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Article : Vers de nouveaux enjeux de la consommation alimentaire des urbains

Article : Vers de nouveaux enjeux de la consommation alimentaire des urbains
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Acting For Life , Estelle Dandoy 12 août 2018

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Le défi de l’urbanisation posé aux systèmes alimentaires réinterroge la place de l’agriculture, de sa qualité, de son accessibilité, mais aussi de sa capacité à nourrir les villes avec des produits locaux, de qualité et en quantité suffisante. Cela ouvre également de nouvelles opportunités, portées par les classes moyennes urbaines.

Si l’alimentation représente encore le principal poste de dépense des ménages, l’évolution de la structure des classes moyennes modifient les modes de consommation.

Produits locaux et produits importés

Les tendances en cours influencent grandement les habitudes et styles alimentaires en Afrique de l’Ouest, principalement dans les capitales. Elles se caractérisent par une croissance démographique galopante (autour de 3% par an), une forte urbanisation (1/3 de la population en 1990 et plus de 50% en 2030), et un pouvoir d’achat globalement faible. L’amélioration du pouvoir d’achat de certains consommateurs (développement de la classe moyenne urbaine) affecte la demande, avec une exigence supérieure sur la qualité des produits, la régularité d’approvisionnement et leurs conditionnements.

Même si la pénétration des produits locaux artisanaux et semi-industriels progresse rapidement, elle reste timide. La pénétration se calcule à partir de la part des volumes transformés, du volume brut de production, du nombre de PME et de produits en création, de l’évolution du chiffre d’affaires de différentes unités de transformation, et du nombre de points de vente. La dépendance des États au marché mondial est forte pour les céréales (le riz et le blé importés représentent : en valeur économique, près des 3/4 des céréales et près des 2/3 des amylacés consommés dans les villes des pays de l’Uemoa).

Les principaux régimes alimentaires d’Afrique de l’Ouest

On retrouve deux principaux régimes alimentaires en Afrique de l’Ouest. D’une part, les pays à dominance céréalière allant du Niger à la Guinée : dominance en sorgho-mil (Burkina Faso, Gambie, Mali, Niger), ou dominance en riz (Guinée, Guinée Bissau, Sénégal, Sierra Leone). Et d’autre part, les pays à double régime racines et tubercules, et céréales, allant du Nigeria à la Côte d’Ivoire. Dans la plupart de ces pays, le manioc domine la consommation avec, en deuxième niveau, l’igname (sauf pour la Côte d’Ivoire). Le plantain, le taro et macabo et la pomme de terre diversifient la base amylacée de l’alimentation en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Cameroun. La dépendance aux importations est donc d’autant plus importante dans les pays à régime unique, basé sur des céréales importés.

En revanche, la région est nettement moins dépendante pour ce qui constitue les deux tiers de la consommation alimentaire, à savoir les produits animaux (15 à 30% de la valeur de la consommation alimentaire), les produits de sauce et les produits sucrés (30 à 40%). A titre d’exemple, 80% des produits animaux consommés dans la région sont d’origine locale ou régionale. Cela signifie que les filières locales ont de très fortes opportunités de développement à saisir malgré la menace des importations.

La domination des céréales importées ne peut être généralisée et plusieurs villes se nourrissent largement de produits de base locaux, comme le démontrent les analyses concernant les pays à double régime alimentaire, basé sur les racines-tubercules (manioc, igname) et les céréales (riz, maïs), allant du Nigeria à la Côte d’Ivoire.

Au Togo par exemple, la part des produits locaux était de 68% en 2011. La dépendance des États au marché mondial est en revanche plus élevée pour les populations urbaines qui doivent acheter leur nourriture, ainsi que pour les pays fortement consommateurs de riz (et très déficitaires), qui sont incapables de couvrir les besoins par l’offre nationale et même régionale (comme dans le cas du Sénégal par exemple).

Distinguer l’origine des aliments : entre locale et importée

Les enquêtes de consommation ne distinguent pas, dans la nomenclature des produits utilisée, l’origine locale ou importée des aliments. Dans le cadre d’une collaboration entre le Cirad, Afristat et les instituts de statistiques nationaux en Afrique de l’Ouest (projet Malvilao), l’estimation de cette répartition a été réalisée à posteriori sur la base de la connaissance du marché. Il a ainsi été établi une distinction entre : les produits très majoritairement d’origine locale (du Togo ou des pays voisins), comme le manioc, l’igname, les légumes feuilles, l’huile de palme ; les produits très majoritairement importés de pays non africains, comme le riz importé, les sardines en boite, ou encore le lait en poudre ; les produits transformés localement, mais à partir de matière première importée, comme le pain et les beignets de blé, ou la bière industrielle ; et enfin les produits pour lesquels le type ou la marque ne permettait pas de déterminer leur origine, par exemple les oignons ou les pommes de terre.

En 2011, le calcul de la répartition du marché alimentaire de Lomé selon ces catégories de produits, montre que les produits locaux dominent à hauteur d’au moins 68%. Les produits directement importés représentent au moins 14%, et ceux transformés localement à base de matière première importée représentent au moins 7%, soit au moins 21% pour l’ensemble des produits à base de matière première importée. Les produits dont l’origine est indéterminée totalisent 10%.

Des opportunités pour les petits producteurs

Même si la tendance est à l’augmentation de la consommation des produits importés, la marge de manœuvre est importante pour accentuer l’effet d’entrainement des marchés intérieurs sur l’agriculture locale. Certaines dynamiques agroalimentaires en cours, comme les organisations professionnelles, investissent la connexion entre l’offre agricole et la demande tant urbaine que rurale. Les organisations professionnelles prennent le plus souvent la forme de petites ou moyennes entreprises familiales, à l’initiative d’un membre actif d’une famille (on retrouve par exemple les sociétés de type SARL, comme Maman Soja ou Valvivi au Togo).

Ces petites entreprises (les SARL sont le modèle qui fonctionne et perdure le mieux) jouent un rôle important pour les exploitations familiales qui disposent ainsi d’un accès aux marchés et peuvent pallier les difficultés liées aux pertes post-récoltes. Les petites entreprises de transformation s’approvisionnent en matières premières auprès d’OPA et/ou de commerçantes et revendeuses. Il s’agit souvent de relations informelles (non contractuelles). Elles peuvent ainsi positionner les produits locaux sur les mêmes segments de marchés que les produits industriels importés (boissons, farines, condiments, etc.), même si cela signifie d’atteindre des niveaux de qualité équivalents.

Certes, pour y parvenir ces petites et moyennes entreprises sont obligées d’investir dans plus de mécanisation. Mais à partir d’une approche entrepreneuriale, il est possible d’augmenter la qualité et les volumes. Les produits proposés par ces entreprises ne touchent actuellement qu’une catégorie de consommateurs de la classe moyenne et aisée, mais leurs parts de marchés augmentent en réponse à de nouvelles demandes tant en terme de produit que de services. Le suivi de cinq unités de transformation au Togo indique que leur chiffre d’affaires a augmenté en moyenne de 15% entre 2016-2017.

Des PME adaptées aux nouveaux modes de consommation

Les petites entreprises de transformation de produits agricoles innovent et se positionnent par rapport aux habitudes des « nouveaux » consommateurs urbains. Elles leur proposent des produits transformés et adaptés à leur mode de vie (praticité, durée de conservation, etc.). C’est ainsi que l’on trouve du riz décortiqué, de la farine infantile, de l’attiéké ou de la noix de coco râpée dans les pays non producteurs.

Ces transformateurs, le plus souvent organisés en petites entreprises familiales, répondent ainsi aux nouvelles tendances alimentaires en améliorant leur emballage pour qu’il soit attrayant et symbolise des valeurs industrielles, en indiquant à travers les étiquettes la composition des produits, les contacts du producteur, etc. D’autres visent même la certification des produits comme gage de qualité et de sérieux. A Lomé par exemple, l’image véhiculée par le producteur est primordiale et les consommateurs ont besoin d’être rassurés. De fait, pour augmenter la compétitivité des produits locaux transformés et emballés, les PME doivent jouer la carte de la transparence, de la proximité géographique, relationnelle et organisationnelle. L’amélioration de la confiance des consommateurs repose finalement sur leurs connaissances des entreprises locales, des processus de transformation, de la composition et de la présentation des produits. D’ailleurs, certaines PME sont très dynamiques dans la distribution, elles innovent en testant plusieurs circuits de distribution (foires, les boutiques personnelles, etc.).

Ces boutiques appartiennent au propriétaire de l’unité de transformation, elles sont souvent placées à un autre endroit que l’unité, en ville dans des quartiers très fréquentés. Elles sont gérées par un ou des salariés de l’entreprise et commercialisent tous les produits fabriqués par l’unité de transformation. Il est possible de donner l’exemple de Genial Wok, au Togo, qui commercialise des jus de fruits sous la marque Liora. La distribution se fait à travers différents types de boutiques (supermarchés, boutiques de produits locaux, etc.) mais aussi des restaurants et des évènements (foires, ateliers). On retrouve le numéro whatsapp de l’entreprise sur les bouteilles de jus. Les Moines de Zobegan au Togo ont aussi leur propre boutique (un dépôt vente géré par un salarié mais appartenant aux Moines de Zobegan et proposant toute la gamme de produits des moines). Ils sont également présents dans toutes les foires, les grands supermarchés, les boutiques de produits locaux.

Enfin, quand elles en ont les moyens, ces petites entreprises de transformation, communiquent et font la promotion des produits grâce aux moyens classiques (prospectus, émissions radios) mais aussi modernes (réseaux sociaux, whatsapp, etc.).

De multiples défis à relever

Au Togo, Acting For Life en partenariat avec Oadel, accompagnent près de 15 unités de transformation depuis 2015, dans la démarche hygiène-qualité et le processus de certification auprès de l’Institut Togolais de Recherche Agronomique (ITRA) pour améliorer la qualité des produits. 80 de leurs produits ont déjà été analysés et certifiés, et répondent aux normes sanitaires. Ainsi, de nombreuses étiquettes et emballages ont été améliorés en vue d’une meilleure présentation des produits. Par ailleurs, un travail est en cours afin d’optimiser la couverture du réseau de distribution des produits, 118 boutiques partenaires écoulent une quarantaine de produits locaux (jus de fruits, liqueurs, biscuits, farines, etc.), mais le plus gros défi n’est pas encore résolu, celui d’un approvisionnement régulier.

Sensibiliser pour promouvoir le Consommer local

Pour agir en faveur de la consommation locale, la sensibilisation des populations aux enjeux de l’alimentation est un levier clé. Au Togo, OADEL organise différentes actions de communication grand public telles que le festival de films Alimenterre, des ateliers de cuisine, la mise en place de clubs Alimenterre dans les écoles, la diffusion d’outils de communication (livres de recettes, prospectus, émissions radio).

Au Burkina Faso, la sensibilisation aux enjeux de l’alimentation cible plus particulièrement les jeunes et les femmes, via notamment un programme de soutien aux femmes productrices de fruits et légumes pour améliorer l’approvisionnement des cantines scolaires.

Enfin, pour que les produits locaux gagnent des parts de marché et atteignent toutes les catégories de consommateurs, cela implique un plaidoyer de la part de l’ensemble des acteurs et l’implication effective des autorités locales et nationales dans une politique alimentaire privilégiant les produits locaux.

Au Burkina Faso, des initiatives sont expérimentées dans les principaux centres urbains et se développent en faveur de la mise en application des textes autour de la commande publique de produits locaux. Ce sont surtout le riz, le niébé et le lait qui sont concernés jusqu’à présent pour l’approvisionnement des écoles. Mais différentes études démontrent que les besoins en produits locaux, qu’ils soient bruts ou transformés sont importants, aussi bien en milieu rural qu’urbain, dans les institutions étatiques et lors de cérémonies organisées par les administrations publiques, et que les débouchés sont tels qu’ils permettraient une nette amélioration des conditions de vie des producteurs.

Estelle Dandoy ([email protected]) est chargée de programmes « Développement Agricole », pour la zone Afrique chez Acting for life.

Cet article se fonde sur l’expérience d’Acting For Life (AFL) au Togo et au Burkina Faso, et sur l’étude des styles alimentaires à Lomé pour identifier les moyens de relancer la consommation de produits locaux, réalisée en partenariat avec Organisation pour l’Alimentation et le Développement Local (OADEL) et le Cirad en 2017.

Cet article a été réalisé à partir de différentes études et articles :
- L’Afrique à la conquête de son marché alimentaire intérieur (Nicolas Bricas, Claude Tchamda, Florence Mouton), 2016
- Etude sur la consommation alimentaire en Afrique de l’Ouest (ReSAKSS, MSU/Mali), 2011
- Consommation et marchés alimentaires en Afrique de l’Ouest et Centrale : vers plus de dépendance (N. Bricas, C. Tchamda, Pauline Martin), 2015
- Consommer local pour rompre la dépendance, Entretien avec Cécile Broutin du GRET, 2014
- Etude des styles alimentaires à Lomé pour identifier les moyens relancer la consommation de produits locaux (Elisa Lomet, Nicolas Bricas), 2017

Lire aussi l’article de Clélie Nallet sur les classes moyennes, dans le dernier numéro de Grain de Sel.


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