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publié dans Ressources le 10 mars 2010

Entretien avec Moussa Joseph Dagano, Président de la Fédération provinciale des professionnels agricoles de la Sissili (Feppasi) au Burkina Faso

damimif/Jade Productions

Leaders paysan.ne.sOrganisations de producteurs et de productricesBurkina Faso

Entretien réalisé par Jade Productions au Burkina Faso en mars 2010.

Jade production (JP) : Pouvez-vous présenter votre organisation ?
Moussa Joseph Dagano (MJD):
La Fédération Provinciale des Professionnels Agricoles de la Sissili (Feppasi), est un réseau provincial d’agriculteurs créé en 1998. Elle regroupe aujourd’hui près de 12555 membres. Les groupements de la base, aux niveaux villageois et communal se sont regroupés en unions et les unions ont constitué la fédération. La fédération joue un rôle d’interface entre les producteurs eux-mêmes d’une part, et entre eux et les autorités provinciales, nationales et internationales d’autre part. La particularité de la Feppasi, c’est qu’elle fait la promotion uniquement des cultures vivrières. Ses actions se résument à l’organisation des producteurs suivant les filières et le renforcement de leurs capacités de production.

JP : Qu’est ce qui explique votre intérêt pour les cultures vivrières ?
MJD :
Cette option s’explique par notre refus de la dépendance alimentaire d’une part et le désir de partir d’une agriculture de subsistance à une agriculture de marché d’autre part. Notre constat est que les politiques gouvernementales ont tendance à encourager les cultures de rente, le coton notamment au détriment des cultures vivrières. Alors que des moyens colossaux sont mis pour la fourniture d’intrants coton, rien n’est fait pour accompagner la production céréalière. Nous avons alors décidé de nous regrouper en vue de constituer une force pour développer les cultures vivrières à travers une vision moderne de l’agriculture. Pour nous, il ne s’agit plus de produire uniquement pour notre propre consommation, mais également pour vendre.

JP : Qu’est-ce qui fait la force de la FEPPASI ?
MJD :
Notre force se situe à trois niveaux. D’abord nous essayons d’évoluer à partir de nous-mêmes. Nous avons notre vision, nos idées que nous essayons de traduire en actions. Ensuite nous mettons l’accent sur la responsabilisation des producteurs. Ainsi chaque producteur est appelé à diagnostiquer lui-même ses problèmes et à envisager des solutions. Enfin, la fédération s’est définie une ligne directrice dans laquelle s’inscrivent tous ses partenaires. Cela nous permet de canaliser notre marche sans jamais perdre de vue nos objectifs.

JP : Où se situent vos faiblesses ?
MJD :
Il s’agit plus de contraintes que de faiblesses. La première difficulté concerne la production des fertilisants. Notre ambition est d’arriver à produire nous-mêmes des intrants biologiques (fumures organiques, compost, etc.) nécessaires aux cultures que nous pratiquons. Certains producteurs ont eu du mal à s’inscrire dans cette logique. Mais après plusieurs séances de formation qui allient l’Internet, la projection de films documentaires et des présentations power point, les producteurs arrivent de plus en plus à réussir le pari. La seconde difficulté concerne la commercialisation de nos produits. La fédération a opté pour les ventes groupées. Mais cela n’est pas toujours évident compte tenu de la rareté des gros acheteurs.

JP : Comment voyez-vous l’avenir ? Quelles sont vos perspectives ?
MJD :
En tant que réseau, l’information constitue pour nous un enjeu majeur. C’est pourquoi nous entendons assurer une meilleure circulation d’informations de qualité entre nos membres et entre la fédération et ses partenaires. Nous envisageons trois actions majeures. La première concerne la mise en place d’un système d’information permanent. La seconde est l’instauration d’un système de conseil à distance au profit des producteurs et la troisième action porte sur la mise en place d’un système d’information sur les marchés nationaux et sous-régionaux. Ces efforts visent à faire des producteurs de vrais entrepreneurs agricoles avertis.

JP : En quoi vos actions ont-elles permis de changer qualitativement les conditions de vie des producteurs ?
MJD :
Les résultats parlent d’eux-mêmes. Des familles qui avaient à peine un repas par jour peuvent s’offrir aujourd’hui trois repas dans la journée. C’est là quelque chose de très important. Les paysans ont beaucoup évolué dans leurs mentalités et leurs comportements. Ils savent désormais qu’ils peuvent vivre de leur métier qui est l’agriculture. Ils ne comptent plus que sur eux-mêmes. Il y a encore quelques années, très peu de personnes possédaient une moto. Aujourd’hui, on en trouve pratiquement dans chaque famille. De plus, les jeunes qui vont à l’aventure sont de moins en moins nombreux. Ils sont conscients que le travail de la terre peut bien nourrir son homme. Ils préfèrent rester auprès de leurs familles pour travailler.

JP : Quelles sont vos fonctions en tant que président de la PEPASI ?
MJD :
Ma fonction est celle d’animateur. Je joue le rôle de locomotive avec mon conseil de gestion qui est appelé à prendre des initiatives à tout moment. Je suis permanemment à l’écoute de des membres de la fédération. C’est moi qui coordonne les différentes rencontres de la fédération. Je joue également le rôle d’ambassadeur de la FEPPASI auprès de nos partenaires locaux ou étrangers.

JP : A votre avis, qu’est-ce qu’un bon leader ?
MJD :
Un bon leader, c’est quelqu’un qui a une vision et qui a le courage de ses actes. Il se met entièrement au service de sa communauté. Le bon leader fait sien les problèmes de sa communauté. Il vise le bien-être de toute sa communauté et non ses intérêts personnels.

JP : Quelles sont les qualités d’un bon leader ?
MJD :
Un bon leader doit être courtois et respectueux et rigoureux. Ces trois qualités sont importantes pour pouvoir susciter la confiance et la considération du plus grand nombreux. Le bon leader doit avoir également une bonne capacité d’écoute. Étant donné qu’il travaille pour sa communauté, il doit se mettre à l’écoute des gens pour connaître leurs problèmes, leurs opinions. Un bon leader doit avoir le courage de rejeter toute chose susceptible de desservir les intérêts de sa communauté.

JP : Quelles sont les obligations d’un leader ?
MJD :
Il a obligation de rendre compte à sa communauté. Tu ne peux pas prétendre représenter des gens qui ignorent tout de ce que tu fais. Ils doivent être conscients des enjeux, des défis pour pouvoir jouer pleinement leur rôle, à savoir canaliser l’action de leur représentant. Ce sont eux qui distribuent les bons et mauvais points. Le leader doit travailler à mériter la confiance de sa communauté.

JP : Comment devient-on un bon leader ?
MJD :
Il y en a qui disent que c’est un don. Dans le leadership, il y a différent niveau. Le leader ce n’est pas uniquement celui qu’on voit le plus, le président. On dit que si tu vois la bouche parler, c’est que la nuque est protégée. Le chef n’est pas chef sans sa communauté. Ceci pour dire que c’est la communauté qui fait le leader et non l’inverse. Un leader est fort, courageux, déterminé, lorsqu’il a l’assurance que derrière lui il y a tout un monde qui l’accompagne, qui le soutient.

JP : Qu’est-ce qui vous motive en tant que leader.
MJD :
Je me sacrifie avec plaisir pour le développement de ma communauté. Ma motivation demeure la défense des intérêts des producteurs en vue d’insuffler un développement social et économique. Le combat le plus noble que puisse mener une communauté est la quête permanente de la paix sociale.

JP : Quels sont vos rapports avec la base ?
MJD :
Nos rapports sont au beau fixe. Je vais régulièrement à la rencontre des producteurs dans les villages, dans leurs champs. La province de la Sissili compte 200 villages que je connais assez bien. J’essaie toujours d’apporter des réponses aux difficultés que certains rencontrent. Les paysans savent qu’ils peuvent à tout moment compter sur ma disponibilité. Au passage dans chaque village, les gens m’interpellent sur leurs préoccupations. Je prends toujours soin de les écouter. Cela les réconforte. Je n’hésite pas non plus à les conseiller, les encourager.

JP : Comment communiquez-vous avec cette base ?
MJD :
Des 200 villages, il n’y a pas un seul où je n’ai pas d’ami sûr, en dehors de nos animateurs. Ces amis me servent de relais pour faire circuler les informations. C’est quelque chose de personnel que j’ai développé pour pouvoir me retrouver partout où je passe.

JP : Comment arrivez-vous à vous faire accepter par la base ?
MJD :
En l’écoutant. Je prends toujours mon temps pour écouter les gens. Je n’ai jamais refoulé quelqu’un. J’accueille toutes les idées sans émettre de jugement susceptible de frustrer. Ainsi les gens se sentent respectés. En retour, ils me considèrent. De plus je tiens toujours parole. Quand je fais une promesse, je me débrouille pour la tenir.

JP : Comment gérez-vous les contradictions au sein de votre organisation ?
MJD :
Les contradictions naissent des incompréhensions. On se contredit lorsque l’on n’est pas au même niveau d’information.. On se tiraille lorsqu’il y a manque de transparence dans un propos, dans une action. Pour dépasser les contradictions et les tiraillements, il suffit de mettre tout le monde au même niveau d’information. Lorsque tout devient clair pour tout le monde, les gens se comprennent mieux.

JP : Qu’avez-vous pu apporter à votre organisation en termes de savoir et de savoir-faire ?
MJD :
Je totalise aujourd’hui 38 ans de militantisme au sein des organisations paysannes. Pendant des années, j’ai mis cette longue et riche expérience au profit de mon organisation qui en a beaucoup profité. Sur le plan technique, il y a la gestion des comptes d’exploitation. Les producteurs ont reçu des formations sur la question. Aujourd’hui cela se ressent dans leur façon de travailler. Plus rien n’est fait au hasard. Sur le plan organisationnel, les producteurs sont mieux organisés. Ils travaillent ensemble main dans la main. C’est énorme comme changement. Il y a eu également beaucoup de réalisations comme des forages, des bas-fonds aménagés, etc.

JP : Peut-on vous considérer comme un modèle pour les membres de votre organisation ?
MJD :
Ce n’est pas à moi de le dire. Il n’est pas évident que les autres partagent le jugement que je fais de mes actions. Je suis un éternel insatisfait. C’est pourquoi je considère que mon objectif n’est pas encore atteint, quand bien même des efforts sont faits. Nous avançons, c’est sûr, mais pas au rythme que j’aurais souhaité.

JP : Quelles sont vos ambitions pour votre organisation ?
MJD :
Mon ambition, c’est de transformer les villages en centre d’affaires, à travers les coopératives agricoles. Tous les villages dans un rayon de 10 à 15 Km doivent se regrouper pour former un centre d’affaire. Dans chaque centre, on mettra en place un système de warrantage pour permettre aux producteurs de disposer de ressources financières pour entreprendre des activités économiques à la fin de la saison agricole. Il n’est plus question de chômer durant la saison sèche. Pour y arriver, il faut sensibiliser les producteurs à s’unir davantage. C’est dans leur intérêt.

JP : Que faites-vous pour assurer la relève ?
MJD :
Nous travaillons à ce que chaque membre se sente responsable de lui-même. Une organisation ne peut pas être pérenne si tout le monde a les yeux rivés sur une seule personne qui joue le rôle de sauveur. Chacun doit se sentir capable, apte à diriger. Pour ce faire, nous renforçons les capacités de nos membres sur la prise de parole, la gestion de l’organisation. Nous essayons de valoriser le potentiel qui existe en chacun de nous.

JP : Quels conseils prodiguez-vous à la jeune génération ?
MJD :
Le leadership est très important. Une société sans leader, sans hommes ou de femmes capables de prendre leur destin en main, ne peut pas aller de l’avant. La société à besoin de leaders, de penseurs, de gens qui innovent, qui s’engagent, pour se développer. Toute société est à l’image des hommes et des femmes qui la composent. J’exhorte tout jeune qui aspire au leadership à toujours faire preuve de responsabilité. La responsabilité suppose le respect pour les autres. L’honnêteté doit être le maître mot dans tout ce que vous entreprenez. Les jeunes doivent aussi faire preuve de courage et d’ardeur au travail.

JP : Quelle est la place de la femme dans le leadership au niveau des OP ?
MJD :
Je ne fais pas de distinction entre la femme et l’homme dans un métier. Homme ou femme, nous sommes tous pareils avec nos forces et nos faiblesses. C’est pourquoi à la Feppasi, nous refusons les groupements typiquement féminins. Cela n’a aucun sens. Nous mettons les femmes au même pied d’égalité que les hommes. C’est essentiel si l’on veut vraiment être professionnel. Les gens sont jugés non selon leur sexe ou la taille de leur champ, mais suivant la qualité de leur travail. Il n’y a pas une place pour les hommes et une place pour les femmes. Nous aspirons tous et ensemble au professionnalisme.

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