Le SCV n’est pas une alternative à la motorisation. C’est
une option technique qui, en permettant l’amélioration des
qualités agronomiques des sols, permet d’inscrire l’activité
agricole dans la durée. En Afrique subsaharienne, le SCV est
encore peu développé et soulève de nombreux défis.
La matière organique (MO)
est un élément essentiel de la
fertilité des sols. De son niveau
dépendent le potentiel de production
et la stabilité des sols agricoles. Or le
labour et le travail du sol réduisent le
taux de MO d’autant plus rapidement
que le climat est chaud : pour perdre
la moitié du stock initial de MO après
défrichage d’une forêt, il faut environ
50 ans en régions tempérées, 10 à 20
ans en régions tropicales et 5 ans en
régions équatoriales. L’intégration de
l’élevage et l’utilisation des légumineuses
dans la rotation ont permis
en régions tempérées de conserver
des niveaux de MO suffisants pour
garantir un niveau de production
élevé. Cette situation ne s’est pas
produite en milieux tropicaux où
seules les jachères ont pu permettre
de reconstituer un peu de MO, mais
l’accroissement de la pression démographique
a raccourci les durées voire
supprimé les jachères, entraînant les
agricultures dans un cercle vicieux
d’agriculture « minière » et d’appauvrissement
des sols.
L’agriculture de conservation, dont
l’étape la plus aboutie correspond aux
systèmes de culture sur couverture
végétale (SCV) tels que ceux mis au
point par des équipes du Cirad permet
de cultiver durablement sans labourer,
à condition : 1) de laisser au
champ des résidus de récolte, voire
d’accroître la biomasse par des plantes
de couverture plantées en intercalaire
de la culture principale, généralement
à une date décalée ; 2) de ne pratiquer
aucun travail du sol pour éviter l’accélération
de la décomposition de la
matière organique (pour semer sur
cette biomasse, il faut disposer d’un
semoir spécialisé de semis direct) ;
3) de pratiquer des rotations de culture
(légumineuses, céréales, autres
espèces) ; 4) de pouvoir contrôler les
mauvaises herbes par des herbicides,
et notamment un herbicide total avant
le semis, le glyphosate.
Une technique conciliable avec différents
niveaux de mécanisation.
Il
est possible d’allier agriculture de conservation
et motorisation ; les outils
agricoles utilisés sont alors, en sus du
tracteur : le semoir spécialisé, le pulvérisateur
et les machines de récolte
qui sont en général des moissonneuses-
batteuses automotrices. Cela induit
une réduction des équipements
nécessaires (moins de puissance de
tracteurs) et une baisse des consommations
d’énergie fossiles (moins de
fuel par hectare) et par conséquent
des productions moins émettrices de
gaz à effet de serre, avec une capacité
à séquestrer du carbone dans les sols
agricoles.
L’agriculture de conservation peut
également être pratiquée en culture
manuelle, avec un outillage pour le
semis (canne planteuse, bâton fouisseur),
le contrôle des mauvaises herbes
(pulvérisateur), la récolte pouvant être
réalisée avec une faucille ou un coupecoupe.
En culture attelée, il existe des
semoirs spécialisés mais qui sont peu
disponibles sur le marché, les outils de
pulvérisation sont manuels et il n’y a
pas d’outils de récolte. La culture attelée
se justifie pour le transport, la
charrette étant l’instrument le plus
répandu après la charrue, la houe et
le semoir.
Cette option technique offre une
opportunité d’inverser la tendance à
la dégradation des sols par la reconstitution
de la matière organique. Cela
se traduit par un accroissement de la
porosité et de l’agrégation des sols, ce
qui permet une meilleure infiltration
des eaux et par conséquent un moindre
ruissellement. L’effet « mulch » des
résidus limite l’évaporation et permet
ainsi de limiter l’érosion et d’accroître
la résistance des cultures aux phénomènes
extrêmes (sécheresses). Outre
cet effet d’atténuation, elle permet une
gestion durable des sols et participe à
l’adaptation aux changements climatiques.
Enfin, elle permet de mobiliser
des unités fertilisantes (azote) dont le
prix se renchérit avec celui des carburants
fossiles.
Plus de 105 millions d’hectares ont
été cultivés en agriculture de conservation
en 2008 (Derpsch, 2009), soit
environ 7% des terres cultivables de
la planète, mais ces superficies ont
concerné presque exclusivement les
agricultures motorisées du continent
américain et de l’Australie. Les
superficies en culture manuelle et
attelée sont restées encore très modestes.
L’impact de l’agriculture de
conservation est limité sur les rendements
mais il va en s’accroissant avec
le temps. Il est par contre significatif
sur la baisse des coûts de production
(moins d’énergie et de travail) et sur
le résultat économique, à condition de
maîtriser les changements liés à cette
innovation.
L’agriculture de conservation en
Afrique subsaharienne : des expériences
et des défis.
En Afrique au
sud du Sahara (ASS), le SCV n’en est
qu’à un stade embryonnaire, avec quelques
expériences en zone cotonnière
au Mali et au Burkina portant sur des
superficies de l’ordre de plusieurs dizaines
d’hectares, et au Nord Cameroun
avec un début de diffusion organisé
sur plusieurs milliers d’hectares.
Cette diffusion est en outre confrontée
à l’absence de disponibilité d’outillages
adaptés. Les semoirs classiques, en
culture motorisée ou attelée, peuvent
être utilisés à condition d’écarter de
la ligne de semis les résidus de récolte,
ce qui implique un surcroît de travail
et ne respecte pas l’orthodoxie de la
pratique.
On peut citer la tentative de mise au
point d’un semoir de semis direct attelé
sur résidus de récolte par l’association
Agriculteurs français et développement
international (Afdi) Touraine au Mali,
utilisant une technologie innovante
où l’angle d’entrure remplace le poids
pour permettre la pénétration du disque
de semis dans le sol. Elle va être
poursuivie avec ce partenaire et l’ONG
Formation pour l’épanouissement et le
renouveau de la terre (Fert) au Maroc
et au Mali, pour en parfaire la mise au
point, avec un financement de la Facilité
d’investissement pour les ONG
(Fisong) de l’AFD.
Mais le décollage des SCV dans la
zone ASS nécessite de relever plusieurs
défis, en particulier la production et le
maintien de la biomasse en quantité
suffisante. Or celle-ci est fortement
dépendante de la pluviométrie. C’est
pourquoi le SCV sera beaucoup plus
facile à mettre en oeuvre en zone soudano-
guinéenne qu’en zone soudanienne,
et à fortiori qu’en zone sahélienne.
Le défi relève de la compétition entre
élevage et SCV pour la biomasse, qui
est le fourrage des éleveurs sédentaires
et transhumants, mais également
le carburant du redressement de la
fertilité, ainsi que la couverture des
habitations. La pratique de la vaine
pâture est donc difficilement compatible
avec l’appropriation de la biomasse
par les agriculteurs, et ceux-ci doivent
trouver des solutions telles que la réduction
des droits de vaine pâture, la
plantation de haies vives autour des
parcelles de culture, ou l’utilisation
d’espèces non appétées comme plantes
de couverture.
L’interaction agriculture-élevage
pourrait en revanche avoir un impact
positif sur le développement des SCV
si l’on parvenait à mettre au point et
à diffuser les semoirs de semis direct
en culture attelée, seule solution permettant
un progrès significatif dans la
productivité du travail en agriculture
de conservation. Le zaï se développe
par ailleurs presque exclusivement en
culture attelée.
Un changement de paradigme.
Malgré
les défis à relever pour une diffusion
large des SCV en ASS, on peut s’interroger
sur la pertinence de poursuivre
la diffusion de matériels de travail du
sol. À long terme, ces outils peuvent
en effet avoir pour conséquences une
baisse continue de la matière organique,
et une érosion des sols causée par
une moindre infiltration de l’eau et une
diminution de l’agrégation des sols.
Cette poursuite d’une agriculture minière
n’a pas les moyens de restituer
les éléments minéraux exportés, avec
des fumures minérales trop faibles,
et la réduction, voire la disparition
des jachères.
Plutôt que de s’orienter vers l’acquisition
de matériels importés (tracteurs
et outils) coûteux et difficiles à rentabiliser
dans les conditions de l’ASS, les
responsables de l’agriculture pourraient
s’interroger sur les moyens à mettre en
oeuvre pour développer une agriculture
à faible consommation d’énergie, en
développant des matériels de culture
attelée permettant le SCV.
Cependant, l’accès au seul matériel
ne pourra engendrer une évolution rapide
des pratiques, si l’environnement
des exploitations ne fait pas l’objet
d’améliorations, en particulier aux
plans suivants, par ordre d’importance
décroissante :
1. Économique, en touchant des productions
pour lesquelles les prix sont
suffisamment garantis ou stabilisés
pour limiter les risques.
2. Foncier, la sécurité de l’exploitant est
indispensable pour lui permettre de
s’approprier la biomasse qu’il a luimême
produite. Cette sécurité sera
accrue par des haies vives autour des
parcelles pour empêcher le pâturage
par les animaux divagants.
3. Social, une révision des règles de
la vaine pâture est nécessaire pour
limiter les conflits entre éleveurs sédentaires
ou nomades et agriculteurs
pour la maîtrise de la biomasse.
4. Du crédit, le coût d’un semoir n’étant
accessible qu’à de gros exploitants, et
l’usage d’intrants avec des crédits de
campagne restant nécessaire.
5. De la recherche-expérimentation
pour faire la démonstration chez,
pour et avec les paysans, que d’autres
pratiques sont possibles et durables.
Ceci en synergie avec la diffusion
d’autres innovations (variétés, intrants,
etc.).
6. De la vulgarisation, le passage à de
nouvelles pratiques implique un
accompagnement pour accélérer la
diffusion et minimiser les risques
pour les agriculteurs.
C’est à ce prix qu’il sera possible
d’amorcer ce que certains ont déjà
baptisé la « révolution doublement
verte ».

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