The content bellow is available only in French.

Ceci est un article de la publication "Grain de Sel n°90-91 Pastoralisme, des solutions face aux défis", publiée le 16 octobre 2026.

L’économie du pastoralisme en Afrique de l’Ouest : un atout pour la sécurité alimentaire et l’intégration régionale

Serena Ferrari/Abdrahmane Wane

PastoralismeAfrique de l’OuestSahelArticle

ENJEUX

L’économie du pastoralisme en Afrique de l’Ouest : un atout pour la sécurité alimentaire et l’intégration régionale

Le pastoralisme est souvent abordé à travers les défis qu’il rencontre, alors qu’il constitue une activité très dynamique et structurante pour de nombreux territoires. Si sa contribution au développement durable ne peut se réduire à sa seule contribution économique, celle-ci reste largement sous-estimée dans les politiques publiques. En mobilisant des données récentes, cet article éclaire la valeur économique créée par les systèmes pastoraux mobiles, afin de mieux mesurer ce que la région gagnerait à préserver les conditions de cette mobilité.

Le pastoralisme en Afrique de l’Ouest souffre d’un décalage structurel entre sa contribution macroéconomique et l’allocation des ressources publiques. Ces systèmes assurent entre 30 et 50 % du PIB agricole dans les pays du Sahel (Ndiaye et al., 2025), mais ils bénéficient de 5 à 12 % des dépenses publiques pour l’agriculture (Union Africaine, 2024). Ce sous-financement reflète notamment une perception persistante mais erronée du pastoralisme comme une activité marginale, voire archaïque. Or, les données démontrent que la mobilité est une stratégie d’optimisation économique permettant d’exploiter des ressources que des systèmes sédentaires ne peuvent pas valoriser. Il est impératif de réaligner les politiques publiques pour maintenir voire accroître les bénéfices économiques de ces différents systèmes de mobilité pastorale.

La production de valeur ajoutée par les systèmes pastoraux se fait surtout par le biais d’activités informelles et non monétarisées ; c’est pourquoi il est difficile d’en mesurer la portée réelle à partir des statistiques officielles. En outre, une grande partie des productions pastorales est autoconsommée (Wane et al, 2009 ; Wane et al, 2020 ; Ndiaye et al, 2025). Par conséquent, bien qu’il s’agisse d’un pilier de la sécurité alimentaire des ménages d’éleveurs, la production autoconsommée n’est pas monétisée et n’est que partiellement prise en compte dans la comptabilité de ces ménages. Des études récentes montrent que lorsqu’on intègre l’autoconsommation comme composante du revenu brut, la contribution des ménages pastoraux au PIB national peut varier de 9 à 27 % selon les pays sahéliens (Ndiaye et al., 2025 ; Wane et al., 2020).

© Cytrynowicz, 2023
Marché au bétail au Sénégal. De l’éleveur au commerçant, la vente du bétail fait vivre une chaîne étendue d’acteurs et de services.

Or, malgré la diversité des profils économiques des pays de la région (certains sont exportateurs de bétail, d’autres importateurs), le décalage entre la contribution au PIB national et les dépenses publiques destinées à l’élevage demeure une constante transversale. Ce manque de soutien financier est compensé par des stratégies endogènes de résilience mises en œuvre par les éleveurs, souvent fondées sur la mobilité. En effet, en cas de choc (climatique, économique, sanitaire), les éleveurs ont surtout tendance à modifier leurs itinéraires et la durée de la transhumance, ce qui souligne le rôle central de la mobilité dans leurs stratégies d’adaptation (id). Ces stratégies nuancent ainsi les représentations d’un pastoralisme qui serait essentiellement tributaire d’aides extérieures pour se maintenir.

Des marchés sahéliens aux villes côtières

Le pastoralisme alimente l’un des principaux flux du commerce intrarégional. La filière bétail-viande répond directement à la demande des centres urbains côtiers de la région qui sont en pleine croissance. Les consommateurs de la région accordent en effet une grande importance au caractère « local » et « traditionnel » des produits carnés, tout en demandant des produits accessibles et bon marché (Wane et Ferrari, 2024).

La mobilité du bétail sur pied du Sahel vers les pays côtiers constitue l’un des échanges commerciaux les plus dynamiques au sein de la CEDEAO. Pour les pays sahéliens, le bétail sur pied constitue souvent le premier poste d’exportation hors mines et hydrocarbures (FAO, 2012 ; OECD, 2014 ; OMC, 2023). La valeur ajoutée est générée à chaque étape de la transhumance. Les travaux sur l’économie du pastoralisme montrent que les populations d’accueil lors de la transhumance bénéficient d’un apport économique fondamental, du fait des dépenses que les transhumants y effectuent (Thébaud, 2019). Si le pastoralisme disparaissait, son remplacement par des protéines animales importées pèserait grandement sur les balances commerciales des pays de la région, celles des exportateurs sahéliens comme celles des importateurs côtiers. Pareillement, son remplacement par des systèmes d’élevage intensifs (fermes d’embouche, ranchs, etc.) renchérirait considérablement le coût de la viande, compromettant ainsi la sécurité alimentaire, notamment des populations urbaines à faible pouvoir d’achat.

Contrairement à la filière bétail-viande, le lait local reste pénalisé par la concurrence des importations de poudre de lait, alors même qu’une meilleure articulation entre mobilité pastorale et circuits de collecte permettrait d’en renforcer la valeur ajoutée (Corniaux et al., 2023 ; Ferrari, 2017). Par ailleurs, l’exploitation du potentiel laitier des zones pastorales sahéliennes peut être maximisée, en saison sèche, par l’approvisionnement en compléments alimentaires (sous-produits agricoles notamment) provenant des zones agricoles humides. Cette complémentarité renforcerait non seulement l’intégration économique entre pays côtiers et sahéliens, mais stabiliserait aussi la collecte laitière face aux variations saisonnières.

Emploi, stabilité et cohésion territoriale

Le pastoralisme n’est pas seulement une activité de production, mais aussi un système qui contribue à la cohésion sociale à plusieurs niveaux. Le système pastoral soutient une chaîne d’acteurs étendue : bergers, convoyeurs, commerçants et transformatrices. Une seule vache peut engendrer plusieurs emplois tout au long de la chaîne de valeur (De Haan et al., 2014 ; FAO, 2018). Cette économie de service est cruciale pour l’insertion économique et sociale des jeunes ruraux dès lors que le travail dans l’élevage est socialement reconnu et dignement récompensé.

© Cytrynowicz, 2023
Collecte de lait en zone pastorale au Sénégal. Le développement des circuits de collecte permet de mieux relier la production pastorale aux marchés de consommation.

Les femmes, par exemple, occupent une place centrale dans l’économie domestique à travers le contrôle du lait et des petits ruminants (Ferrari et al., 2024). Parallèlement, des mécanismes de solidarité ancestraux constituent de véritables filets de sécurité pour les plus démunis. C’est le cas du système Habbanaaye chez les Peuls, où le prêt d’une vache constitue un mécanisme traditionnel de solidarité permettant à un proche de reconstituer progressivement son capital grâce aux premiers veaux (Dupire, 1996). Cette architecture sociale s’étend aux relations avec les autres acteurs du territoire. En Afrique de l’Ouest, chartes foncières et conventions locales organisent les échanges entre agriculture et élevage : fertilisation des champs contre accès aux résidus de récolte (Schlecht et al., 2004), (voir aussi p.28).

La mobilité, facteur de résilience

Face à la variabilité climatique, les systèmes pastoraux, grâce à leur caractère mobile, démontrent une résilience supérieure à celle des systèmes intensifs. Ils convertissent la biomasse spontanée des parcours en protéines de haute qualité. Contrairement aux systèmes intensifs qui dépendent d’intrants coûteux (engrais, aliments industriels), le pastoralisme mobile présente un ratio d’énergie produite par unité d’énergie fossile consommée extrêmement élevé (Vigne et al., 2013). Dans certaines conditions, les parcours pâturés peuvent séquestrer entre 0,3 et 0,6 tonne de carbone par hectare et par an, compensant ainsi une part substantielle, voire la totalité, des émissions de méthane du cheptel (Assouma et al., 2019 ; Manzano et White, 2021).

Le bétail mobile reste une source de revenus, facilitant l’accès aux céréales en période de soudure. Les données confirment que la mobilité contribue à une meilleure sécurité alimentaire des ménages pasteurs lors des crises climatiques (Ndiaye et al., 2025 ; Wane et al., 2020).

L’enjeu de l’IYRP 2026 est notamment de transformer ces données en actes politiques. Les décideurs d’Afrique de l’Ouest doivent reconnaître le pastoralisme comme un moteur de croissance à soutenir par des investissements ciblés dans les infrastructures de mobilité (points d’eau, couloirs, services de base comme les écoles et les postes de santé), la santé animale et la sécurisation foncière.

Serena FerrariSocio-économiste des chaînes de valeur, du pastoralisme, et du développement territorial, Cirad. Coordinatrice du groupe de travail « Économie du pastoralisme » de l’IYRP 2026
Abdrahmane WaneDirecteur régional Afrique de l’Ouest et du Centre de l’Institut international de recherche sur l’élevage (ILRI)
Restez informé⸱e !

Abonnez-vous à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail.

« * » indique les champs nécessaires

Ce champ n’est utilisé qu’à des fins de validation et devrait rester inchangé.

Autres articles qui pourraient vous intéresser

GDS 90-91 Sommaire

Accédez à nos articles et à notre production de podcasts !

Lire PDF
GSD 90-91 Pages Repères

Repères Le pastoralisme, un système d’interactions territoriales, économiques et sociales Fondé sur la mobilité des troupeaux de ruminants, le pastoralisme valorise les ressources en eau et en pâturages des espaces arides et semi-arides, ainsi que les zones non cultivables des régions plus humides. En Afrique de l’Ouest et du Centre, il contribue à la sécurité alimentaire et s’inscrit dans des interactions permanentes entre territoires, activités agricoles, marchés et sociétés. Ces cinquante dernières années, ce système a fait face…

Lire PDF
Les pasteurs du Sahel : faire de l’adaptation un mode de vie
Astou Diao Camara, ISRA-BAME

CADRAGE© Imageo / Francin – Parry, 2025, exposition immersive « Transhumances 360° » Chaque saison sèche, Ousmane, agropasteur du bassin arachidier sénégalais, conduit son troupeau vers Tambacounda, puis le Ferlo. Face à l’extension des champs, les itinéraires évoluent. Depuis plus de dix ans, le suivi GPS des troupeaux mené avec le dispositif PPZS permet de documenter ces mobilités, parfois longues de plusieurs milliers de kilomètres, et d’éclairer les besoins d’aménagement. Suivre son parcours dans l’exposition immersive Transhumances 360°…

Lire PDF
Nouakchott+10 : engagements politiques, réalisations et défis régionaux
Abdoulaye Mohamadou, Bio Goura Soulé, CILSS, Commission de la CEDEAO, Sidy Ndiaye, UEMOA

Des déclarations de N’Djamena et Nouakchott (2013) à Nouakchott+10 (2024), le pastoralisme s’est progressivement intégré dans les stratégies nationales et régionales des systèmes alimentaires et du développement rural en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Alors que l’insécurité demeure un défi majeur dans la région et que l’Année internationale des parcours et des pasteurs mobilise les acteurs du secteur, trois responsables des institutions sous-régionales ouest-africaines, CEDEAO, UEMOA et CILSS, reviennent sur les avancées réalisées et les défis à…

Lire PDF
Les organisations pastorales à l’épreuve de la co-construction régionale
Blamah Jalloh, Réseau Billital Maroobé (RBM)

CADRAGEDossier NK+10 De Nouakchott+10 à l’IYRP : les OPR à l’épreuve de la co-construction régionale Dix ans après la Déclaration de Nouakchott en 2013, le processus Nouakchott+10 a permis de mesurer les avancées des politiques publiques ouest-africaines et sahéliennes pour le pastoralisme. Au-delà du bilan des projets et des investissements, il a surtout posé la question politique de la place des Organisations professionnelles régionales (OPR) dans les décisions qui engagent l’avenir des communautés pastorales et agropastorales. Lorsque la…

Lire PDF
Traduire les engagements de Nouakchott+10 en actions : regards croisés entre le Tchad et le Sénégal
Alpha Ba, Haroun Moussa

CADRAGEDossier NK+10© Imageo/FRANCIN-PARRY-2025, Transhumance 360° Au Tchad, la famille de Mahamat Ismaïl parcourt près de 1 500 km par an avec ses troupeaux, adaptant ses itinéraires aux saisons et aux ressources disponibles. Une mobilité qui illustre l’enjeu soulevé par Haroun Moussa : dans un espace pastoral qui se réduit, sécuriser les couloirs de transhumance et l’accès aux ressources devient essentiel. Suivre Mahamat Ismaïl dans Transhumances 360°, par le Cirad. Traduire concrètement les engagements de Nouakchott+10 en actions :…

Lire PDF
Face à l’insécurité, une mobilité pastorale sous contrainte
Mathieu Pellerin

Comment s’adapter lorsque la mobilité elle-même est empêchée ? Dans les pays du Sahel et le nord des pays côtiers, l’insécurité pousse les éleveurs-pasteurs à modifier leurs itinéraires, réduire leurs déplacements ou à renoncer parfois à la transhumance. Début 2026, le Réseau Billital Maroobé (RBM) a poursuivi une recherche-action initiée en 2021 sur l’avenir du pastoralisme face à l’insécurité. Cet article en livre les premiers enseignements.

Lire PDF
Comment la mobilité pastorale se reconfigure-t-elle dans un pays côtier ? Le cas du Ghana
Kaderi Noagah Bukari

CADRAGE Comment la mobilité pastorale se reconfigure-t-elle dans un pays côtier ? Le cas du Ghana La montée en puissance de groupes armés dans le Sahel a conduit plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest à renforcer leurs contrôles aux frontières. Le Bénin, le Togo ou encore la Guinée ont ainsi durci leur position à l’égard des mouvements de bétail, traitant désormais la transhumance comme une menace sécuritaire. Le Ghana, lui, a suivi une trajectoire différente. Pendant longtemps, l’État du…

Lire PDF
De la collecte à l’action : repenser les systèmes d’information à l’échelle des territoires agropastoraux
ACAD, Acting For Life, Thomas Foin, UDOPER

Dans l’Atacora, au nord-ouest du Bénin, l’organisation pastorale Udoper et l’inter-collectivité Acad ont documenté la recrudescence des vols de bétail et alerté les autorités. Leur expérience montre comment des données produites à la bonne échelle, par les bons acteurs, peuvent devenir un puissant levier d’aide à la décision.

Lire PDF
L’économie du pastoralisme en Afrique de l’Ouest : un atout pour la sécurité alimentaire et l’intégration régionale
Abdrahmane Wane, Serena Ferrari

Le pastoralisme est souvent abordé à travers les défis qu’il rencontre, alors qu’il constitue une activité très dynamique et structurante pour de nombreux territoires. Si sa contribution au développement durable ne peut se réduire à sa seule contribution économique, celle-ci reste largement sous-estimée dans les politiques publiques. En mobilisant des données récentes, cet article éclaire la valeur économique créée par les systèmes pastoraux mobiles, afin de mieux mesurer ce que la région gagnerait à préserver les conditions de…