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Entretien avec Rigoberto Turra, président du Mouvement unitaire des paysans et ethnies du Chili (Mucech)

Entretien avec Rigoberto Turra, président du Mouvement unitaire des paysans et ethnies du Chili (Mucech)

Entretien réalisé par Nathalie Boquien (Inter-réseaux – Grain de sel) avec l’aide de Laura Lorenzo (Forum rural mondial) lors du Forum paysan organisé par le Fida à Rome, le 16 février 2010, et traduit de l’espagnol par Laetitia Montero.

Grain de sel (GDS) : Quelles ont été et sont vos motivations pour vous engager dans le mouvement paysan ?
Rigoberto Turra (RT) :
J’ai étudié un peu de philosophie et je crois en la notion d’utopie, je crois en l’égalité des êtres humains et j’espère qu’un jour nous y parviendrons, j’y crois même fermement. Nous avons déjà fait des progrès ! J’espère un monde meilleur, je voudrais que la communauté vive mieux, qu’on puisse avoir une meilleure qualité de vie. Il faut que nous puissions nourrir nos familles, mais il faut aussi protéger la nature ! Ce thème me passionne et c’est l’école de la vie, de ma communauté, des agriculteurs qui m’a mis cela dans le sang. Je me bats et je n’arrêterai jamais de me battre et d’aider les gens à se battre pour ce qui leur appartient, l’eau, la terre et l’air. Ce sont des choses qui ne se vendent pas, tout comme on ne vend pas les rues de sa ville… Il faut aussi que les gens puissent avoir accès aux ressources : ce n’est pas possible qu’une minorité possède la majeure partie des ressources comme chez nous ! Sur la terre, nous qui n’avons pas beaucoup, nous représentons la majorité de la population. Voilà, c’est pour tout cela que je me bats. Peut être que si j’étais de l’autre côté, si j’avais eu accès aux ressources, j’aurai agi différemment, je ne sais pas. Car ce que je suis aujourd’hui, je le dois à mes origines, à là où j’ai grandi, à mon éducation, aux valeurs qu’on m’a inculquées. Et mon combat ne se limite pas à la production agricole, je me bats aussi pour que l’on puisse, au Chili, avoir accès à la santé, au logement, à l’éducation, à la culture, et tout cela même à la campagne. Aujourd’hui, dans les moments difficiles je crois que ce qui me fait rester, c’est la satisfaction de pouvoir faire quelque chose pour les miens, me dire que les agriculteurs ont reçu des subventions pour mettre en place un système d’irrigation, ou une loi qui est passée, tout ceci c’est un réel accomplissement. Et alors toute la fatigue liées aux problèmes disparaît.

GDS : Comment parvenez-vous à concilier ces engagements, votre métier d’agriculteur et votre vie privée ?
RT :
J’ai fait beaucoup de sacrifices jusqu’à présent, je me suis entièrement dévoué à la cause paysanne. On peut difficilement être dirigeant et agriculteur à la fois, et concernant la vie privée, il faut avoir une famille qui te comprenne, parce qu’en tant que dirigeant, tu n’es jamais chez toi et tu ne t’arrêtes jamais ! Cette année je n’ai pas pris de vacances et je ne pense pas que je pourrai en prendre, j’ai beau être fatigué, il y a toujours quelque chose ! Cette fois-ci ce sont les élections, le changement de gouvernement, il faut que nous soyons prêts. Souvent la famille a du mal à comprendre que tu puisses mettre en avant le bien être de la communauté avant celui des tiens. En ce qui me concerne, j’ai vécu 15 ans avec mon ex-femme, mais elle n’a pas supporté cette vie. Pour vous donner un exemple, le lendemain de la naissance de notre fils aîné, je suis parti pour ne rentrer qu’un an plus tard… ll faut donc une personne qui te comprenne, qui t’écoute et puisse te comprendre, car c’est cela aussi qui te permet d’avancer. Je dirai que, si ton entourage ne peut pas comprendre ton engagement, mieux vaut ne pas être dirigeant ! En outre, aujourd’hui ce n’est pas rentable d’être dirigeant ! Dans notre pays, de nombreux leaders paysans ont fini leur vie dans la plus grande pauvreté, sans sécurité sociale, avec d’importants problèmes économiques. Il n’y a eu ni reconnaissance, ni solidarité envers eux. Être dirigeant demande beaucoup de temps, d’investissements, et ça ne dure pas qu’un an ou deux. C’est donc une fonction qui n’est pas supportable par tous : la vie est difficile, la vie familiale compliquée, et c’est dur de s’en sortir d’un point de vue économique.

GDS : Quelles sont vos relations avec les autorités ?
RT :
C’est loin d’avoir été toujours facile. Le vice-président de notre organisation a été emprisonné et est toujours porté disparu. Des milliers de personnes ont disparu. Je me rappelle d’ailleurs que, le premier projet que l’on m’a confié, je lui ai donné le nom « 327 ». C’était la quantité de victimes qu’avait fait la réforme agraire au Chili, le secteur où il y a eu le plus de victimes… Dans certains endroits, encore aujourd’hui, si tu parles trop tu peux te faire tirer dessus – c’est le cas des indigènes chez nous. Aujourd’hui on peut dire que nous avons appris à travailler avec le gouvernement, la communauté internationale et les organismes multilatéraux. Ce qui a changé c’est peut être que, lorsque nous avons quelque chose à dire, nous avons des arguments sur lesquels nous appuyer. Nous osons dire ce que nous pensons, avec force mais avec respect. Même si ce n’est pas facile. Nous avons encore beaucoup d’efforts à faire pour convaincre les partis politiques…

GDS : Comment êtes-vous perçu à l’extérieur ?
RT :
Je suis maintenant quelqu’un de connu en Amérique Latine et dans la zone du Mercosur, et j’y suis respecté. On me le fait savoir mais surtout je le ressens. Je suis agnostique et respectueux des différents points de vue en politique, en religion et en culture, et cette tolérance, que j’ai apprise tout au long de ma vie et surtout au sein des OP, me vaut d’être considéré comme un interlocuteur de qualité. Je crois que c’est aussi parce que je sais rester froid dans les négociations, je fais marcher ma tête et non mon cœur. Et si je ne suis pas sûr de moi, je ne parle pas. C’est grâce à cela que j’ai pu gagner le respect des ministres de l’Agriculture dans la région.

GDS : Vous cumulez des fonctions d’élu dans des OP, du niveau local au niveau sous-régional, comment parvenez-vous à vous organiser pour concilier tout cela ?
RT :
C’est l’école de la vie qui m’a appris à m’organiser, je ne sais pas s’il existe une matière spécifique dans l’éducation formelle qui puisse te l’apprendre. Pour moi être leader paysan c’est une profession en tant que tel, il faut savoir bien gérer son temps. En tant que responsable à des niveaux différents d’organisations, je dois bien connaître à la fois la base, le niveau national mais aussi le contexte en dehors des frontières. Et pour cela il faut accepter de renforcer ses connaissances et ses capacités intellectuelles, il faut se préparer, passer du temps à étudier. Il faut tout avoir dans la tête ! Je dirai qu’il faut aussi avoir un bon flair politique, pour être capable de se positionner rapidement dans un contexte donné, et qu’il faut bien comprendre les processus. Je peux aussi compter sur d’autres personnes pour gérer l’ensemble des tâches : il y a par exemple le vice-président et le secrétaire. Il faut savoir déléguer, décentraliser le travail, quelle que soit ta responsabilité. Si je n’avais pas toute l’organisation derrière moi, je ne pourrai pas faire tout ce que je fais !

GDS : Avec toutes ces responsabilités, parvenez-vous encore à être proche de la base ?
RT :
Si tu veux être leader paysan, il faut le faire, car c’est ta vie ! Il faut trouver du temps, il faut s’organiser, trouver la compatibilité avec les autres activités. Ce ne peut pas ne pas être compatible. Et ici c’est même imposé par la loi : pour être dirigeant à un niveau intermédiaire, il faut l’être aussi à un niveau local. Je crois que pour défendre les producteurs il faut avant tout bien connaître leurs problèmes, et pour que tu connaisses les problèmes, il faut que tu sois à la base. C’est donc là que je passe mon temps libre. Je vais au match de foot, aux courses de chevaux. Les gens sont là et même si ce ne sont pas des réunions formelles, on discute. Ça te sert donc de repos mais ça te permet aussi d’échanger avec les gens et de connaître leurs problèmes. C’est des moments d’échanges très importants. Comment peux-tu te battre pour des questions de terre, d’eau, de reforestation, si tu ne sais pas de quoi tu parles ? Et puis l’on est élu par vote, alors si tu ne va pas à la base, comment les gens vont-ils te connaître, pour quoi vont-ils voter pour toi ? Il faut être présent, et les connaissances et les grands discours ne suffisent pas, il faut être présent et utile. Pour dialoguer avec les gens, je pratique aussi les négociations collectives, en prenant en compte non pas uniquement les membres mais leurs familles. Par exemple il m’est arrivé de devoir intervenir auprès d’un syndicat de travailleur qui était en conflit avec la société dans laquelle ils travaillaient. Les salariés souhaitaient de l’argent, l’entreprise voulait leur donner des « bons d’achat » pour le gaz ou les matériels scolaires. J’ai alors convoqué les femmes, car ce sont les maîtresses de maison qui gèrent en général l’agent du foyer. Les femmes ont préféré les bons car cela évitait que leurs maris dépensent l’argent pour aller boire, et nous avons donc conlu comme cela. C’était très positif.

GDS : Comment travaillez-vous en complémentarité avec vos salariés ?
RT :
C’est le point primordial selon moi. D’abord un technicien doit te donner des solutions et non t’apporter des problèmes, sinon cela ne sert à rien de travailler ensemble. Il faut savoir que les agriculteurs sont, à la base, très méfiants, c’est quelque chose de culturel chez nous. Il faut donc que notre technicien connaisse bien le monde des agriculteurs, qu’il soit capable de s’adapter à notre langage, à notre culture, qu’il soit « tout terrain ». Nous ne pourrions pas travailler avec n’importe qui.
Cela dit, le rôle des techniciens dans les OP est crucial, car aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous contenter de critiquer, il faut pouvoir argumenter, donner des chiffres, et faire des propositions détaillées, avec un budget et des bénéficiaires précis. Et c’est pour tout cela que nous avons besoin des techniciens. Ce sont aussi des échanges très riches ! À la Coprofam, nous avons réussi à faire de notre organisation une famille. Nous nous connaissons, et nous n’échangeons pas que sur nos activités dans le milieu rural, nous parlons aussi de notre vie, de nos familles. C’est cela qui nous a rendu forts, ça nous permet de savoir aussi ce que l’on peut attendre ou exiger de chacun, c’est l’aspect humain ! Je crois que le plus important pour que cela fonctionne c’est qu’il y ait du respect entre les paysans et leurs techniciens. Il n’y a pas très longtemps nous avons recruté un nouveau technicien pour nous aider à nous organiser, nous appuyer sur les aspects méthodologiques, sur la planification. Il avait plutôt de l’expérience en milieu urbain mais ne connaissait pas les OP. Il nous a dit qu’il avait trouvé ici une famille et que ce côté humain lui avait permis de nous dire les choses plus facilement.

GDS : Y a-t-il des jeunes qui s’impliquent dans les OP au Chili pour former une relève ?
RT :
De nos jours, plus personne ne veut être dirigeant d’OP, du moins dans mon pays. Il est très difficile pour un agriculteur de trouver une personne qui puisse le remplacer dans son exploitation et la plupart n’ont pas non plus les ressources nécessaires pour payer quelqu’un. D’un autre côté il y a aussi une crainte assez générale, ici comme ailleurs, de défendre ses opinions face au gouvernement. Et la plupart des jeunes affichent une certaine apathie politique, beaucoup ne sont pas inscrits sur les registres électoraux, ne votent pas. Ils confondent la politique au sens noble du terme avec la politique politicienne. Il n’existe malheureusement pas d’éducation civique chez nous, et les jeunes ont du mal à comprendre l’intérêt de tout ce que l’on fait. De mon côté je pense avoir accompli un cycle, et je crois qu’il serait bon qu’une nouvelle génération arrive à présent. Je commence à me sentir fatigué ! Mais beaucoup de questions se posent, notamment à savoir ce que je lègue, à qui, comment identifier les prochains leaders pour poursuivre les actions que nous avons commencé, comment les former. Car vous savez, on devient leader à travers les années, avec l’expérience de vie, les erreurs et les succès, la participation à différents secteurs de la société, par la réflexion, l’étude et la mise en pratique des principes de coopération et de recherche de professionnalisme. La formation d’une personne prend des années ! L’autre problème que nous rencontrons, c’est que nous avons beau former des jeunes, à peine 1 sur 10 reste au final, les autres migrent vers les villes car il devient vraiment trop difficile de travailler dans l’agriculture. Alors j’essaye de mobiliser les jeunes. J’aime aller voir les matchs de football ou les courses de chevaux, car il y a toujours beaucoup de jeunes là bas. Je leur parle, je les motive, je les invite aussi à participer avec nous à des séminaires et des ateliers. Je leur fais rencontrer d’autres dirigeants. Je vais aussi dans les universités, j’interviens pour expliquer aux jeunes ce que nous faisons, nous prenons aussi des jeunes universitaires pour faire des stages chez nous. De façon plus générale nous sommes en train de développer une vraie politique en faveur des jeunes dans nos organisations, nous essayons de faire des efforts importants pour attirer la jeunesse.

GDS : Avez-vous quelque chose à ajouter ?
RT :
La dernière chose que j’aimerai préciser c’est que je salue ma compagne et mes enfants. Sans ma compagne je ne suis rien !

Retrouvez un autre interview de Rigoberto Turra Paredes : Les moyens de commercialisation de l’agriculture familiale chilienne - Entretien avec Rigoberto Turra Paredes, président du Mucech


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