De la collecte à l’action : repenser les systèmes d’information à l’échelle des territoires agropastoraux
Dans l’Atacora, au nord-ouest du Bénin, l’organisation pastorale Udoper et l’inter-collectivité Acad ont documenté la recrudescence des vols de bétail et alerté les autorités. Leur expérience montre comment des données produites à la bonne échelle, par les bons acteurs, peuvent devenir un puissant levier d’aide à la décision.
Les systèmes d’information sur la filière agropastorale en Afrique de l’Ouest se sont multipliés ces dernières années, sous l’effet des exigences de redevabilité des bailleurs internationaux et de la volonté des États ouest-africains et institutions sous-régionales de mieux répondre aux défis croissants (situation sécuritaire, effets du changement climatique, etc.). Les données produites servent principalement des logiques macro de suivi, de planification et de reporting. Pourtant, le pilotage économique de la filière se joue aussi à l’échelle des territoires intermédiaires, où la coordination et l’action ont le plus d’impact. L’enjeu n’est donc plus seulement de produire des données, mais de concevoir des dispositifs d’information capables d’appuyer la mise en œuvre d’actions par les acteurs territoriaux.
Dans cette perspective, il convient d’abord de s’interroger sur le contenu de l’information produite. Pour mieux comprendre les dynamiques agropastorales, anticiper les tensions et orienter les décisions, les acteurs doivent collecter et croiser des données qualitatives renseignant les évolutions de contexte (mouvements d’animaux, état des ressources, tensions, incidents, etc.) avec des données quantitatives (statistiques marchandes, recensement du cheptel, etc.) permettant de mesurer les tendances. C’est dans cette logique que l’organisation pastorale Udoper et l’inter-collectivité Acad ont pu rendre compte aux autorités locales du phénomène croissant du vol de bétail et de ses conséquences sur le territoire de l’Atacora. L’alerte, remontée par des relais de veille communautaire, a été consolidée par des données quantitatives, montrant le passage de 835 têtes volées en 2023 à 704 sur les seuls 8 premiers mois de 2024. Croisées aux statistiques du marché à bétail de Matéri, ces informations ont permis à l’Udoper et l’Acad de mettre en évidence le lien entre la recrudescence des vols de bétail, les déplacements de familles d’éleveurs et l’évolution des dynamiques de commercialisation.
L’échelle intercommunale, un niveau clé d’analyse
Cet exemple illustre également l’importance de l’échelle d’analyse. Une hausse des vols de bétail, une baisse de fréquentation d’un marché à bétail ou une arrivée inhabituelle d’animaux ne peuvent être interprétées que lorsque ces informations sont replacées dans des dynamiques plus larges de mobilité, d’accès aux ressources ou de commercialisation. Dans le cas de l’Atacora, la mise en relation des données de plusieurs communes a permis d’établir les liens entre les différentes situations observées et d’éviter les mauvaises interprétations. L’échelle intercommunale apparaît ainsi cohérente pour intégrer les flux et interdépendances entre territoires, tout en restant à portée des acteurs territoriaux. Elle doit toutefois s’articuler avec le niveau local (ex : diagnostic terroir) et le niveau macro (ex : dynamiques régionales, statistiques nationales), chacun contribuant à une meilleure compréhension de la filière.
Mettre l’information au service de la décision
Enfin, produire des données à la bonne échelle ne suffit pas : encore faut-il que les acteurs territoriaux puissent y accéder librement, les analyser et les mobiliser dans les processus de concertation et de décision. Il convient pour cela d’articuler les capacités d’analyse des acteurs de la filière (organisations professionnelles, inter-collectivités, services techniques, etc.) avec les capacités de coordination et d’action des autorités locales. Dans l’Atacora, les analyses de l’Udoper et l’Acad, partagées aux autorités, ont ainsi contribué à orienter les priorités d’action : réponse d’urgence, prévention des conflits ou investissement en faveur de la filière.
Bien entendu, relocaliser le cycle de la donnée soulève des défis, notamment techniques. Mais ceux-ci peuvent être surmontés dès lors que bailleurs et États reconnaissent le rôle et le pouvoir d’agir des acteurs territoriaux dans la planification territoriale et le pilotage économique de la filière agropastorale.
Thomas Foin, AFL, avec les partenaires béninois Udoper (Union départementale des organisations professionnelles d’éleveurs de ruminants) et Acad (Association des communes de l’Atacora et de la Donga)