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L’animation de territoire, quels enjeux pour l’économie rurale en Afrique au Sud du Sahara

L'animation de territoire, quels enjeux pour l'économie rurale en Afrique au Sud du Sahara
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Simon-Narcisse Tomety 6 janvier 2010

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Le mode de vie dans les campagnes africaines au Sud du Sahara a été de tout temps rythmé par la nature (climat et ressources naturelles) ainsi que par de multiples croyances attachées à la lune, au tonnerre, à la terre, à la végétation, à la faune, aux eaux, aux ressources minérales y compris dans les sociétés ayant été en contact avec les religions dites révélées. Si la recherche et la vulgarisation agricoles ont permis la domestication de nombreuses variétés de plantes, espèces d’animaux et des procédés de leur conservation et transformation en divers biens de production et/ou de consommation, tous les milieux ruraux ne sont pas au même rythme d’accès aux innovations techniques et technologiques. Egalement, la péjoration climatique qui affecte le monde entier est de plus en plus durement ressentie dans la zone soudano-sahélienne avec un désert qui avance à grand pas (2 km par an en Afrique de l’Ouest) et des lacs et rivières qui s’assèchent, des terres qui se dégradent et ce contexte de perturbation des systèmes écologiques entraîne une mobilité des actifs ruraux, des mutations professionnelles profondes mais aussi des conflits fonciers. En somme, comment les ruraux peuvent-ils dans un contexte de pauvreté s’adapter au changement climatique ? Comment évolueraient les rapports hommes/femmes et villes/campagnes dans les années à venir ?
Au cours de la décennie s’achevant, l’éveil du monde rural en Afrique de l’Ouest s’est fait remarquer tant au niveau de la participation des organisations paysannes dans la définition des politiques nationales que régionales. Mais la morosité de l’économie mondiale et la mal gouvernance dans la plupart de ces pays n’ont pu permettre aux producteurs ruraux de mieux gagner leur vie. La pauvreté rurale reste prépondérante dans la plupart des Etats africains au Sud du Sahara. Dans certains pays, l’insécurité entretenue par la dégradation du climat politique et social a affecté considérablement le milieu rural notamment en Afrique centrale où le climat des affaires reste assez incommodant d’après le dernier rapport de la Banque Mondiale sur le sujet.

Le caméléonisme institutionnel, une motivation derrière les nominations et les affectations
Au plan historique, tous les pays francophones ont hérité d’une administration très centralisatrice et fortement cloisonnée, ce qui se traduit par une très faible capacité de définition et de mise en œuvre des politiques publiques et les programmes les sous-tendant dans une approche cohérente fondée sur la cohésion gouvernementale, autrement, une interministérialité qui transcendante les compétences sectorielles pour rechercher des actions en synergie épousant une approche globale du territoire. Avec le multipartisme mal assimilée, la création des départements ministériels s’opèrent dans un cafouillage qui se professionnalise à tel point que le nombre des ministères et la reformulation de leurs appellations ne font que changer au gré des alliances et contre alliances qui se nouent pour ou contre le pouvoir en place. Toutes ces mutations inconséquentes s’accompagnent aussi d’une instabilité des ministres, et chaque Ministre arrivant instaure son système clientéliste se soldant par des nominations fantaisistes prenant dans bien des cas l’allure d’actes gratifiants ou d’actes punitifs. Autres faits aggravants de ces dysfonctionnements institutionnels sont la classification des affectations administratives sur la base de postes dits stratégiques et postes peu ou pas stratégiques. Cet enrobage terminologique signifie, dans le langage courant, des postes juteux, des postes moyennement juteux et des postes non juteux. Cette classification est contraire au principe selon lequel un fonctionnaire est appelé à servir partout où besoin sera. Ce faisant, les motivations derrière les nominations ou les affectations sont passées d’une logique d’intérêt général visant à domestiquer l’ingénierie territoriale dans chaque milieu de vie à une logique partisane et opportuniste privilégiant les intérêts personnels et de clans.
Ainsi, on assiste à deux niveaux de centralisme dans la gestion des agents de l’Etat appelés à accompagner le monde rural. Le centralisme au niveau de la capitale et le centralisme au niveau des chefs lieux de région. A cela s’ajoute le peu d’attrait que représente le monde rural pour les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur et des écoles professionnelles. Certes des dynamiques d’attrait existent par des tentatives d’installation à travers des crédits qui malheureusement touchent peu de jeunes souvent peu ou pas accompagnés dans leurs expériences professionnelles. Dans tous les cas, le monde rural de demain sera celui de jeunes scolarisés, diplômés et déscolarisés en raison des efforts de la gratuité de l’enseignement primaire qui sont entrepris par les Etats.
D’autres comportements malveillants plombent aussi le monde rural. En effet, les populations sous l’impulsion d’associations dites de développement refusent que soient nommées à la tête des administrations régionales de leurs zones, des natifs du pays provenant d’autres régions du même pays. Egalement, certains agents du développement désertent les campagnes durant la saison hivernale en raison de l’enclavement et de la centralisation des moyens au niveau de la bureaucratie centrale. Dans nombre de pays, le système de suivi des agents sur le terrain est défaillant et l’impunité règne en maître absolu.
Par conséquence, toutes les administrations en charge du développement sectoriel ne sont pas en situation requise pour accompagner les dynamiques locales dans le sens de la réduction de moitié le nombre de pauvres d’ici à 2015. L’une des causes majeures de cette situation est le cloisonnement démesuré des secteurs et le manque de solidarité et de cohésion au sein des équipes gouvernementales dans presque tous les pays africains au Sud du Sahara. Le contexte qui favorise de tels agissements est le fait que les Chefs d’Etats africains sont portés à se faire entourer et conseiller par des griots et des courtisans, alors qu’aucune gouvernance de qualité n’est possible sans un langage de vérité et une lutte pour l’intérêt général. En somme, les gouvernements n’ayant pas de fous du roi sont confrontés à des mouvements sociaux et mouvements armés deviennent les seuls langages qui font voir et entendre la réalité aux gouvernants. Ce qui est bien dommage et plus coûteux en matière de développement.
Laisser une telle tendance s’amplifier risque de compromettre le sort du monde rural. C’est pourquoi, le combat des organisations paysannes doit davantage viser dans chaque pays à redéfinir de façon plus claire et participative les politiques publiques relative à l’aménagement du territoire, à la régionalisation du développement, à la décentralisation et à la déconcentration administrative et financière. C’est sur ces genres de politiques territoriales qu’il faut axer d’abord les modèles de production et les systèmes de consommation de chaque pays avant de changer d’échelles en termes de diversification des marchés. C’est à ce niveau que les ruraux doivent se battre pour avoir une réelle maîtrise politique, sociale et économique de leur milieu de vie.
Sur ce point, il paraît important de retourner à la vieille école de l’animation rurale. En effet, la vitalité d’un espace rural revient à organiser ses habitants autour d’un projet de territoire qui prend en compte, sur la base d’une vision partagée, l’ensemble des activités structurantes dont dépend le mode de vie (la vie quotidienne) des ruraux d’une part, et les opportunités que leur offrent d’autres espaces (centres urbains, milieux transfrontaliers, commerce international), d’autre part. Autrement, il s’agit de travailler avec le monde rural non plus dans le logique budgétaire de l’Etat principalement, mais d’abord de rechercher avec ses populations les stratégies de son maintien durable dans le monde rural par un système territorialisé au niveau local créateur de richesses et d’épanouissement dans différents secteurs.
On se rend bien compte là que le développement rural reste non seulement une appellation encore mieux indiquée dans un contexte de crise écologique, de crise économique et de crise des valeurs, mais son mode opératoire dans un modèle intégré des secteurs d’activités demeurera longtemps également la voie vers une vraie diversification des activités structurantes du monde rural.

Des activités de bonnes mœurs et des activités de mauvaises mœurs
Lorsqu’on fait une cartographie des activités rurales actuelles, il y a des activités de bonnes mœurs et des activités de mauvaises mœurs. C’est la première catégorie qui nous intéresse ici dans le sens de la création de la richesse pour maintenir les populations rurales dans une dynamique de développement durable par l’accroissement des capacités de reproduction du capital écologique, humain, matériel et financier. La seconde englobe le commerce de carburants frelatés, le travail des mineurs, le travail sexuel et certains vidéos-clubs qui propagent des images pornographiques incitant les enfants et les jeunes ruraux à la débauche et à l’exode.

Cartographie des activités rurales et niveaux de diversification des professions
En effet, l’économie rurale en Afrique au Sud du Sahara est déjà assez diversifiée mais celle-ci repose sur des activités basiques et c’est à ce niveau que des améliorations doivent être apportées en termes de technologies, de normes de qualité, de financement, de formation et de marketing. On trouve dans le milieu rural, (i) le travail de la terre comprenant l’agriculture, l’élevage, la pêche, la chasse et la cueillette de produits forestiers (ii) le travail minier par l’exploitation des substances minérales comme le sable, le gravier, les pierres, l’or, le diamant…(iii) l’artisanat rural touchant toutes les activités de transformation manuelles ou mécanisées comme l’artisanat alimentaire, la pharmacopée, le travail des toiles, le travail du bois, des métaux, les travaux de bâtiment et de génie civil, le recyclage artisanal des déchets plastiques, métalliques … (iv) les services financiers ruraux formels et non formels, (v) le transport rural, la téléphonie et le commerce, (vi) le travail artistique incluant toutes les formes d’animation culturelle dont les conteurs ruraux, les griots, les groupes théâtraux et musicaux, les guides touristiques ruraux, les associations sportives (vii) l’éducation civique prenant en compte la participation à la gestion des affaires locales, le civisme fiscal, éco-citoyenneté, le respect des droits humains en général en l’occurrence la non violence.
Le défi qui reste c’est la diversification des valeurs ajoutées, l’autoconsommation accrue des produits locaux, l’accès aux marchés et l’accroissement des revenus ruraux. Mais alors, qu’est-ce qu’il faut diversifier et comment mener la diversification pour vitaliser le monde rural ?
Il y a plusieurs niveaux de diversification selon les écosystèmes caractéristiques de chaque milieu rural. Donc, il n’y a pas de recettes passent partout qui vaillent mais de développer des solutions adaptées aux contextes de chaque milieu de résidence. D’un point de vue pratique, on peut regrouper les milieux ruraux en trois zones de fonctionnalité variable : zones humides, zones de transition (plus sèches qu’humides) et zones arides (très sèches à pluviosité aléatoire).
Pour chaque zone, il faudrait travailler sur les facteurs de vulnérabilités : vulnérabilité foncière, vulnérabilité technique, vulnérabilité économique, vulnérabilité financière, vulnérabilité institutionnelle, vulnérabilité sécuritaire, vulnérabilité d’accès aux services collectifs de base. C’est cette cartographie des risques globaux à l’échelle de chaque collectivité territoriale qui permettra de construire des réponses aux problématiques qui freinent l’épanouissement des ruraux. Bien entendu que la non valorisation d’une potentialité accroît l’intensité des vulnérabilités.
Le développement rural doit se traduire par une mobilisation de l’ingénierie territoriale appelant à la fois du personnel polyvalent et du personnel spécialisé. Le déploiement des spécialistes est fonction des écosystèmes, de la position géographique (proximité d’un pôle de consommation, d’un pays voisin…) et des vocations que les populations rurales avec les politiques et les techniciens acceptent de promouvoir.
Il faut rappeler que le monde rural a été pénalisé par le recul du système d’accompagnement technique de l’Etat que les ONG d’appui n’ont pu combler avec le dépérissement de l’administration agricole publique voulue par les prescripteurs internationaux, notamment la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International mais aussi par les partenaires bilatéraux qui misaient sur le désengagement de l’Etat et la privatisation de l’appui-conseil aux producteurs ruraux pour la relance du secteur rural. Les organisations de producteurs ont certes développé des stratégies propres à travers la coopération internationale pour mieux jouer leur participation dans le système décisionnel rural. Mais le maintien des relations des leaders du monde rural avec leurs diverses bases a un coût financier que la modicité des cotisations des membres ne peut supporter. On ne peut non plus durablement fonder uniquement sur l’aide étrangère la stratégie de démultiplication des savoirs et aptitudes acquis par ces leaders à l’endroit de leurs organisations. Les Etats doivent prendre leur part de responsabilité car on ne peut vitaliser le milieu rural sans des organisations paysannes et agricoles bien structurées, et qui rendent de réels services à leurs membres. Au plan interne à ces organisations rurales, se pose la question des cotisations qui doit être analysée également dans les stratégies de diversification. Dans les zones à faible niveau de monétisation du fait de l’enclavement, la cotisation en numéraire ne paraît pas assez réaliste car les ruraux n’ont pas facilement accès aux marchés et aux services financiers. Les cotisations en nature pourraient, pourquoi pas, devenir la solution idoine pour rembourser les frais de prestation, les frais d’adhésion et autres. C’est une sorte de troc à encourager vivement.
La thèse qui est exposée ici sur l’animation territoriale en milieu rural considère que le développement rural doit épouser d’abord une approche territoriale avant d’être une affaire de secteurs, de produits ou de services.
« L’approche territoire » est un processus axé sur le développement des ruraux et de leur milieu alors que les autres approches privilégient le commerce extérieur, le budget de l’Etat (prélèvement fiscaux et para fiscaux) considérant que l’impulsion du développement local se fera du sommet vers la base par les pouvoirs publics et les sociétés d’intervention et non à partir des dynamiques autogérées fondées sur les pouvoirs locaux, les projets de société pensés et portés par les ruraux eux-mêmes.
Pour y arriver, il faudra sortir les ruraux de la relation hiérarchique qui s’est établie entre les producteurs et les agents de vulgarisation agricole durant des décennies, donnant lieu à une appellation saugrenue dans la langue Fon du Bénin à savoir ‘’Glégan ‘’ qui signifie le patron du paysannat (tous ceux qui s’adonnent aux métiers de la terre). Cette appellation découlait de l’histoire coloniale de la vulgarisation agricole en Afrique française où les chefs de canton devraient veiller à la réalisation sans faille des différents quotas de production affectés à leur compétence territoriale et à chaque produit ciblé. Voilà en bref la trajectoire des systèmes d’aménagement agricole qui ont prévalu et qui résiste jusqu’ici même si la prise de conscience et le niveau de mobilisation des ruraux ont connu une évolution spectaculaire au cours des dix dernières années sous l’influence du mauvais fonctionnement de l’économie mondiale, du dérèglement climatique, et des premiers pas vers l’intégration régionale encore balbutiante certes au niveau des gouvernements. Le pastoralisme et le commerce agricole transfrontaliers sont deux secteurs par lesquels, vite on découvre le décalage entre le discours politique et la réalité du terrain en matière d’effort d’intégration. Certes sur ce plan, on observe plus d’accélération en Afrique de l’Ouest qu’en Afrique centrale.

Peut-on promouvoir le développement rural sans la diversification de l’économie rurale ?
En résumé, vivre uniquement de l’agriculture et/ou de l’élevage devient de plus en plus difficile en milieu rural et on assiste dans de nombreux pays à un phénomène de chômage des paysans avec un accroissement des charges de travail économique et social des femmes car elles sont plus prédisposées à la diversification des activités génératrices de revenus que les hommes à travers l’artisanat, le commerce inter zones rurales ou avec les centres urbains et les pays voisins. La dépendance des époux de leurs femmes et de leurs filles au plan économique sera une tendance marquée dans les années à venir avec le changement climatique. Mais comment accompagner les mutations professionnelles au niveau des hommes et davantage soutenir les femmes dans le monde rural ? C’est là la vraie question et le défi à relever est immense.
L’adaptation au changement climatique suppose l’adaptation des formations et des conseils aux ruraux aux contingences climatiques et à la diversification des productions et des services suivant les opportunités et les exigences du contexte de chaque localité et du pays mais aussi des opportunités à l’extérieur. Cela suppose une révolution dans les programmes des établissements professionnels et ateliers d’apprentissage. Il y a lieu de mener cette révolution éducative sur la base d’une nomenclature des métiers ruraux afin d’élaborer des référentiels de formation et de conseil convenables. Il faudra aussi davantage s’appuyer sur les radios rurales et locales pour faciliter l’accès à l’information aux populations rurales d’où l’appui à ces médias paraît inévitable dans une stratégie de diversification.
Pour que cette diversification réussisse, l’accès à l’énergie à un coût supportable est capital car elle forme avec la téléphonie et les voies de desserte les conditions d’accès aux opportunités. Mais un effort devra être fait au plan politique pour lutter contre les cérémonies ruineuses qui constituent aussi le socle de la pauvreté rurale.
En définitive, l’animation rurale s’incruste dans l’animation territoriale et toutes deux visent un même but, celui d’aider les ruraux à s’affranchir des vulnérabilités qui les accablent. La diversification participe d’une stratégie de sécurisation globale des ménages, des emplois, des territoires, autrement, à la vitalisation ou à la dynamisation du monde rural. C’est à cette tâche combien urgente mais salutaire, que doivent s’atteler des organisations rurales, les collectivités territoriales, les gouvernements centraux avec l’appui de la coopération internationale et bilatérale.


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