Depuis le milieu de 2006, nombre
de matières premières agricoles
ont augmenté de manière
spectaculaire. Pourquoi ? Quels scénarios
d’avenir envisager ? Hervé Guyomard porte
un regard analytique sur l’évolution
des marchés céréaliers, puis il apporte un
éclairage sur les évolutions actuelles, et
donne quelques éléments de prévision
à moyen terme.
En une année, de septembre 2006 à
2007, le cours mondial moyen du blé
tendre Soft Red Winter (SRW) Free on
Board (FOB) B a crû de 112 euros par tonne,
passant de 133 à 245 euros par tonne
(+ 84 %). Sur la même période, le cours
mondial moyen du blé tendre de haute
qualité Hard Red Winter (HRW) du Golfe
du Mexique a crû de 87 euros par tonne,
passant de 163 à 250 euros par tonne
(+ 53 %). Depuis lors, les prix du blé ont
légèrement décru. Il n’est pas moins vrai
que les prix mondiaux du blé tendre, plus
généralement des céréales ainsi que d’un
grand nombre de matières
premières agricoles
ont augmenté
de façon très importante
depuis le milieu
de l’année 2006.
Cette augmentation
spectaculaire n’a pas
été vraiment anticipée
: les prévisions
établies fin 2005 misaient sur des perspectives
de prix agricoles « relativement
positives », expression utilisée à cette
date par la Commission européenne.
D’où deux interrogations. D’abord, que
s’est-il passé ? Ensuite, que va-t-il se passer
demain ? En centrant l’attention sur
les céréales, blé et céréales secondaires,
une première analyse fine du passé permet
quelques prospectives.
1980-2005 deux décennies de relative
stabilité du marché mondial des céréales.
Contrairement à une idée souvent
répandue, le marché mondial des céréales
est moins dynamique que bon nombre
d’autres marchés agricoles (Commission
européenne, 2006) C. Entre 1980-82
et 2000-02, la consommation mondiale
de céréales (riz exclu) a augmenté d’environ
1 % par an (de 1 070 à 1 319 M t).
La production mondiale de céréales a
connu une évolution similaire, passant
de 1 090 M t en 1980-82 à 1 300 M t en
2000-02. Deux points méritent ici d’être
soulignés. D’abord, le fait que la croissance
de la consommation mondiale fut
plus faible que celle de la population ce
qui signifie que la consommation de céréales
par tête a diminué sur la période
1980-82 à 2000-02. Ensuite, le fait que
la croissance des rendements fut plus
forte que celle de la production. Cela
implique que les surfaces mondiales
emblavées en céréales ont diminué sur
la période 1980-82 à 2000-02. Quant
aux échanges de céréales (riz exclu), ils
ont fluctué aux alentours de 200 M t par
année, cinq acteurs assurant l’essentiel
des exportations : les États-Unis, suivis,
dans un ordre variable selon les années,
par l’Union européenne (UE), le Canada,
l’Australie et l’Argentine.
Le marché du maïs, plus dynamique
que les autres, largement dominé par
les États-Unis pour les exportations. Le
marché mondial du maïs fut plus dynamique
que celui des autres céréales, avec
une croissance régulière de la consommation
et de la production à un rythme
annuel de 2 % et un accroissement des
surfaces cultivées. Après une baisse sur la
première décennie 1980-90, les échanges
mondiaux de maïs ont cru sur la décennie
suivante de sorte qu’ils s’élevaient à
nouveau à 80 M t au début de ce siècle.
Les États-Unis sont, de loin, le premier
exportateur de maïs avec une part annuelle
du marché mondial qui a fluctué
entre 50 et 75 % pendant la période ici
considérée. De ce seul chiffre, on comprend
aisément que toute modification
de l’équilibre offre/demande sur le marché
américain du maïs (par exemple sous
l’effet d’une demande à des fins énergétiques)
aura des répercutions importantes.
Sur les échanges mondiaux de maïs,
sur le prix mondial de celui-ci et, par le
jeu des substitutions à l’offre et à la demande
entre les différentes grandes cultures,
céréales et oléagineux. Étant donné
l’importance de celles-ci dans le coût des
rations animales, une telle évolution aura
des répercussions sur les cours de l’ensemble
des matières premières agricoles.
Le marché du maïs à l’importation est
moins concentré même s’il est dominé
par le Japon, suivi par la Corée du Sud,
puis d’autres régions et pays (UE, Canada,
Égypte, Iran, Malaisie, Mexique).
Le marché du blé, plus important en
quantité. Relativement au maïs, les échanges
mondiaux de blé représentent une
part plus importante de la consommation
par rapport à la production mondiale,
soit 17 % en 2000-02. Le marché mondial
du blé à l’exportation est dominé
par les États-Unis, suivis par le Canada,
l’UE, l’Australie et l’Argentine. Sur la période
ici considérée, 1980-82 à 2000-02,
les exportations communautaires de blé
ont diminué. En effet, la réforme de la
Politique agricole commune (PAC) de
1992 a permis, c’était l’un de ses objectifs
premiers, d’augmenter les usages de
blé domestique dans les rations animales
européennes. De plus, l’Accord agricole
de l’Uruguay Round de 1994 a amoindri
les possibilités de recourir à l’arme des
subventions à l’exportation (les restitutions)
pour combler l’écart entre le prix
intérieur européen et le cours mondial.
Comme dans le cas du maïs, le marché
mondial du blé à l’importation est moins
concentré que celui à l’exportation : les
deux principaux importateurs sont le Japon
et le Brésil, suivis par l’Egypte, l’Algérie,
l’Iran, la Corée du Sud, l’Indonésie
et le Maroc.
2005-07 : que s’est-il passé ? Le dynamisme
relativement faible des marchés
mondiaux des céréales de 1980 à 2005
explique la relative atonie des cours mondiaux
de ces produits sur cette période
(avec néanmoins de fortes variations inter annuelles, essentiellement liées aux
chutes de production dues aux accidents
climatiques). Comment alors expliquer la
hausse des cours mondiaux de céréales
qui démarre au début de l’année 2006 et
qui s’est amplifiée à compter du 4¨trimestre,
de sorte qu’au cours de cette année,
les prix à l’exportation du maïs et du blé
en provenance des États-Unis ont augmenté
de respectivement 66 % et 30 %
par rapport à 2005 (Commission européenne,
2007) ? Cinq facteurs au moins
sont à prendre en compte : les conditions
climatiques défavorables, la faiblesse des
stocks mondiaux, la croissance économique
mondiale soutenue, la demande
de céréales à des fins de production de
biocarburants (bioéthanol) et les comportements
spéculatifs de détenteurs de
capitaux. Les deux premiers facteurs ont
eu pour effet de diminuer les quantités
disponibles, les deux suivants ont augmenté
la demande et le dernier a contribué
à amplifier le mouvement à la hausse
des cours mondiaux de céréales.
La fréquence des crises induites par
les conditions climatiques défavorables
pourrait augmenter à l’avenir sous l’effet
du changement climatique. De même,
quelques chiffres suffiront à illustrer la
faiblesse des stocks mondiaux de céréales.
Les stocks mondiaux de blé, qui
oscillaient aux alentours de 200 M t au
début de ce siècle, ont diminué à 165 M t
en 2001-02, puis à 127 millions de tonnes
en 2002-03, ils sont stables à 130 millions
de tonnes sur les quatre années suivantes.
Les stocks mondiaux de maïs, qui avaient
atteint plus de 170 millions de tonnes les
deux années 1997-98 et 1998-99, ont diminué
sur les quatre années suivantes (à
cette date, ils s’élevaient à 104 M t), ils se
sont stabilisés à 130 M t les trois années
suivantes, mais ont à nouveau fortement
décru en 2006-07 où ils n’étaient que de
92 millions de tonnes. Certes, les stocks
mondiaux de blé et de maïs ont déjà été
plus bas, par exemple en 1994-95 et en
1995-96, mais la part des stocks sur les
besoins de consommation n’a cessé de se
dégrader depuis le début de la présente
décennie pour atteindre aujourd’hui un
niveau historiquement bas de 13 % environ
pour le blé et de 20 % environ pour
le maïs (Commission européenne, 2007,
d’après le Food and Agricultural Policy Research
Institute, Fapri, 2007). Cela signifie
que le recours aux stocks pour satisfaire
la demande sera demain plus difficile qu’il
ne l’a été depuis le début de la décennie.
Au cours de cette période, le recours aux stocks a été utilisé, en particulier, pour
répondre aux besoins additionnels en
maïs pour la fabrication de bioéthanol
aux États-Unis. Depuis 2006, ce pays est
le premier producteur de bioéthanol au
monde (il a, à cette date, dépassé le Brésil
où le bioéthanol est à base de canne à
sucre)D. Il est clair que la croissance des
utilisations de maïs domestique pour
la fabrication de bioéthanol aux États-
Unis est un facteur de la hausse des cours
mondiaux de maïs, plus généralement
de céréales, sur les années 2005 à 2007.
Du côté de la demande a aussi joué la
croissance économique mondiale, notamment
dans les pays en développement
où elle fut particulièrement élevée sur
la période ici considérée : entre 2004 et
2006, le Produit intérieur brut (Pib) réel
a augmenté de 9 % entre 2004 et 2006
dans le groupe des pays asiatiques en développement
(groupe qui inclut la Chine
et l’Inde) ; sur la même période, le Pib réel
des pays d’Afrique subsaharienne a cru de
6 %. En 2007, la croissance économique
mondiale devrait encore augmenter de
plus de 5 % en moyenne.
Au total, les évolutions « négatives »
de l’offre et « positives » de la demande
ont réduit l’offre disponible (production
et stocks) par rapport à la consommation
totale, alimentaire et non alimentaire,
provoquant l’envolée des cours mondiaux
de céréales. Cette situation de tension
sur les marchés mondiaux de céréales,
de façon plus générale sur les marchés
mondiaux de produits agricoles, est-elle
durable ou seulement conjoncturelle ?
Et demain ? On se risquera ici à pronostiquer
que les prix agricoles mondiaux
resteront élevés à moyen terme, au moins
sur la prochaine décennie. Ceci pour trois
raisons majeures. D’abord, parce que les stocks mondiaux de produits agricoles,
notamment de céréales, sont aujourd’hui
très bas. Ensuite, parce que la croissance
économique mondiale devrait rester élevée,
plus de 4 % en moyenne dans les pays
développés et plus de 6 % en moyenne
dans les pays en développement selon
Von Braun (2007)E. Enfin, du fait de la
demande en biocarburants. Bien que
l’on revoie à la baisse les bénéfices environnementaux
des biocarburants de
première génération, les investissements
d’ores et déjà réalisés seront, selon toute
vraisemblance, exploités.

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