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Entretien avec Seynabou Ndoye, vice-présidente de la Fédération nationale des groupements d’intérêt économique de pêcheurs (Fenagie-pêche) au Sénégal

Entretien avec Seynabou Ndoye, vice-présidente de la Fédération nationale des groupements d'intérêt économique de pêcheurs (Fenagie-pêche) au Sénégal

Entretien réalisé par Nathalie Boquien (Inter-réseaux – Grain de sel) lors du Forum paysan organisé par le Fida à Rome, le 13 février 2010.

Grain de sel (GDS) : Pouvez vous vous présenter ?
Seynabou Ndoye (SN) :
Je suis de l’ethnie Léboue qui est une ethnie de pêcheurs, je suis issue d’une famille de pêcheurs, du côté de mon père comme de ma mère. Mon père était pêcheur au début de sa vie, bien qu’il ait été nommé agent de recherche. Ma mère faisait la commercialisation des produits halieutiques. Je suis née dans un quartier de pêcheur, sur la rive, à quelques mètres de la mer. J’ai passé mon enfance, comme les enfants de cet âge dans ce quartier de pêcheur, à faire des navettes entre la mer et la maison, quand je n’avais pas encore l’âge d’aller à l’école. Jusqu’en 1960, j’ai été inscrite dans l’école pour jeunes filles de ma ville, où j’ai obtenu le certificat d’étude. Je suis ensuite entrée au collège, où je suis restée jusqu’en 3ème. J’ai ensuite dû abandonner l’école pour des raisons familiales et j’ai alors eu l’idée de participer aux activités de mon quartier. J’aidais un peu ma mère, qui faisait le commerce du poisson, mais j’avais également un penchant pour la couture. Lorsque je me suis mariée, j’ai quitté ma ville de la côte du Sénégal pour aller rejoindre mon mari, qui est originaire de la grande côte, de Kayar dans les Niayes (bande qui longe la côte nord du Sénégal jusqu’à St Louis). Dans la zone des Niayes le climat est tempéré, et l’on y pratique 3 activités : l’agriculture, l’élevage et la pêche. Quand je me suis installée dans la maison familiale j’ai vu que les femmes s’adonnaient aux activités de pêche mais qu’elles n’étaient pas tellement organisées. Elles avaient crée une coopérative multifonctionnelle, au sein de laquelle toutes les femmes faisaient toutes les activités de la localité, mais qui ne fonctionnait pas très bien. Une vieille dame – la tante de mon mari - en était la présidente, et elle avait besoin d’être secondée dans son administration. Elle a donc fait appel à moi, et a demandé l’autorisation à mon mari pour que je vienne l’aider comme secrétaire de la coopérative. Et c’est donc avec cette dame là que je suis entré dans le mouvement paysan.

GDS : Quel était votre rôle dans cette coopérative ?
SN :
En tant que secrétaire, j’aidais les femmes à se mettre en relation avec des ONG et à travailler dans un projet environnemental qui faisait du reboisement et du compostage. Ce projet apprenait aux femmes à faire du compostage et les aidait à s’équiper pour la transformation des produits halieutiques : il s’agissait de claies de séchage, de bacs de salage du poisson, etc. Ce projet finançait également des activités de pêche pour les jeunes et des activités de transformation pour les femmes.

GDS : Comment êtes-vous ensuite arrivée à un niveau national ?
SN :
J’ai continué comme secrétaire dans cette coopérative jusqu’en 1990, année pendant laquelle la Fenagie pêche a été créée : ce sont des GIE de pêche qui se sont constitués en fédération. À cette époque-là, j’étais moi-même membre d’un GIE de pêche, qui a adhéré à la fédération. J’ai été d’abord membre simple délégué par ma localité au conseil d’administration de cette fédération, puis j’ai été nommée vice-présidente du conseil d’administration de la Fenagie. Je gérais alors mes activités au niveau de la Fenagie depuis chez moi, et je n’allais à Dakar que pour des réunions bien précises.

GDS : Vous disiez que vous étiez présidente de l’Unof, une organisation féminine. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette organisation ?
SN :
Au fil des années, au sein de la fédération, il y a eu des problèmes spécifiquement féminins qu’on ne pouvait pas résoudre dans une fédération mixte. Nous avons donc senti le besoin, nous, femmes, qui composions 70% des membres, d’avoir notre propre espace de concertation. Nous avons ainsi créé un collège de femmes au sein de la fédération. Ce collège porte le nom de l’Union Nationale des opératrices de la Fenagie-pêche, c’est à dire l’Unof. Nous avons mis en place un bureau au sein de l’Unof, dont je suis la présidente.

GDS : Quel est votre rôle, vos tâches en tant que présidente de l’Unof ?
SN :
Mon travail consiste à essayer d’aider les femmes, à leur chercher des financements, à élaborer des projets en leur faveur, mais moi-même je ne suis pas salariée ! Je vais vers les ONG, les bailleurs, je discute avec eux et lorsque je vois qu’il y a une possibilité pour élaborer un projet en faveur des femmes, on cible les localités et on élabore le projet. _ Aujourd’hui, je suis responsable de 53 unions locales, éparpillées sur toute la façade maritime du Sénégal. Cela représente 10 000 à 15 000 femmes, c’est beaucoup et toutes attendent de moi quelque chose : un projet, un financement, etc. Toute ma vie est concentrée sur la recherche de projets en faveur de mes membres, car c’est ce qu’elles attendent de moi ! Car je crois que, même si je ne peux pas combler toutes leurs demandes, je sais que je peux faire quelque chose pour elles.

GDS : Pour vous, quel est le rôle principal du leader dans une OP ?
SN :
L’un des rôles principal du leader selon moi, c’est de sensibiliser les gens, les autorités, car c’est en sensibilisant les gens qu’on peut les rallier à notre cause. Si l’on veut que quelque chose bouge, il faut faire de la publicité, communiquer, discuter avec le peuple, avec les autorités. Et pour sensibiliser les gens, il faut utiliser des modes de communication qui parlent à tout le monde comme la télé ou la radio.

GDS : Quel est selon vous le rôle du leader par rapport à celui du salarié dans une OP ? Comment le travail du leader et du salarié s’articulent-ils ?
SN :
Le rôle de leader est aussi voire plus important que le rôle que joue l’employé dans la fédération. C’est le leader qui va chercher les fonds, alors que les employés sont là pour faire un travail administratif. Mais le leader, s’il fait rentrer des fonds, il ne peut pas pour autant en disposer comme il le veut. Les projets sont quelque chose de sérieux !

GDS : Comment réussissez-vous à concilier ces différents engagements bénévoles et vos activités économiques personnelles et familiales ?
SN :
Déjà, en entrant dans le milieu de la pêche, j’ai changé de métier, j’ai dû délaisser la couture au profit de la commercialisation du poisson. Mon mari possédait une unité de pêche qui employait ses neveux et ses jeunes frères qui ne pouvaient plus continuer leurs études et qui étaient devenu pêcheurs. Lorsque j’étais encore dans ma localité, je pouvais cumuler les fonctions de femme travailleuse et de mère de famille car j’habitais avec mon mari et ma co-épouse, le frère de mon mari et ses 3 femmes. Quand je partais travailler ou si je devais aller à Dakar pour la fédération, si ce n’était pas mon tour de cuisine, je pouvais laisser mes enfants avec ma co-épouse ou mes belles-sœurs. Mais depuis quelques années, si je veux vraiment assumer les fonctions de présidente du collège, je dois être présente à Dakar presque tous les jours. C’est un travail pénible que de rechercher des financements pour des projets ! C’est ce qui m’a le plus accaparé ces dernières années. J’ai dû installer un bureau spécialement pour les femmes, ce qui n’existait pas auparavant, ce qui fait que lorsque les femmes venaient elles ne pouvaient pas travailler. La première année, je faisais la navette entre chez moi et Dakar, mais maintenant je suis à Dakar presque tout le temps et je rentre que le week-end. Heureusement qu’entre temps les enfants ont grandi ! Certains se sont mariés, il ne me reste que mon benjamin et ma fille qui ne sont pas encore mariés mais qui sont en âge de se prendre en charge. Mon mari possède des unités de pêche, dans lesquelles mes 2 garçons travaillent aussi, nous avons donc des revenus. Mais actuellement, je vis presque aux crochets de mon mari ! Je ne possède presque pas de biens, je ne suis pas riche. Pour être riche il faut travailler pour son propre compte et moi je travaille pour les autres. Ce que je reçois à la fin du mois me permet de m’acheter un habillement décent mais ce n’est pas facile du tout. Moi même je n’arrive pas à comprendre comment je me suis investi comme cela dans le développement jusqu’à en devenir pauvre !

GDS : Mais pour tout ce temps que vous passez au sein de ces organisations, percevez-vous une prise en charge ?
SN :
Non, je ne touche pas de salaires, mais je touche des indemnités chaque mois. Il y a les voyages à travers l’Europe, qui ne rapportent presque rien financièrement mais qui, pour moi, sont quelque chose ! Mais c’est difficile à faire comprendre. Au début mon mari ne comprenait pas pourquoi j’avais délaissé mon travail pour autre chose, surtout qu’il y a un manque à gagner car, chez nous, les leaders ne perçoivent pas de salaire mais seulement une indemnité à la fin du mois. Dans nos évaluations, il est facile de faire un projet qui rapporte 30, 40, ou 50 millions de FCFA, mais cet argent n’est pas pour nous, les leaders ! Nous le demandons pour des localités, pour des unions locales précises, pour les femmes de Dakar ou d’ailleurs, pour l’achat d’un équipement ou autre chose. Et quand l’argent arrive, ce que nous gagnons, c’est une indemnité qui peut être de 100 000 FCFA par mois pour le suivi ou de coordination du projet, mais c’est tout ! Dans certains projets, il est prévu une indemnité pour les leaders, elle est dérisoire mais nous ne devons pas refuser. Les bailleurs, lorsqu’ils nous financent des projets, ne peuvent pas nous payer gracieusement, ou en tous cas, je n’ai pas trouvé ce genre de projet ! L’aspect financier est bien sûr un aspect bloquant pour les leaders.

GDS : Comment arrivez vous à maintenir le lien avec la base alors que vous êtes à un niveau national et beaucoup sollicitée, y compris à l’international ?
SN :
Il faut toujours avoir conscience que, si l’on est en voyage, c’est pour plaider les problèmes des paysans. Les réunions internationales et les forums me permettent d’étaler les problèmes de mes membres et si, de par ces forums, il y a des changements, je me dis que j’ai réussi. Mais on ne peut pas plaider les problèmes des paysans si l’on ne connaît pas bien leur vie quotidienne. Ce n’est pas facile. On travaille pour des gens qui sont dans leurs villages, en train de s’adonner à leurs activités, et nous on doit sans cesse partir en Europe pour des réunions, et quand on revient si on ne convoque pas le CA à la bonne date cela pose des problèmes ! Dans nos organisations, tous les 3 mois ou 6 mois, on se réunit en CA et on discute de ce qui s’est passé. Il y a 2 ans, quand on commencé à sentir les effets de la crise économique, cela nous a tellement affectés que nous n’avons pas pu nous réunir alors que nous devions renouveler notre fédération. En effet, nos organisations n’ont pas de source de revenus qui les font vivre, c’est uniquement avec les cotisations ou le fonctionnement de certains programmes que nous arrivons à survivre ; donc quand la crise économique nous a surpris, nous n’avons pas pu continuer à travailler comme nous le faisions d’habitude, à faire des CA régulier, à convoquer régulièrement des réunions. Nous étions un peu désorientés. Ce non respect des dates des CA nous a été reproché par nos membres, car nous n’avions pas l’habitude de le faire ! Nous sommes restés 2 ans sans faire de tournée à la base, car on ne pouvait pas. Les fonds qu’on avait gardés c’était pour le fonctionnement, pour payer l’essence de la voiture, le salaire des travailleurs, la location de nos locaux. Mais cela fait partie des risques et des désagréments.

GDS : Comment les leaders, les mouvements paysans sont-ils perçus par l’État ? Quel dialogue existe-t-il entre eux ?
SN :
Entre l’État et les mouvements paysans, c’est compliqué. L’État considère les mouvements paysans comme des opposants. Les politiciens ne s’intéressent qu’à ceux qui les font rester au pouvoir, alors que nous, quand le pouvoir est là nous sommes paysans, quand il part, nous sommes encore paysans, et quand un autre arrive nous sommes toujours paysans ! Nous, paysans sénégalais, savons que notre premier partenaire est l’État, car il a pour rôle de mettre en oeuvre les politiques de développement. Nous ne nous considérons pas comme des opposants. Notre plateforme a été mise en place quand l’ancien gouvernement était au pouvoir, et ils nous voyaient alors comme des alliés de l’opposition. Aujourd’hui, c’est cette ancienne opposition qui est au pouvoir, et qui pense à son tour que nous sommes des opposants ! Nous, nous restons fidèles à nos idées, et en effet nous ne pouvons pas tout le temps être d’accord avec le gouvernement. Quand on dit que les équipements agricoles sont vétustes, cela date de longtemps et ce n’est pas contre un gouvernement. Mais l’État considère nos idées comme étant un complot pour faire échouer ses programmes. Mais encore une fois, nous essayons simplement de rester fidèle à nos convictions. Quand on demande une aide pour valoriser le riz, le gouvernement répond que cette année, c’est un programme maïs. Nous sommes d’accord, mais qu’ils nous disent aussi où sont les usines de transformations de maïs à qui vendre notre récolte ? Voilà notre quotidien avec l’État qui nous considère comme des opposants. Parfois, quand ils se sentent menacés, ils adoucissent le ton mais quand ils sont en bonne position, ils disent qu’ils n’ont pas besoin de nous. C’est ainsi avec le gouvernement actuel, mais ce sera la même chose avec le suivant, nous en sommes conscients ! Ils viennent, ils repartent, et nous, nous sommes toujours là. Nous, ce qui nous intéresse c’est notre avenir, c’est d’avoir une bonne politique agricole. Et on voit que l’État n’est pas pressé de travailler à cette politique agricole. Il nous amène un programme aujourd’hui, un autre demain, cela ne peut pas faire avancer les choses. La politique n’est pas un mal quand c’est une vraie politique de développement. Mais chez nous, nous n’en avons pas. Nos techniciens veulent plaire au président et ils ne disent que des choses qui plaisent au président. Pourtant l’Afrique selon moi a besoin d’avoir une sécurité alimentaire ! Toute notre bataille repose sur ça, la sécurité alimentaire. Nous, ce n’est pas l’argent ni le pouvoir qui nous intéressent ! Mais notre devoir c’est de nourrir la population, et aucun obstacle ne nous arrêtera pour arriver à cela. C’est pourquoi nous tendons la main à des partenaires pour nous aider car nous savons que l’État ne veut ou ne peut pas...

GDS : Que faut il faire alors pour favoriser ce dialogue entre les paysans et l’État ?
SN :
Certains partenaires travaillent avec l’État, comme le Fida. Mais je me demande si les gouvernants savent ce qui se passe à la base. Alors quand Fida demande notre avis sur leur mode de financement, j’ai répondu que le problème était que le gouvernement ne sait pas ce qui se passe à la base. Ils connaissent peut être le milieu car ce sont des techniciens mais cela ne suffit pas pour le développement. Il faut maîtriser les choses à partir de la base. Si cette maîtrise est fictive, on est sur de ne pas réussir les programmes agricoles qui seront mis en place. Les financements peuvent passer par l’État mais ce n’est pas à lui de superviser les projets. On peut travailler avec l’Etat, à condition qu’on ait les mains libres, qu’il nous écoute et nous consulte avant de décider des actions. Vous savez, concernant l’arachide, celle qui est cultivée au Sénégal n’est pas la même que celle qui est cultivée un peu partout. Il y a des terres qui sont favorables à cette variété, mais il faut le savoir ! Si tu convoques des paysans, en 24h il est capable de te dire qu’il faut mettre telle variété à tel endroit ! Car c’est notre vécu quotidien. Depuis notre naissance, c’est notre milieu. C’est pour cela aussi que les techniciens qui ont appris la pêche en Europe ne viennent pas pratiquer au Sénégal ! Chaque zone a sa spécificité. La nature est faite ainsi et on ne peut pas la contredire en essayant de faire pousser des mangues en Europe et des pommes chez nous. Dieu a ainsi fait les choses. Moi, je suis africaine, quand je viens en Europe, je ne suis pas dans ma peau car il fait froid, il faut que je m’habille autrement, je dois mettre un manteau, cela m’alourdit et je ne suis pas à l’aise. Ma place est donc en Afrique. Je vais prendre un autre exemple. Avant l’hivernage, chaque année, quand on a besoin de semences, il y a une distribution ou plutôt une vente de semences. On organise alors une tournée dans le pays auprès des paysans, et dans chaque localité, on leur demande leur avis sur les semences. Ils répondent souvent que ce ne sont pas de bonnes semences. Dans certaines localités, ils ont préféré transformer ces graines censées être destinées aux semences en huile car ce ne sont pas des graines qui peuvent germer. Parfois aussi, les variétés distribuées dans une localité ne sont pas appropriées à la localité. Notre rôle en temps que représentant du monde paysan est de veiller à ce que l’objectif soit atteint. Nous avons donc organisé des communications à la radio. L’année passée, cela n’a pas plus à la ministre de l’agriculture qui a interpellé les gens du CNCR en leur disant qu’ils étaient toujours sur leur dos ! Elle leur a dit qu’à chaque fois qu’ils allaient quelque part, ils y allaient aussi, qu’ils partaient ailleurs, et qu’ils les suivaient toujours ! Elle leur a dit aussi qu’elle ne pouvait pas donner ce qu’elle n’avait pas. Finalement, après la récolte, le gouvernement a fait aussi une tournée. Il a conclu que la récolte était bonne, plus de 300 000 Tonnes alors que la PROFROM avait dit que les semences étaient mauvaises. Oui, on a produit grâce à Dieu car il a plu et car les paysans avaient gardé leurs propres semences ! Quand tu es paysan, tu es d’office fiché contre le gouvernement. Si tu demandes une audience pour voir le président, on te la refuse ! Mais on est habitué et on ne se décourage pas du tout.

GDS : Pour vous, que signifie être leader ?
SN :
Devenir leader c’est d’abord avoir l’amour de ce qu’on fait. Quand on n’aime pas une chose, on ne peut pas s’y investir. Il faut aussi avoir de la volonté. Sans volonté, on ne parvient à rien, il n’y a rien qui réussit. Il y a aussi quelque chose lié à la prédestinée. Car même quand on veut, il arrive qu’on ne puisse pas. Il y a des conditions à remplir : il faut savoir vivre en communauté, savoir dialoguer avec tout le monde, avoir conscience que ce qu’on fait n’est pas pour soi même mais pour faire bouger favorablement les choses et changer la destinée des paysans. Ensuite, il faut savoir comment communiquer avec les bailleurs et comment présenter le problème pour les sensibiliser et les amener à adhérer à votre cause. Car si un bailleur n’est pas sensible à ce que vous faites, il ne peut pas adhérer à votre cause, donc il ne peut pas vous appuyer.

GDS : Et pour cela, des formations sont-elles nécessaires ?
SN :
Nous avons besoin de formations. Nous avons besoin d’être renforcés en toutes choses car nous traitons avec des bailleurs qui ont fait des études de très haut niveau. Pourtant, je n’ai pas appris à être leader à l’école mais c’est dans la vie quotidienne, dans l’environnement où je suis que j’ai progressé. Je n’ai même pas le bac, et pourtant Dieu m’aide et je me débrouille pour dialoguer avec les bailleurs. Dans la communication, il faut avant tout de la sincérité et présenter les problèmes tels qu’ils sont. Il ne faut pas essayer de les leurrer. Avant de financer, les bailleurs doivent aussi faire une étude du milieu, donc il vaut mieux être sincère et présenter les choses telles qu’elles sont. Je trouve que cela n’est pas tellement difficile de travailler avec des gens si on joue carte sur table et si on joue franc jeu. Et si ce bailleur là ne peut pas intervenir dans ton domaine, il y en aura d’autres ou même lui, peut te conseiller à un autre. Il ne faut pas tricher. D’ailleurs, les paysans ont la qualité d’être naturels. Quand tu leur demandes leurs problèmes, ils te répondent naturellement donc le leader n’a pas le droit ensuite de changer leur propos. Comme j’expliquais sur la distribution des semences, quand on m’a demandé ce que les paysans m’avaient dit, j’ai répondu : « je vais transmettre exactement leur propos sans changer une virgule, je rapporte seulement ». Pour parler avec les paysans, il faut le faire de façon directe et franche. Un leader qui triche ne fera pas long feu. Si tu dis des choses qui ne sont pas vraies, on va vérifier sur le terrain, et non seulement tu vas perdre la face devant les bailleurs mais aussi devant les membres qui t’ont élu.

GDS : Comment envisagez-vous votre avenir dans le mouvement paysan, et l’avenir du mouvement paysan lui-même ? Est ce qu’il y a une relève ?
SN :
Quand on est dans le mouvement, on n’en sort pas. Quand vous allez au CNCR, il y a des vieux, ils ont pris leur retraite, mais ils ne peuvent pas quitter le CNCR ! Est ce que c’est parce que nous venons de la terre, que Dieu nous a bâti à partir de la terre et qu’on ne peut donc pas se séparer de la terre ? On vit sur terre, quand on meurt on retourne à la terre, donc nous sommes la terre. La raison n’est pas de vouloir ou pas vouloir, c’est simplement d’aimer la terre. Je suis optimiste. Je suis convaincue de rester toute ma vie dans le mouvement paysan, même si je ne suis plus active au sein de ma Fédération, je resterai dans le mouvement paysan, quitte à frayer un chemin pour les générations futures. La relève, ça ne s’invente pas. Si je n’aime pas ce que je fais, si je n’ai pas dans la peau le mouvement paysan, je ne peux rien transmettre aux générations futures. Il faut que je l’aime. Et que j’en sois fière pour que les générations futures à qui je parlerai puissent l’aimer. Cela me rappelle une petite histoire : « Du temps de la venue du prophète Mahomet, il y avait un vieux planteur qui plantait des dattiers, il était accompagné de son petit fils âgé à peine de 4 à 5 ans. Le vieux plantait des dattiers et son petit fils lui apportait un pot d’eau pour arroser la jeune plante. Quelqu’un passait, a aperçu le vieil homme, est venu près de lui et lui a demandé, « vieil homme pourquoi plantes-tu ce dattier à ton âge, tu sais pourtant que tu ne vivras plus 20 ans, et ces dattiers ne vont produire que d’ici 20 ans ». Et le vieux lui répondit : « actuellement je mange des dattes que moi même je n’ai pas planté, donc je ne plante pas pour moi, mais pour mon petit fils ». C’est pareil pour moi, je travaille pour les générations futures, on essaye de « balayer le passage » pour les générations futures. Car aussi développé sera le monde, il y aura toujours des mouvements paysans, toujours des gens qui vont travailler pour les autres. C’est notre mission de produire pour les autres et de les nourrir. Il y aura toujours des producteurs et des consommateurs. Aujourd’hui, malgré tous nos problèmes, on arrive à produire quelque chose, on arrive à nourrir nos populations même si ce que nous produisons n’a pas une couverture annuelle et que nous importons du riz et du maïs. Je pense que notre production va se développer jusqu’à ce qu’on atteigne notre souveraineté alimentaire.
Il restera toujours des gens pour assurer la continuité. Par exemple, malgré le développement des multinationales, en Europe, il y a toujours des petits producteurs qui pratiquent l’agriculture familiale, et il y a des consommateurs qui dédaignent les produits de ces multinationales et qui préfèrent acheter chez les petits producteurs, cela existe toujours ! Je crois que les gens ont conscience qu’il faut retourner un peu en arrière. Quand les produits venaient des exploitations familiales, quand on se ravitaillait en lait frais chez le neveu d’à côté, quand on allait acheter des haricots chez le maraîcher d’à coté, quand on achetait du poisson frais en allant à la mer, quand tu es habitué à tous ces goûts, on peut toujours essayer de te faire manger du surgelé ! Le mouvement slow food prône maintenant des aliments propres, justes et bons ! Nous prenons conscience de ce que nous sommes en train de faire. C’est l’agriculture qui peut produire des aliments sains. J’ai tellement aimé l’idée de slow food que j’en suis devenu membre. Oui, car l’agriculture ne disparaîtra jamais, jamais. Quelle est la différence entre manger à la maison avec sa famille, dans la convivialité et d’aller dans un fast food manger un hamburger ? Ce n’est pas la même chose ! Le monde paysan, c’est le « bien manger » !

GDS : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez en tant que leader ?
SN :
On rencontre beaucoup de difficultés. Mais puisque cela fait des années qu’on est confronté à elles, on continue. Les mouvements paysans étaient là au départ pour aider à avoir des semences et à commercialiser la production. Mais au fil des années, on voit que cela ne suffit pas et qu’il faut faire autre chose en plus de ce qu’on faisait. Et on ne peut plus diriger un mouvement paysan en étant au champ. On est toujours dans les bureaux, à la recherche de fonds, et notre activité principale est laissée à d’autres, par exemple à ton frère ou ton enfant. Ce n’est pas facile ! La crise économique nous a aussi beaucoup affecté mais on a pris conscience maintenant que les leaders ont besoin d’avoir des avantages pour faire leur travail. Une fédération qui a des revenus peut donner des indemnités acceptables à ces leaders. Et puis, on sait aussi que les membres sont là pour nous soutenir. Quand tu justifies tes manquements, que tu expliques pourquoi tu n’as pas tenu la date régulière, pourquoi tu n’as pas procédé au renouvellement des instances, ils comprennent. Je crois qu’il y a toujours de l’optimisme car maintenant les mouvements paysans savent qu’il faut inclure des activités économiques dans leur travail. On ne peut pas toujours compter sur les bailleurs qui ont aussi parfois des problèmes. Au niveau de notre fédération, quand on a de l’argent on essaye d’investir quelque part pour aller vers l’autonomisation. C’est ainsi que nous avions acheté un de ces centres rétrocédés par l’État qui comprenaient des chambres de stockage de poissons. Nous n’étions pas vraiment préparés à gérer cela. Notre travail avait été jusque là de défendre les intérêts des membres, ou de récupérer des unions locales. Au début cela a fonctionné, mais quelques années plus tard, on a été confronté à des factures exorbitantes d’électricité et on a été obligé d’arrêter les usines. Mais cette année, on prévoit de relancer les activités des usines. Parfois on est tellement submergé de difficultés, qu’on croit qu’on va décrocher. Il y a des moments où tu te dis, est ce que ça en vaut la peine ? Parce qu’il y a la pression du gouvernement, il y a ce que tu essaye de défendre qu’ils ne comprennent pas ou qu’ils n’essayent pas de comprendre. On est en quelque sorte entre le marteau et l’enclume. Une fois je suis venue ici à Rome pour Slow food. Quand on est sorti, je suis passée à la télé, et il y a des sénégalais qui m’ont vu et qui ont téléphoné à leur famille au Sénégal pour leur dire qu’ils m’avaient vu. Avant que je ne revienne au pays, tout le monde savait que j’étais allé en Italie. Je ne pouvais pas dire que j’étais allé à Tera Madre, que j’avais rencontré des indiens, des producteurs des montagnes d’Australie ! Comme ils considèrent l’Europe comme un eldorado, ils s’imaginent que quand je suis ici, c’est pour amasser des fortunes ! Ils ne peuvent pas comprendre. Même tes enfants ne te comprennent pas !

GDS : Quelles sont vos motivations ?
SN :
Pour moi, c’est comme un amour que l’on porte à quelque chose. Quand le développement vous prend, il vous accapare, et pour réussir dans ce domaine, il faut vraiment l’aimer ! Il faut vraiment aimer participer au développement de son pays et essayer de faire bouger les choses.
En Afrique, il n’est pas facile de travailler. Les pays africains ne sont pas émergents, ils sont encore sous-développés. Nous sommes les plus démunis. Je vois qu’il y a des femmes qui ont besoin d’aide. Elles produisent, mais elles n’ont pas d’équipements ni de capitaux pour s’approvisionner. Tu ne peux pas rester indifférente surtout quand tu sais que tu peux faire quelque chose. Si tout le monde portait un peu plus d’attention à ces populations, peut être qu’elles ne seraient pas aussi démunies qu’actuellement. Dans la vie, on néglige parfois la solidarité et l’entraide. Mais chez nous, seule la solidarité et l’entraide peuvent nous faire aller de l’avant ; ce n’est pas quelque chose de difficile, il suffit d’y croire. Quand on croit au mouvement paysan, on en oublie même d’être rémunéré. Tu travailles, tu travailles, et un beau jour tu réalises que tu ne gagne pas d’argent….Mais tu ne t’en rends pas compte toi même. Mais par exemple, c’est quand tu es avec un ami avec qui tu as été à l’école par exemple. il te voit à la TV parler de projets et de ceci cela. Et il se dit, tiens elle doit être bien nantie… Maintenant je me demande si j’ai bien fait de délaisser ma famille, mais c’est comme ça ! Et moi même, je n’arrive pas à expliquer comment et pourquoi je me suis investie autant ! Ce n’est pas facile à expliquer mais je sais qu’au fond de moi, ce qui me retient c’est vraiment l’amour de ce que je fais ! Et l’amour que j’ai pour la pêche ou l’agriculture en général vient de mon milieu naturel…
J’ai des copines qui sont devenues enseignantes, d’autres commerçantes, elles traversent l’Europe de part et d’autres, c’est leur choix de vie. Moi, c’est le mouvement paysan, et quand on y entre on n’en sort pas, c’est pour la vie !

GDS : Croyez vous qu’on peut devenir leader sans cet amour là ?
SN :
Non, je crois que c’est impossible. Quand on n’aime pas le mouvement paysan, on ne peut pas réussir ! Il faut vraiment l’aimer car on prend des risques. Ce n’est pas vraiment un emploi, bien que cela prenne tout ton temps, toute ta vie ! Mais ce n’est pas rémunéré. Quand on y est, on travaille pour tout le monde !


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