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Le Groupe de Travail Désertification au service des acteurs du développement en zone arides : Une réflexion sur les territoires et l’agroécologie

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Adeline Derkimba , Marion Finet , Patrice Burger 6 novembre 2014

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Cet article est la version longue d’un article publié dans le n°63-66 de la revue Grain de sel : article 10667.

Les terres affectées par la dégradation des terres et la désertification couvrent de l’ordre de 40 % de la surface terrestre et abritent de l’ordre de 37 % de la population mondiale, dont une grande fraction des pauvres, y compris des agriculteurs qui souffrent de faim. De nombreuses expériences de terrain ont montré la pertinence de l’agroécologie comme moyen de lutte contre la désertification et la dégradation des terres. Le Groupe de Travail Désertification, réunissant des ONG, des scientifiques et des collectivités locales travaillant dans le domaine de la lutte contre la désertification, s’intéresse depuis plusieurs années à ce champ thématique. Nous proposons donc dans un premier temps des éléments de synthèse de l’ouvrage édité en 2012, puis les éléments de réflexion issus du chantier Territoires et Agroécologie en cours actuellement dans le GTD, et proposant des pistes pour accompagner la transition agroécologique à l’échelle des territoires.

Agroécologie, une transition vers des modes de vie et de développement viables : paroles d’acteurs

L’agroécologie : un outil pertinent au service des zones arides

L’agroécologie [1], en tant que proposition agronomique, mais aussi en tant qu’approche prenant en compte l’écosystème dans sa globalité (y compris les aspects environnementaux et humains), apparaît selon les retours d’expérience d’acteurs l’ayant utilisé, comme un outil prometteur pour les zones arides. Elle offre un ensemble de caractéristiques propices aux zones sèches [2] et affectées par la désertification :
- Une approche multi fonctionnelle de l’agriculture, ayant la capacité de répondre aux besoins environnementaux, économiques et sociaux
- Une contribution sérieuse à la durabilité environnementale dans les situations dégradées ou sujettes aux événements extrêmes, ainsi qu’à la préservation voire au renforcement de la biodiversité contribuant ainsi à la résilience
- Une capacité à réduire les dépendances des agriculteurs aux intrants quelques fois difficiles d’accès tout en réduisant les coûts financiers engendrés
- Une productivité globale par unité fermière (souvent familiale) augmentée en s’appuyant sur une variété de productions agricoles et de services environnementaux, le tout concourant à une plus grande sécurité alimentaire à long terme

Dans la plupart des pays chauds, les sols sont très sensibles à la dégradation, sont carencés et caractérisés par une minéralisation rapide de la matière organique qui fait alors défaut. Les pertes de productivité agricole et les déficiences de structure, exposent ces sols à une dégradation encore accélérée par les facteurs anthropiques tels que la pression exercée par la croissance de la densité de population, le prélèvement abusif de services fournis par les écosystèmes (bois de feu, eau, racines, plantes médicinales,…) ou les pratiques agricoles ou pastorales inadaptées (labours profonds, lessivage, raccourcissement des transhumances…).

Face à ces facteurs négatifs, l’agroécologie propose des méthodes et techniques de productions adaptées et surtout adaptables. Le fait que ces méthodes ne se limitent pas au champ de la production agronomique, mais considèrent aussi les aspects environnementaux et sociaux (développement), confèrent à l’agroécologie un puissant potentiel de lutte contre la désertification. En effet, la mobilisation des processus écosystèmiques qui se révèlent particulièrement efficaces en zones sèches permettent de faire face à vulnérabilité des populations dans ces zones. En ce sens l’agroécologie répond à la définition scientifique de la gestion durable des terres [3] « la combinaison de technologies, de politiques et d’activités visant à intégrer des principes socio-économiques à préoccupation environnementale, afin de maintenir et d’augmenter la production en diminuant le niveau de risque inhérents à la production, en protégeant les ressources naturelles, en prévenant la dégradation des sols et de l’eau, en étant économiquement viables et socialement acceptable »

L’ouvrage du GTD intitulé « Agroécologie, une transition vers des modes de vie et de développement viables. Paroles d’acteurs. » met en évidence différents principes de l’agroécologie issus de l’analyse de projets de développement agroécologique aux Sud. On peut citer :
- Un travail du sol qui ne bouleverse pas sa structure entre profondeur et surface
- Une fertilisation organique fondée sur les engrais verts, sur une variété de formes de compostage d’origine animale et végétale qui améliore l’aération des sols et leur capacité de stockage de l’eau
- Des traitements phytosanitaires à base de produits naturels fortement biodégradables
- Le recours à des variétés animales et végétales adaptées aux territoires
- Le faible recours aux énergies fossiles et aux intrants chimiques
- Un aménagement du territoire qui vise la maximisation des services rendus par l’écosystème
- Le maintien d’une biodiversité animale et végétale qui offre plus d’options écologiques du maintien de l’équilibre
- Le maintien ou l’instauration d’un couvert végétal ou boisé afin de protéger les sols

L’agroécologie et la nécessité d’une approche territoriale pour la LCD

La désertification se définit comme « la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs, parmi lesquels les variations climatiques et les activités humaines » (article 1 de la Convention des Nations Unies de Lutte contre la Désertification). La lutte contre la dégradation des terres ne peut pas, en conséquence, se situer au seul niveau des exploitations. Le territoire devient alors le lieu d’expression des diverses interactions entre les ressources naturelles, les modèles techniques et les acteurs en action. L’obtention de résultats significatifs ne peut donc être espérée qu’à l’échelle de ces entités territoriales multiples où des effets de seuils écologiques et économiques apparaissent et peuvent être appréhendés et infléchis. Eux-mêmes pourront avoir des impacts sur le développement économique et social des territoires, ce qui à terme portera la mise en place d’une lutte efficace contre le phénomène de désertification.

L’agroécologie, a son niveau, est considérée comme un outil pertinent de lutte contre la désertification. Mais sa réelle efficacité doit se chercher à l’échelle des territoires, afin qu’elle gagne en efficacité et favorise une approche plus durable du développement des zones dîtes dégradées. Au-delà de l’expérience accumulée par des millions de praticiens « des agroécologies » dans le monde et qui se diffuse de ferme à ferme et de famille à famille, l’une des questions non résolue est le changement d’échelle de l’exploitation jusqu’aux territoires et aux pays entiers. Comment enclencher la transition écologique dans les territoires ? Cette question reste aujourd’hui ouverte et permet de souligner un certain nombre de facteurs limitant :
- retour différé sur investissement en temps et en travail : cela fait hésiter les agriculteurs les plus pauvres et exige donc d’améliorer les connaissances et les modalités d’apprentissage
- opposition de modèles alternatifs et conventionnels qui se neutralisent mutuellement : il faut réapprendre en intégrer la diversité des systèmes à l’échelle d’un territoire. Les systèmes agroécologiques peuvent en effet côtoyer d’autres systèmes de production sur un même territoire en se basant sur leur complémentarité et non pas en cristallisant sur leurs différences.
- difficulté de régulation de l’accès aux ressources naturelles dans le temps alors qu’il faut effectuer un investissement de long terme pour obtenir des résultats

Face à ces difficultés soulevées et à l’enjeu que représente la transition agroécologique dans les territoires soumis à la désertification, le GTD a poursuivi son chantier pour proposer une autre approche de l’agroécologie dans les territoires.

La transition agroécologique dans les territoires touchés par la désertification [4]

Vers un changement de paradigme : l’agroécologie comme levier de développement territorial

Concevoir la transition agroécologique à l’échelle d’un territoire peut s’appréhender de deux manières différentes. La première, opérée par plusieurs acteurs du développement, consiste en la diffusion d’un modèle d’exploitation agricole basé sur les principes de l’agroécologie. S’appuyant sur les effets de la multiplication d’expériences individuelles, à partir d’expériences pilotes par exemple, cette approche a le mérite d’une simplicité de mise en œuvre et d’une certaine efficacité opérationnelle. Cependant, le manque de connexion entre cette multitude d’initiatives individuelles ne permet pas de constituer une masse critique permettant de peser pour une transition agroécologique d’un territoire. Au niveau du GTD, nous explorons actuellement une autre manière d’appréhender la transition agroécologique à l’échelle d’un territoire. Nous considérons qu’il faut changer notre façon de concevoir le développement agricole du territoire (vu comme un système) en s’appuyant sur les principes de l’agroécologie. Le changement d’échelle ne se fait donc pas seulement par la diffusion d’un modèle, mais plutôt par la conception d’un autre mode de développement agricole du territoire, basé sur des trajectoires écologiques et socio-économiques communes aux acteurs inscrits dans ce territoire. On va ainsi s’intéresser à l’agroécologie comme outils de développement territorial dans les zones soumises à la désertification.

Construire et conduire la transition agroécologique dans les territoires

Parlant de territoire, il s’agit dans un premier temps de définir l’échelle à considérer avec précision. A la confluence entre les dimensions biophysique et socio-économique, portée par un ou plusieurs modes de gouvernance, le territoire sur lequel on cherche à construire la transition agroécologique implique une articulation complexe entres différentes échelles. L’objectif étant de prendre en compte les zones soumises à la désertification et de permettre le développement de l’activité agricole, il va être nécessaire de réunir suffisamment d’acteurs (agriculteurs, techniciens, responsables politiques, scientifiques) et de mener des actions de manière participative et collective. L’identification des acteurs et des organisations territoriales, ainsi que leurs interactions, doit permettre dans un premier temps de mettre en évidence des synergies possibles et d’associer des compétences et des moyens transversaux au service du développement agroécologique du territoire.

Il s’agit ensuite de comprendre de quelle manière intégrer les éléments de l’approche agroécologique dans une dimension territoriale. Pour cela, la réflexion et l’analyse diagnostic du territoire peut se faire selon les lignes directrices suivantes :
- utiliser les savoir-faire locaux
- disposer d’une vision dynamique et évolutive sur les ressources naturelles
- comprendre l’organisation de l’espace
- caractériser les modes de production
- repérer les interactions entre élevage et agriculture
- caractériser la vulnérabilité des systèmes locaux

Les bases de cette phase de diagnostic sont essentielles, et c’est grâce à cela qu’il sera possible de déterminer les composantes territoriales à saisir du point du vue agroécologique, de prévoir l’action à engager et de désigner des personnes ressources à mobiliser.

Conduire la transition agroécologique consiste par ailleurs à développer des démarches d’accompagnement et des outils de projet innovants qui puissent participer à l’émergence de conditions favorables pour l’évolution de l’agroécologie. Dans cette optique l’acteur du développement a un rôle à jouer qui consiste à :
- Susciter l’intérêt d’une démarche agroécologique auprès des paysans et des acteurs
- Favoriser une compréhension holistique et partagée des enjeux afin d’élaborer des actions qui répondent à des intérêts communs à l’échelle du territoire
- Agir sur la gouvernance et créer un cadre favorable à la prise de décision collective
- Intégrer et contribuer à orienter les politiques publiques locales pour renforcer et appuyer la mobilisation des acteurs agricoles et de leurs actions
- Favoriser l’insertion de la production agroécologique au sein de filières structurées et génératrices de revenus
- Mobiliser « la recherche » pour accompagner la transition et permettre l’évaluation des actions et le développement de leviers économiques, environnementaux et sociaux.

En explorant ces axes de travail, le GTD souhaite proposer les bases d’un guide d’accompagnement à la transition agroécologique dans les territoires, qui sera non pas une vérité immuable, mais plutôt un point dans le temps sur l’état d’avancée de nos réflexions sur cette question. Encore en chantier, ce travail offre un lieu et des moments d’échanges particulièrement riches entre les partenaires impliqués et leur permet d’avancer ensemble pour la promotion d’une agroécologie forte dans les territoires. Il devrait être disponible d’ici juin 2015.

Adeline Derkimba est chargée de programmes Désertification au CARI (Centre d’actions et de réalisations internationales). Elle anime le Groupe de Travail Désertification et y coordonne le chantier « Territoires et Agroécologie ».
Marion Finet est stagiaire de Master 2 au sein du GTD. Elle a appuyé le chantier « Territoire et Agroécologie » du GTD d’avril à août 2014.
Patrice Burger est le directeur du CARI. Il défend la pertinence de l’agroécologie comme un moyen de lutte contre la désertification et la dégradation des terres depuis près de 30 ans.
Le GTD, réunissant des ONG, des scientifiques et des collectivités locales travaillant dans le domaine de la lutte contre la désertification, s’intéresse depuis plusieurs années à l’agroécologie. Il a édité un ouvrage en 2012 portant sur ce domaine : « Agroécologie, une transition vers des modes de vie et de développement viables. Paroles d’acteurs. ».

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