évitent au maximum de consommer des produits importés au détriment des produits locaux. Dans ce cadre, nous travaillons à la fois avec des organisations paysannes togolaises et les transformateurs qui participent à ajouter de la valeur aux produits agricoles. Nous menons un certain nombre d’activités, dont la campagne Alimenterre qui comporte des activités comme des petits déjeuners solidaires pour inviter des gens le matin à consommer des bouillies à base de céréales locales, des thés à base de racines ou d’herbes que l’on peut trouver localement au lieu de consommer des produits importés comme le Nescafé, etc. Nous organisons aussi des conférences et des débats pour mettre face à face les OP et leurs leaders avec les consommateurs en milieu urbain. Au-delà, nous avons aussi d’autres activités, comme la journée Alimenterre où nous organisons des présentations, des dégustations de plats traditionnels togolais dans lesquels on n’utilise pratiquement pas de produits importés, pour démontrer que l’on peut consommer en qualité et en quantité sans utiliser de produits importés. Ces évènements ont pour but d’inciter les consommateurs en milieu urbain à se tourner vers les plats traditionnels togolais. Nous organisons aussi le festival de films Alimenterre qui a pour objectif de permettre un certain nombre de débats, de questionnements, de s’interroger sur les questions de politique agricole, les habitudes alimentaires, à travers la projection de films qui montrent aussi bien l’environnement local, national, régional que mondial, en ce qui concerne l’agriculture et l’alimentation.

GDS : Les leaders de niveau local ou national sont-ils différents ?
TYA :
Je crois que ce sont effectivement des profils assez différents, au Togo en tous cas que je connais bien. À chaque niveau, du plus basique (niveau du village) aux niveaux de la préfecture, régional ou national, correspondent différentes catégories. Par exemple, au niveau local on a des gens qui sont engagés même s’ils n’ont pas beaucoup de moyens, ils réunissent les gens, discutent et échangent avec eux, essayent de mobiliser les producteurs pour atteindre des objectifs. Ces gens-là sont souvent peu visibles. Il y a aussi un certain nombre de leaders qui travaillent au niveau régional. À ce niveau il faut des gens beaucoup plus engagés. Mais parfois la désignation des leaders se fait aussi par rapport à la capacité du leader en terme de production : si la personne a une grande surface de production, cela peut l’aider à devenir leader. Parfois c’est par sa connaissance du monde paysan ou par ses relations qu’il arrive à se positionner comme leader. Au niveau régional ce sont souvent des gens qui ont une certaine capacité financière pour pouvoir se déplacer de village en village, de préfecture en préfecture.

GDS : Une personne pauvre ne peut donc pas devenir leader de niveau régional ou national ?
TYA :
C’est difficile, à moins qu’il ait un soutien financier de partenaires. Dans nos pays, la vie associative est faite de telle sorte que malheureusement les OP n’arrivent pas à assurer leurs cotisations au sein de leurs unions ou fédérations. Cela vient du fait que souvent les OP veulent être de type coopératif mais développent plus l’aspect social qu’économique. Elles n’ont pas beaucoup de moyens et sont financièrement fragiles, ce qui fait que leurs leaders n’arrivent pas à se financer par leurs propres activités. Il y a aussi le niveau national où, même si dans le passé on a pu voir des leaders qui n’avaient pas forcément un background intellectuel, aujourd’hui les gens qui se positionnent à ces niveaux élevés ont un niveau intellectuel très acceptable, un parcours assez intéressant, parce que dans la mesure où beaucoup d’OP suivent la forme pyramidale, ce sont des gens qui ont d’abord des connaissances à la base, qui gravissent les échelons pour arriver au niveau national. Voilà les différentes catégories de leaders qu’on peut avoir.

GDS : Donc beaucoup de leaders du niveau local ne pourront jamais monter jusqu’au niveau national, du fait de leurs faibles revenus ou de leur bagage intellectuel par exemple ?
TYA :
Oui, c’est évident. Surtout que les leaders d’aujourd’hui sont appelés beaucoup à négocier directement avec les partenaires financiers, donc effectivement le bagage intellectuel est fondamental pour ce genre de négociations. De plus je crois qu’aujourd’hui les environnements national et international ont beaucoup changé, il y a beaucoup plus d’interconnexions entre les OP des différents pays, et quand tu es au niveau national, tu es amené à participer à des plateformes, à aller à des rencontres nationales et internationales où effectivement le langage constitue une barrière. L’aspect financier en est une aussi car même si on t’invite, on te paie le billet, il faut que toi même tu aies un minimum pour t’occuper de tes petits besoins, etc.

GDS : Que pensez-vous de ces leaders qui ont des capacités économiques et intellectuelles importantes, sont-ils tout de même représentatifs des membres de leur OP ?
TYA :
Effectivement la question de représentativité est fondamentale, c’est un gros débat au Togo, qui génère même parfois des conflits. Sur cette question pour moi il y a deux aspects. Le premier c’est qu’effectivement quand on dit que ce sont souvent de gros producteurs, c’est un critère parmi tant d’autres, et ce n’est pas forcément par ce critère qu’ils arrivent à être leaders. De plus quand on parle de gros producteurs, il faut reconnaître aussi que, même si la surface exploitée est grande, ce n’est pas forcément une agriculture mécanisée, cela demeure souvent une agriculture familiale ; la nature d’agriculture n’est donc pas différente. L’autre aspect c’est qu’en terme de représentativité, il faut s’interroger sur le mode d’élection d’un leader et le nombre de mandats qu’on lui confère lors de son élection. Parce que même s’il est élu démocratiquement au départ, il est possible qu’il fasse ensuite tout pour se maintenir à ce poste sans être réélu. Cela fait que, durant son premier mandat, il peut être représentatif, mais ensuite, cette représentativité est mise en cause, car soit il n’organise pas d’AG pour le renouvellement des élus, soit il essaye de créer des scissions au sein de la structure pour se maintenir… Je connais des OP au Togo aujourd’hui où les leaders sont élus pour un mandat de 5 ans mais en fait au bout de 10 ans ils ne veulent pas organiser l’AG sous prétexte de ci, de ça, ce qui fait que vis-à-vis de la base ils n’ont plus de légitimité. Or, lorsqu’on n’a plus de légitimité, cela met en cause toutes les actions qu’on peut faire en faveur du monde paysan ! La représentativité joue aussi sur l’interface que peuvent constituer les OP vis-à-vis du pouvoir politique. Lorsque vous n’êtes pas représentatif, il y a deux possibilités : soit le pouvoir vous soutient en disant qu’il vous reconnaît, mais cela vous délégitime encore plus vis-à-vis de votre base, parce que vous traitez avec les pouvoirs politiques alors qu’eux-mêmes ne se reconnaissent pas en vous. La stratégie du pouvoir politique, c’est alors de diviser pour mieux régner ! Soit le pouvoir politique dit “moi je ne vous reconnais pas, retournez faire vos élections, pour désigner un vrai leader”. Cela dessert aussi le mouvement paysan si le leader n’organise pas les élections, car il ne peut plus alors dialoguer avec l’État. Or en général, le pouvoir a tout intérêt à diviser le monde paysan. Au Togo il faut reconnaître que la situation est assez particulière car le mouvement paysan togolais n’est pas très développé, comparativement aux autres pays. Il y a de plus plusieurs entités qui se considèrent comme des mouvements paysans, mais qui ne s’entendent pas toujours sur un certain nombre de sujets sur lesquels ils devraient porter une vision commune. Cela pose des problèmes.

GDS : Par rapport à ces dérives, que disent les partenaires ? Ont-ils eux-mêmes une influence sur la gouvernance des OP ?
TYA :
Je dirais qu’il y a un peu de tout. D’abord le fait que les OP ne sont pas financièrement indépendantes fait qu’elles sont parfois obligées de faire ou de décider de ce que le partenaire fait ou veut. Au Togo il n’y a pratiquement pas d’OP qui soient financièrement autonomes et qui puissent dire “moi j’adopte telle politique, y a-t-il un partenaire qui veut m’accompagne ?”. Je n’en connais pas. Mais c’est vrai qu’il y a aussi des hommes intègres au sein du mouvement paysan, qui croient en leur cause, ont des arguments solides et se battent pour les concrétiser. Mais eux aussi sont fragilisés car ils auront beau avoir les meilleures idées, s’ils n’ont pas de quoi les concrétiser ils ne peuvent pas mettre en œuvre leurs actions ! Ce qui fait qu’à un moment ou un autre tout le monde est obligé de s’aligner. Mais je crois qu’aujourd’hui, les partenaires financiers du Nord font quand même plus d’efforts pour laisser la prise de décision aux OP. Je ne connais pas de cas où c’est un partenaire ou un bailleur qui dit « vous êtes obligés de faire ci ou ça parce que c’est moi qui apporte de l’argent ». De nos jours on le voit de moins en moins. Maintenant le problème c’est que par rapport aux enjeux de pouvoir et parfois de conflits, qui s’incrustent dans les actions des OP au Sud, parfois il n’y a que le partenaire financier qui peut jouer l’arbitre. Et quand tu es arbitre il faut pouvoir donner raison à celui-ci plutôt qu’à l’autre, mais par rapport au devoir de réserve, qu’est ce que le partenaire fait ? Est-ce qu’il laisse la situation pourrir ? Ou est-ce qu’il intervient en disant voilà ce que je pense, respectez pour que l’on puisse avancer. Il y a tout ça qui interroge. Il y a aussi des fois où les OP sollicitent l’intervention des partenaires car effectivement, tant qu’il n’y a pas ça ils n’arrivent pas à s’entendre entre eux. Lorsque c’est vraiment une demande qui émane de l’OP, je peux considérer cela comme positif car cela signifie qu’ils n’arrivent pas à s’entendre et qu’il faut une troisième personne pour faire avancer ou concilier les points de vue. Je connais des structures où c’est la présence du partenaire qui a fait que des situations ont été décrispées. C’est plutôt positif.

GDS : On parle aussi, en terme de gouvernance, de votes achetés par exemple. Est-ce que cela est prégnant dans les OP selon vous ?
TYA :
Je crois qu’il n’y a jamais de vote libre dans la mesure où tout le monde est conscient aujourd’hui qu’au sein des OP, c’est un enjeu de pouvoir. Même si ce n’est pas de même nature qu’au niveau politique c’est aussi un enjeu de pouvoir, parfois aussi un enjeu économique, financier. Maintenant, ajouter à cela l’ego des humains, effectivement il y a des élections où plusieurs mois à l’avance, des semaines à l’avance, ou même le jour J tu vois des gens qui font des tractations, des propositions, qui créent des alliances, etc. J’en connais, j’en ai entendu parler. Et je crois que même en ce qui concerne les dernières élections du Roppa, il y a eu beaucoup de tractations. C’est clair qu’aujourd’hui le vote n’est pas aussi libre qu’on le croit. Je ne juge pas mais je comprends aussi que lorsqu’en tant que candidat au sein d’une OP, que ce soit au niveau du village ou sous-régional, les gens qui ont des visions qu’ils veulent partager, des points de vue à défendre, veulent que les autres les soutiennent.

GDS : Sur la question de la relève, sachant qu’un certain nombre de gens restent, comment se prépare-t-elle au Togo ?
TYA :
Pour le cas du Togo, je pense qu’on ne prépare pas suffisamment la relève. Par exemple au niveau du Roppa il y a le collège des jeunes. Au Togo il n’existe pas de collège des jeunes. Maintenant est-ce qu’individuellement les leaders essayent d’intéresser les jeunes à pouvoir les relayer ? J’en doute, car après 20 ans de crise sociopolitique au Togo, où il n’y a pas ou peu eu de soutien de l’État vers le monde agricole, la plupart des jeunes ont quitté le milieu rural pour la ville ; les jeunes ne s’intéressent plus à l’agriculture. La relève ne se prépare donc pas du tout. Je crois que c’est aussi en termes de vision. Beaucoup de mouvements paysans au Togo ne développent pas une vision sur le long terme. Ils travaillent sur le court terme, ça peut se comprendre parce que les gens sont préoccupés par le quotidien d’abord, avant de pouvoir entamer une quelconque réflexion sur le moyen ou le long terme, à cause de la pauvreté. Je dois dire aussi que par rapport à la jeunesse, je sais qu’aujourd’hui l’État togolais fait l’effort d’accompagner un certain nombre de jeunes à s’installer, en leur donnant l’équipement, en subventionnant fortement l’engrais, qui était à 22 000 F et quelques et qui a été ramené à 10 000 FCFA. Il y a un certain nombre d’actions de formations pour montrer aux jeunes comment on élabore un plan d’affaire, etc. Est-ce que ça pourrait ramener les jeunes à s’intéresser à l’agriculture ? On va voir, mais personnellement je crois que la relève au Togo ne se prépare pas du tout. Mais la nature a horreur du vide, alors quand les leaders actuels vont partir, on trouvera toujours d’autres pour prendre leur place. Mais avec quelle efficacité, quel genre de discours, avec quelles expériences, pour quels combats ?

GDS : Ne va-t-on pas avoir petit à petit des leaders d’un niveau nettement supérieur en termes d’éducation, ce qui pourrait être un élément favorable ?
TYA :
Cela est possible, effectivement, car plus les jours passent, plus il y a d’acquis en terme d’acquisition de compétences, de savoir-faire et de savoir-être, que ce soit en milieu rural ou urbain. Si demain on doit avoir d’autres leaders, ce ne sera pas la même chose qu’aujourd’hui. Surtout qu’il y a de plus en plus d’offres de formation, qu’il y a de plus en plus de liens entre les OP des différentes régions, à l’intérieur d’un même pays mais aussi avec d’autres pays de la sous-région. Tout cela favorise l’émergence d’autres types de réflexions, et nourrit l’engagement et le combat des uns et des autres. Aujourd’hui, lorsque vous êtes leader paysan, vous ne pouvez plus ignorer par exemple les combats pour la souveraineté alimentaire, contre les APE, vous ne pouvez plus faire fi des règles du commerce mondial. Vous êtes donc obligé de chercher à comprendre toutes ces interrelations là, tous ces enjeux, et essayer de vous positionner pour mieux orienter les débats. Certainement que demain les combats qu’on aura seront d’autres types de combats, avec d’autres acteurs.

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