Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur email

The content bellow is available only in French.

publié dans Actualités des membres le 23 février 2021

Hommage à Bernard Njonga, agronome-militant, Fondateur du SAILD

Ce dimanche 21 Février 2021, Bernard Njonga fervent défenseur de la cause des paysans au Cameroun s’est éteint. Cet acteur engagé de la société civile a été fondateur et premier Secrétaire Général du Service d’Appui aux Initiatives locales de Développement (SAILD), Directeur de publication du journal La Voix du Paysan, fondateur de l’ACDIC et plus récemment du parti politique le CRAC (Croire au Cameroun). Nous relayons ci-dessous l’hommage que lui adresse Ben Ndiaye.

Bernard Njonga, L’agronome-militant s’en est allé

Il est né le 18 octobre 1955 à Bangoua. Cet ingénieur agronome, fils de pasteur, au militantisme débordant et au verbe saccadé, a tiré sa révérence ce weekend dans un hôpital français. Evocations.

Bernard Njonga a marqué le paysage camerounais pendant près de deux décennies  par des actions sociales à succès, loin des arènes et des querelles politiciennes. Ingénieur agronome de formation, il aurait pu faire carrière de fonctionnaire de l’agriculture en cravate dans un bureau douillet de quelque ministère. Il aurait alors consacré son temps et gagné beaucoup d’argent dans les programmes et projets financés à coups de milliards par les « bailleurs de fonds », dépensés en études, colloques et autres séminaires de formation et de vulgarisation de toutes sortes de techniques lunaires pour « promouvoir l’agriculture de 3e génération, alors qu’on n’a pas fini de payer la dette à la houe et à la machette ». Bref, il aurait fait une belle carrière dans l’agriculture de bureau et, comme bon nombre de ses collègues, se mettre plein les poches à la sueur du « monde rural et des seigneurs de  la terre».

Mais, il a choisi un tout autre registre : celui du militantisme en faveur de ceux qu’il appelait « les producteurs ». Or, dans le contexte camerounais qu’il connait bien, on ne peut faire du militantisme libre et audible si on a faim ; on est alors vulnérable et tenu en laisse par ceux qui gèrent les cris du ventre. C’est ainsi que Bernard Njonga quitte le fonctionnariat en 1987 et crée le Service  d’appui  aux initiatives de développement(SAILD). Ce n’est pas seulement un créneau de l’heure (on commence alors à parler de société civile) pour capter « l’argent des blancs » et redistribuer les miettes aux pauvres.

Certes, le SAILD est une association de droit suisse dont les véhicules estampillés « IT » sont haut de gamme ; mais, il marque très vite le secteur en friche de la mobilisation et de l’encadrement des producteurs agricoles, de vulgarisation des savoir-faire  dans les domaines de la pêche, de l’élevage et de l’agro-business. Il croit et mise sur l’autonomisation des producteurs qui peuvent créer de la richesse et changer eux-mêmes leurs conditions de « damnés de la terre ». Le mensuel La Voix du paysan qu’il lance en 1988 devient très vite une vitrine et un outil incontournable de l’entrepreneur rural. En la matière, il fait figure de pionnier de la communication pour l’innovation et le changement. Les fiches pratiques que comporte chaque édition de ce mensuel sont pour les maraîchers, pisciculteurs et autres éleveurs de lapins comme des recettes de cuisine pour une ménagère. Le lieu n’est pas de se substituer au jugement de l’histoire.

ACDIC et le plaidoyer contre l’importation des poulets congelés au Cameroun

C’est l’association citoyenne de défense des intérêts  collectifs(ACDIC)  qui place véritablement Bernard Njonga en orbite du plaidoyer pour des causes collectives. D’abord contre le poulet congelé importé. Le crédo qu’il réussit à faire passer est percutant : « le poulet congelé tue l’économie ». Chiffres imparables à l’appui, il démontre que l’importation des  pattes et des ailes de poulets  plombait l’aviculture nationale ; que les aviculteurs locaux ont la capacité de satisfaire la demande et de créer une chaine de valeurs qui ira des gamins qui déplument le poulet de la ménagère dans les marchés aux producteurs de maïs, en passant par les aviculteurs eux-mêmes, les provenderies, les transporteurs, les revendeurs, etc. Bref, l’activisme débordant de Bernard Njonga est ancré sur des données difficiles à contredire et prouvent que le secteur avicole est économiquement viable et doit être soutenu. D’où l’adhésion presqu’aveugle des parties intéressées. Car, l’initiative permet aux Camerounais et à d’autres Africains, de comprendre qu’en achetant du poulet congelé, ils participent à la pérennisation d’un système contre-productif qui non seulement appauvrit, mais aussi rend malade. Cette campagne a eu spontanément le soutient des Ong européennes soucieuses de l’avenir des producteurs des pays pauvres. Elle a connu un succès réel auprès des populations, car en très peu de temps, l’association ACDIC a vu le nombre de ses membres augmenter de façon exponentielle.

Paradoxalement, l’adversité viendra des pouvoirs publics qui ne font pas seulement preuve de mépris et de condescendance, mais combattent ouvertement son initiative. Pourtant, ils clament travailler à trouver des réponses aux besoins primaires des populations (se nourrir, se loger, se soigner, s’éduquer). Au nom des intérêts égoïstes et à courte vue, ils trouvent que « Njonga dérange ». Mais, le sérieux et l’efficacité de la démarche de Bernard Njonga et des siens débouchent sur recul progressif de l’importation du poulet congelé.  C’est alors que l’agronome-militant actionne sur un autre levier : le soutien de l’Etat aux producteurs. En effet, la réduction de l’importation des poulets congelés augmente la demande en poulets locaux. Pour répondre à cette demande, les producteurs doivent pouvoir disposer du maïs pour nourrir et faire grandir les poussins. Une autre étude de l’ACDIC montre que les fonds et le matériel destinés à renforcer la production agricole et plus particulièrement la production du maïs finissent dans les poches des fonctionnaires ! Ceux qui ont la responsabilité de faciliter la production de la nourriture produisent, au mieux du papier bureaucratique (feuille de mission, factures fictives de GIC de même nature, etc.), au pire, détournent les ressources qu’ils clament destinées  à « l’émergence du monde rural ». Les dénonciations de l’ACDIC amènent quelques-uns à la barre, puis en prison. Les activistes de l’ACDIC montrent des photos de tracteurs indiens théoriquement destinés à booster la production, mais  garés dans les parkings privés de ministres, cependant que Bernard Njonga publie d’autres photos de lui-même à l’« usine » de tracteurs, en fait des tas de ferrailles abandonnés dans broussaille d’Ebolowa…

Le dernier combat qui  encore fait parler de Bernard Njonga, c’est le spectacle désolant de plusieurs centaines de tonnes de riz en paddy abandonnées dans l’usine de la Semry à Yagoua. « Le scandale du riz de Yagoua » lui fournit une autre preuve que la politique agricole du Cameroun ne va pas au-delà des incantations. Chiffres à l’appui, il démontre que ce riz pourtant recherché sur le marché n’y arrive pas alors que les producteurs croupissent dans la misère, au moment où les importations du riz explosent et n’arrangent que les affaires des importateurs et des pays d’origine.

En 2018, convaincu peut-être qu’il faut un minimum de pouvoir pour implémenter ses idées et avoir plus d’impact, Bernard Njonga fait une incursion en politique en créant un parti politique, le CRAC (Croire au Cameroun). Dans la foulée, il se met en lice pour la présidentielle d’octobre de la même année. Son programme s’appuie sur le combat de sa vie : faire de l’agriculture le levier du développement du Cameroun. L’adversité se fait encore plus forte, surtout de ceux qui redoutent un réveil de ce que le sociologue Jean Marc Ela appelait « l’Afrique des villages ».  Il jettera l’éponge quelques mois avant l’échéance et les « 40 propositions faire décoller l’agriculture au Cameroun en 5 ans» ne sont reprises par aucun des candidats. L’agronome-militant a tiré sa révérence. On conclut en reprenant Tahar Ben Jelloun : « Les gens généreux meurent toujours avant les méchants, car ils se dépensent, se gaspillent pendant que les méchants, eux, s’économisent ».

Ben NDIAYE, journaliste et consultant pour le Zenu Network

Lire également l’hommage de La Voix du Paysan 

Lire l’hommage de Etienne Beaudoux (Iram)

Restez informé⸱e !

Abonnez-vous à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail.

Autres articles qui pourraient vous intéresser