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L’aquaculture en cage du tilapia au Ghana, quelle suite ?

Pour beaucoup, le Ghana avait réussi son développement
aquacole. Tirant parti des qualités du lac Volta, des capitaux
internationaux ont investi la production de tilapia en cages.
Malgré le bon vouloir des autorités, cette production
peu intégrée a saturé le créneau et d’autres difficultés
(des maladies) effacent même les avantages de
cette ressource.

Les débuts de l’aquaculture
en cage

Le poisson joue un rôle majeur dans la sécurité
alimentaire des populations des pays
côtiers du golfe de Guinée : c’est souvent la
première source de protéine animale du fait
de son accessibilité. Si la pêche artisanale
au Ghana reste performante, la surexploitation
des stocks halieutiques et la progression
démographique aboutissent à une
augmentation persistante des importations
de poisson (175 000 t en 2012, 195 000 t en
2017). Cette situation préoccupante pousse à
chercher des alternatives.
Entre 2004 et 2012, la pisciculture en étang va
être relayée au second plan par une aquaculture
en cages de grande échelle dans le
lac Volta ; des conditions excellentes pour le
tilapia, Oreochromis niloticus, (profondeur,
température élevée et bonnes qualités physico-chimiques)
attirent quelques gros opérateurs
internationaux. De nombreux autres,
de plus petites tailles les copient. En 2011,
la société israélienne Ranaan installe une
usine d’aliment pour poisson et le secteur
décolle : les statistiques parlent alors d’une
production de 50 000 tonnes annuelles
(cf. tableau 1) mais pour de nombreux opérateurs,
la production de tilapia dans le lac n’a
jamais dépassé les 25 000 tonnes. Quoiqu’il
en soit, ce développement est un succès en
Afrique de l’Ouest, notamment pour les bailleurs
de fonds qui y voient les retombées
positives du partenariat public-privé.

Le positionnement du produit.
Les poissons produits en cage ont des tailles
hétérogènes correspondant à un prix particulier
 : le marché est surtout preneur de la
“regular size” (250-300 g) et de l’”economy”,
taille inférieure (150 à 250 g). Au départ, le
prix de 3 USD/kg pratiqué pour la “regular
size” était très favorable [1] ;
restauratrices et mareyeuses appréciaient
ce poisson frais de la taille souhaitée qui
répond aux attentes de consommateurs
aisés. À noter, le prix FOB (sans frais
de transport ni autres frais ou taxes) des poissons de
consommation de base importé en 2017 est
de 0,8 USD/kg (commission des pêches du
Ghana, 2018). Le poisson séché ou fumé issu
de la pêche dans le lac Volta est également
acheté bord pirogue à un prix inférieur en
équivalent frais. Le poisson des cages ne
peut donc constituer qu’une petite part
des 600 000 tonnes (voire 750 000 selon les
sources) du poisson consommé annuellement
par les Ghanéens. De plus, depuis 2009
le tilapia chinois d’aquaculture est importé
en quantité à moins de 1,5 USD/kg dans
les entrepôts des grossistes, et ce malgré
les interdictions. Heureusement le poisson
d’aquaculture jouit d’une meilleure réputation
gustative et de fraîcheur.

La production des alevins
La plupart des grosses fermes sur le lac
produisent leurs alevins, des alevins mâles
– les mâles grossissent plus vite - inversés
hormonalement comme souvent dans le
monde (l’administration d’hormone masculinisante
aux jeunes alevins empêche le
développement des ovaires). Par ailleurs,
le Ghana n’autorise que l’élevage des poissons
présents sur son territoire et mène
son propre programme de sélection génétique.
Pour ce type d’industrie, disposer de
souches sélectionnées sur leur vitesse de
croissance, réduit le besoin de fonds de roulement en mettant plus vite les poissons sur
le marché. Le WRI (Water Research Institute)
et en charge de la sélection et propose sa
8e souche améliorée. Des études génétiques
auraient cependant montré que ces souches
disposent de quelques gènes de tilapias
non ghanéen.

L’aliment
Il doit avoir une teneur élevée en protéine et
flotter. La technologie industrielle de sa fabrication
est pointue. L’indice de conversion
(IC : c’est-à-dire le ratio entre poids d’aliment
distribué et celui de poisson produit)
est plus faible que pour les autres élevages
parce que les besoins d’entretien des poissons,
animaux à sang froid sont bien plus
faibles. Sur un cycle d’élevage du tilapia
en cage, depuis l’alevin et en incluant les
mortalités, l’IC fluctue entre 1,4 et 1,6. L’aliment
lorsqu’il bénéficie de détaxe, arrive
le plus souvent au-dessus d’1,2 USD/kg, ce
qui est au-dessus des prix du poisson de la
consommation courante. La fabrication de
l’aliment sur place par Ranaan constitue un
atout, mais les matières premières restent
chères et le pays voit son déficit en céréales
et surtout en soja s’accroître.

Coûts-Avantages
Cette production est très sensible aux coûts
des aliments (60 à 70 % du total des coûts
de production) ou à une baisse du prix du
marché. À l’échelle du pays, la méthode
des effets indique que le produit brut de
cet élevage quand on recourt à de l’aliment
importé, se répartit entre moins de 15 % de
consommations intermédiaires nationales, à
peu près 42 % d’achat de biens importés, 3 %
de salaires et le reste rembourse les intérêts
et génère des bénéfices. L’usine d’aliment
implantée dans le pays améliore la part de
la valeur ajoutée bien que ses capitaux ne
soient pas ghanéens. Il ne faut pas omettre cependant
l’importante valeur ajoutée générée dans
les circuits de distribution, en particulier les
mareyeuses et les restauratrices.

La dégradation générale
du secteur et
de son environnement

À partir de 2016, des fermes gérées par des
Chinois s’installent suite aux bonnes relations
entre les deux pays. Leur production
aurait représenté un bon quart du total de
la filière cage. Pour la plupart, ces fermes
s’installent en dehors des cadres règlementaires,
utilisent leurs souches et vont
accroitre la concurrence exerçant une pression
sur le prix de vente autour de 2 USD/kg
aujourd’hui. Ceci renforce le besoin de
trésorerie et diminue la rentabilité. Une
première crise sanitaire en 2016-2017 met
encore plus à mal les petites fermes. Force
est de devoir recourir aux antibiotiques
et aux vaccins, ce qui renchérit d’environ
0,10 cents les coûts de production sans
compter le besoin supplémentaire d’alevins
pour faire face à la maladie. En 2019, l’ISKNV
(Infectious spleen and kidney necrosis virus)
maladie virale contagieuse entraine plus de
90 % de mortalité sur les phases d’alevinage
et souvent 30 % sur les cycles de production.
La production s’effondre, l’usine d’aliment
diminue par trois ses ventes même si
les statistiques ne le traduisent pas. Les impacts
de ces épidémies sur les populations
naturelles du tilapia du lac Volta (plus de
50 % des captures estimées entre 20 000 et
40 000 t/an) ne sont pas connus.

Au Ghana, le poisson produit est une fierté, il
s’est bien diffusé dans les rues d’Accra et de
Koumassi. La haute intensité capitalistique
fait qu’une grande partie de la valeur ajoutée
est concentrée au niveau de peu d’individus
et les retombées pour l’économie
nationale ne sont pas les bénéfices dégagés
 [2]. Les économies
d’échelle rendent ce développement peu
inclusif : selon la Banque mondiale en 2019,
les 10 plus grosses fermes représentent
80 % de la production. Cependant, la focalisation
sur cette voie s’est fait au détriment
de la promotion d’autres, plus artisanales
en capacité de produire davantage du poisson,
dans des systèmes mieux intégrés, plus
agroécologiques valorisant davantage les
ressources locales et moins dépendants des
importations.

Le leader de cette industrie en cage sur le
site Sarnissa en 2014 s’exprimait curieusement
bien en ce sens : “…Maintenant, imaginons
le potentiel de l’Afrique ! J’ai connu
des opérateurs qui ont presque zéro coût
en dehors du travail et du temps (au niveau
du village) qui ont des marges au-dessus
de 2USD/kg. Des petites échelles certainement,
mais imagine des centaines de ces
petits opérateurs en capacité de s’associer
en une chaine efficiente de distribution”. Le
dernier rapport de la direction des pêches
manifeste une réorientation vers des formes
d’aquaculture continentale, potentiellement
mieux intégrées.

L’auteur tient à remercier tous ceux qui ont
donné de leur temps pour répondre ou
renseigner ce sujet, beaucoup ont préféré
conserver l’anonymat. Un remerciement
particulier au Directeur des Pêches du
Ghana, Lionel Awity, et à Olivier Mikolasek,
Augustin Pallière, Christophe François,
Delphine Lethimonnier, Gustavo Saldarriaga
et les étudiants du DA Dev de l’Istom.

EN SAVOIR PLUS :

1 - Kassam, L. (2014). Aquaculture and food security, poverty alleviation
and nutrition in Ghana : Case study prepared for the Aquaculture for
Food Security, Poverty Alleviation and Nutrition project. WorldFish,
Penang, Malaysia
. Project Report : 2014-48.

2 - Marc Oswald, Olivier Mikolasek, “Le secteur piscicole en Afrique
subsaharienne : des outils de financement adaptés aux enjeux ?
”,
Techniques Financières et Développement 2016/3 (n° 124), p. 81-95.

Marc OSWALD est directeur de l’enseignement et
de la Recherche à l’ISTOM et membre de l’UR ADI-SUD
(Agrodéveloppement et innovation aux Suds)
F 49000 Angers. Il est également membre de
l’APDRA, une association reconnue qui appuie
la pisciculture dans les pays du sud et sensibilise
les acteurs du Nord aux enjeux que représente
cette activité.

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