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Réaction au BDS n°10 - Secteur privé et modèle de développement agricole : les acteurs africains connaissent et défendent leurs intérêts

Cet article est une réaction de Benoit Faivre-Dupaigre (NEPAD) au bulletin de synthèse n°10 sur le rôle des entreprises et des fondations privées dans la coopération pour le développement agricole en Afrique.

Je viens de lire le bulletin de synthèse d’Inter-réseaux sur le rôle des entreprises et des fondations privées dans la coopération pour le développement agricole en Afrique. Il a suscité en moi plusieurs réactions que j’aimerais partager. Ma critique ne porte pas tant sur l’information qu’il donne ; c’est très bien documenté et les éléments factuels sont inattaquables. Je suis en revanche beaucoup moins à l’aise avec la manière de présenter cette information, et la vision du secteur privé et du modèle de développement agricole que ce bulletin semble attribuer aux partenaires africains.

Les décideurs africains ne sont pas irresponsables

Ce qui m’a d’abord frappé c’est que jamais la note ne cite des documents officiels africains. Lorsqu’il s’agit de prêter des intentions aux Africains, on cite … des ONG ou des organisations dont la représentation est discutable. Cela me semble grave. Par exemple, une citation prête des intentions au NEPAD par la voix de personnes qui n’en font pas partie et qui s’expriment au Forum Praia+9, c’est à dire en 2003. Or le CAADP a été lancé cette même année et donc rien n’avait encore été fait à cette date. Le bulletin critique à juste titre la manipulation dont sont l’objet certaines ONG, comme ONE, mais qu’en est-il des autres organisations qui servent de référence dans le bulletin ? Il eut été davantage équilibré de donner une image un peu plus responsable des décideurs africains sur ces questions de relations avec le secteur privé et de questionner la manière dont les donneurs d’alerte, ou organisations de producteurs (OP) en particulier, travaillent concrètement pour résoudre les vides, tant dans la fourniture de biens publics que de marchés défaillants (semences et engrais).

La collusion entre le secteur privé et certaines organisations philanthropiques ou organisations de développement au Nord et au Sud est indiscutable. Mais c’est faire injure aux Africains de laisser croire que leurs dirigeants sont bernés et complices. A cet égard, la déclaration des organisations de la société civile du Sud et de l’Est de l’Afrique (www.acbio.org.za/images/stories/dmdocuments/Statement-AGRA-25Sep2012.pdf) contre les risques d’appropriation de droits sur les semences par AGRA sert aussi à renforcer l’image de décideurs irresponsables. Elle semble faire croire que c’est AGRA le régulateur, et elle ne prend pas en compte que seuls les États définissent le cadre légal (et non pas AGRA). C’est un processus long, contradictoire, sous pressions et qui fait l’objet d’appui.

Nous-mêmes au NEPAD vivons de l’intérieur ces conflits sur le statut d’AGRA. Tout le monde courtise les chefs d’État africains pour se faire labelliser et, comme le dit bien le bulletin, le privé à su occuper l’espace laissé par la décroissance de l’aide publique au développement (APD) pour proposer un deal avec les bailleurs et les bénéficiaires. Le cortège des chefs d’État au G8 ne doit pas faire illusion. Il fait partie de la diplomatie de pays qui ont choisi de ne pas rompre avec le capitalisme et de se montrer ouverts aux investisseurs. Il me semble que l’enjeu est d’encadrer cette dynamique, pas de la rejeter en bloc.

Les États et les producteurs africains peuvent et savent tirer partie des investissements privés

Sur les partenariats public-privé (PPP), la prudence est certes de mise, mais l’inventivité aussi. Je concède que l’on nage souvent dans le non-dit et que l’on évite la question concrète du partage des bénéfices et des coûts lorsqu’on parle PPP dans les instances officielles ; mais on sait tous que nous sommes dans l’économie politique. Regardez donc le GAVI [1] par exemple. Il me semble que cette alliance entre le public et le privé fonctionne : elle est ouverte à différents types d’acteurs et elle a eu des résultats importants en termes de vaccination.

Les États et les sociétés civiles en Afrique sont capables de négocier dans leur intérêt. Sur la question des OGM par exemple, le Burkina est certainement le meilleur cas d’école en ce qui concerne les capacités de négociations entre firmes et OP. Je ne suis pas spécialiste de la question mais je crois comprendre que les paysans trouvent leur compte dans un accord qui laisse les royalties de coté pour l’instant. En ce qui concerne la recherche nationale publique, on commence à avoir des productions d’OGM libres de droits. C’est une règle dans les instituts du CGIAR (cf. le Cymmit avec le projet WEMA http://wema.aatf-africa.org/fr/la-fiche-de-projet) et la pression des militants a certainement été bénéfique pour améliorer la protection des droits des utilisateurs (et les erreurs précédentes aussi, comme le montre une étude passionnante sur le MON 810 en Afrique http://www.acbio.org.za/index.php/media/64-media-releases/448-monsantos-failed-sa-gm-maize-pushed-into-rest-of-africa). Enfin, lorsqu’on parle d’OGM, il faut avoir en tête que pour l’instant seulement un très petit nombre de pays africains les autorise (Afrique du sud, Égypte, Burkina Faso, Soudan) et seuls 4 autres ont des essais en champs.

Sur l’accaparement des terres aussi les dirigeants africains sont loin d’être bernés et complices des risques potentiellement liés à l’implication de grosses entreprises privées. L’Afrique avait ainsi travaillé, dès 2006 (soit avant la FAO et la Banque mondiale) sur des principes devant régir les investissements fonciers. L’« initiative sur les politiques foncières en Afrique » (Land Policy Initiative) est suffisamment forte et consensuelle désormais pour aboutir à la mise en place d’organes paritaires de contrôle des contrats sous une brève échéance. Toujours au sujet de l’accaparement des terres, sans minimiser le risque, si on regarde les nouvelles données publiées par la « Land Matrix » on remarque que le phénomène n’a pas pris l’ampleur crainte. En ce qui concerne les « corridors » de croissance, les documents des agences de développement montrent que l’essentiel des investissements porte sur l’environnement de la production (stockage, transformation, approvisionnement) et, il est vrai aussi, sur la mise en valeur de terres domaniales, avec l’alibi de l’association avec les communautés voisines… Puisque les agences de développement ont délaissé le financement de périmètres irrigués, les acteurs cherchent des formes de financement alternatives. Le langage que tient le NEPAD sur ces investissements est la bienveillance (l’encouragement même) pour tout ce qui est investissement dans l’environnement de la production, avec en revanche une forte réticence (opposition de principe) à l’égard des investissements dans la production primaire à grande échelle.

De quel secteur privé parle-t-on ?

Plus globalement, la discussion sur le périmètre d’intervention du secteur privé mérite d’être remise sur la table car elle est souvent un point de départ de malentendus. Le papier se place dans une optique d’aide (don ou investissement) intéressée (ou non). On parle des OP (comme bénéficiaires) mais pas des producteurs en tant qu’agents privés qui sont pourtant les premiers investisseurs. Il s’agit là du privé le plus massif, celui qui fait le développement et qui d’une certaine manière relègue dans la cour des petits ce que le bulletin appelle « privé ». Un rapide calcul montre que les investissements des producteurs s’élèvent à environ 100 milliards de dollars par an, donc très loin des 3 milliards de la Nouvelle Alliance ! Se focaliser sur l’APD versus le financement des grandes entreprises privées, c’est encore rester enfermé dans une approche du développement qui donnerait le beau rôle aux non-Africains... Accaparement des terres et financiarisation de l’agriculture sont des enjeux importants mais qui ne constituent qu’une part minoritaire face à la réalité silencieuse de l’agriculture.

Quel modèle de développement agricole voulons-nous ?

Parlons enfin de la question finale, celle du développement agricole. Je ne considère pas la conquête de nouveaux marchés comme un problème, et « l’entrainement des petits exploitants dans une économie monétaire en leur attribuant des crédits » ne me semble pas être un processus dommageable aux agriculteurs. De quelle agriculture rêve-t-on donc ? La pétition d’INADES qui est citée est très approximative dans ses expressions http://www.inadesfo.net/A-qui-profite-la-modernisation-de.html.

Je comprends bien que le bulletin cherche à décortiquer l’influence des grandes entreprises mais l’association et l’accumulation de mots font l’opinion : « Cheval de Troie », « soupçon », « à la solde » etc. Tout cela crée un sentiment de parti pris, dans la mesure où le texte est muet sur les apports des promoteurs de la révolution verte. Le bulletin semble ainsi instiller l’idée que la recherche de la productivité ne serait pas nécessaire et donc les engrais et semences améliorés superflus. Sans rentrer dans des débats techniques, à défaut de redéploiement rapide de l’association avec l’élevage et si on considère que la défriche brulis ou toute forme de transfert depuis le saltus n’ont plus d’avenir dans un contexte de terres limitées, je ne vois pas comment échapper à l’engrais de synthèse sur le court terme. Avec 8 kg d’engrais en moyenne en Afrique, on est loin de craindre pour les nappes. Alors oui, si des coopératives ou des ONG se lancent dans la production d’engrais, nous pourrions nous passer des multinationales de l’agro-approvisionnement, mais ce n’est pour le moment pas le cas !

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