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Ghana, histoire politique et agricole

Devenu un “modèle” africain pour de nombreux observateurs, le Ghana s’est installé dans
une démocratie pacifiée et mature, tout en gardant vivaces certaines de ses traditions.
Si cette dynamique lui permet de relever les enjeux d’un développement inclusif,
le pays reste notamment marqué par les inégalités et l’insécurité alimentaire.

Au Ghana, un professeur d’histoire peut
commencer sa classe avec un billet
de banque. Sur les coupures de 1, 5,
10, 20 et 50 cédis figurent six personnages. La
photo date de 1948. Ils ne pensaient pas alors
qu’ils deviendraient les héros de l’Indépendance.
Deux devinrent chef de l’État : Kwame
Nkrumah (1957-1966) et Edward Akufo Addo
(1970-1972), père de l’actuel Président. Deux
tendances politiques se distinguaient, l’une
modérée, l’autre révolutionnaire. Ce clivage
demeura durable.

Une post-indépendance
mouvementée
. Un des premiers pays subsahariens à sortir
du joug colonial en 1957, le Ghana offre
l’exemple d’une réelle démocratie. Il a fallu
passer par différentes phases, douloureuses
parfois : 12 ans de parti unique, 23 ans de
régime militaire, 28 ans de pluripartisme.
Pendant cette période, le cacao, l’or brun, est
resté l’activité la plus lucrative pour les paysans
(p. 25). Une chanson populaire de High
Life des années 1950 en témoigne : Si tu veux
envoyer ton enfant à l’école, c’est le cacao ; Si
tu veux construire ta maison, c’est le cacao ;
Si tu veux te marier, c’est le cacao ; Si tu veux
avoir un camion, c’est le cacao.
Le Ghana offrait à la chute du président
Nkrumah en 1966, l’image d’une économie
administrée et en voie de modernisation
avec le grand barrage d’Akosombo, le port
de Tema, l’usine de la Volta Aluminium Company
(Valco), ses cent cinquante entreprises
publiques, ses trois universités… L’histoire
a aussi retenu le Kalabule, l’expression de
la dégradation des moeurs et du népotisme
qui marqua le régime militaire par la suite.
Exténués de cette expérience, les Ghanéens
furent prêts à accueillir le Sauveur, fut-il en
uniforme d’aviateur : Jerry Rawlings.

Le redressement ghanéen. L’ère Rawlings dura vingt ans, avec une oscillation
permanente entre ordre prétorien et
légalité démocratique. Elle ne manqua pas de
paradoxes. La “révolution morale” côtoyait la
négociation avec le Fonds monétaire international
(FMI). L’économie était à l’agonie. Les
usines étaient au point mort. La disette régnait
en ville.
L’originalité du “redressement ghanéen” tient
au fait que Rawlings parvint à maintenir les
commandes de l’économie, à ralentir le démantèlement
des entreprises publiques et
même à attirer quelques capitaux étrangers.
Le pouvoir se montra soucieux d’atténuer
l’impact des mesures d’ajustement avec
des aides sociales ciblées en direction des pauvres et en faveur de l’emploi. Le gouvernement
s’appuya davantage sur le monde
rural que sur les villes, avec un programme
de forage de puits et l’extension du réseau
électrique.

Une insécurité alimentaire
“chronique”
. La sécurité alimentaire du pays est un problème
récurrent que ni Rawlings, ni ses prédécesseurs
ne sont parvenus à résoudre.
La prévalence de la sous-alimentation a diminué,
passant de 16 % en 2000 à 6,5 % en
2016. Mais elle persiste, principalement dans
la région nord du pays, agro-écologiquement
riche mais dotée d’une agriculture vivrière familiale
composée de petits exploitants.
L’importation de riz, deuxième céréale
consommée par les Ghanéens après le maïs
(p. 30) est devenue un enjeu au détriment de
la production locale. Au marché de Tamale
trop nombreux sont les consommateurs qui
préfèrent le riz venu d’Asie. Dans les années
1970, la production locale n’était pas une
priorité. Le programme d’aide en riz appelé
Food for Peace s’est révélé être une machine
de guerre et le goût américain s’est imposé
pour le long-grain. En une génération, le
cours des choses a pris un tour dramatique.
Irréparable ? Selon la FAO, il suffirait de
mettre en culture 150 000 ha supplémentaires
pour atteindre l’autosuffisance.

Une démocratie mature. L’arrivée au pouvoir de John Kufuor, originaire
de Kumasi, la capitale ashanti, et ancien
étudiant d’Oxford, marqua une nouvelle
phase, celle des alternances démocratiques.
Le “Programme de réduction de la pauvreté”
2011-2013 de la Banque mondiale ancra l’idée
que le peuple ghanéen était pauvre. En 2000,
40 % des Ghanéens vivaient en dessous du
seuil de pauvreté, ils sont 23 % aujourd’hui.
Le pays était également classé parmi les pays
“endettés à l’excès” en raison d’une gestion
aléatoire de ses importations et de ses
emprunts hors FMI. Les bailleurs de fonds
n’acceptaient que péniblement des rééchelonnements
et annulations de créances. Accablement
indicible.

John Kufuor, le réconciliateur, parvint à insuffler
une nouvelle dynamique. Il mit sur orbite
un plan de réduction de la faim et de
la pauvreté. Dix ans après, le Ghana devint
le premier pays d’Afrique subsaharienne à
avoir réduit de moitié la part de sa population
souffrant de la faim. Quand il quitta
le pouvoir en 2008, respectant la limite du
nombre de mandat, son successeur, John
Atta Mills, bénéficia d’une meilleure gouvernance
et du lancement de l’exploitation de
forages pétroliers au large de Takoradi par
Exxon. Pour éviter les affres de la “malédiction
des ressources naturelles”, la gestion de
cette manne se voulait basée sur le modèle
norvégien dont la rente pétrolière est placée
sur un fonds souverain. Après le décès de
John Atta Mills, en 2012, il fut remplacé par
son vice-président, John Dramani Mahama,
originaire du Nord.

Le mandat de Mahama fut entaché par des
affaires de mauvaise gestion des deniers
publics et perturbé par une croissance en
berne exposée aux fluctuations des cours
de pétrole. L’or noir n’avait pas engendré la
croissance inclusive tant promise. Le pays
était endetté à 73 % du Produit National Brut.
Il fut contraint de faire de nouveau appel au
FMI en 2015 pour un emprunt frôlant le milliard
de dollars. Mahama perdit l’élection de
2016. Ce fut la troisième alternance, au profit
de Nana Akufo-Addo, président actuel.

Le système multipartiste ghanéen fonctionne
de manière exemplaire depuis la fin de la
période Rawlings. Il est impensable pour
les Ghanéens qu’un chef de l’État puisse
modifier la Constitution sur le nombre des
mandats. Une autre singularité du Ghana. En
même temps, les chefs coutumiers, en particulier
l’Asantehene, le roi des Ashantis, ont
gardé un rôle dans les campagnes du Centre,
dans les exploitations de cacao, les concessions
minières, les massifs forestiers mais
aussi les grandes villes comme Kumasi et
Accra où le foncier est devenu un important
enjeu de pouvoir.

Depuis 2017 : un libéral au pouvoir. Le Ghana est encore un pays à revenu intermédiaire
de la tranche inférieure. Son produit
intérieur brut par habitant était de 1 600 dollars
en 2018, sous la moyenne des pays émergents
(4 900 dollars). Pour espérer conserver
son dynamisme économique actuel et éviter
l’approfondissement des inégalités, le gouvernement
de Nana Akufo-Addo mise sur
tous les secteurs ouvrant des “possibilités de
développement et de prospérité”, pour financer
notamment des écoles, des hôpitaux et
des routes. L’objectif “One district, One factory”
est de passer à une économie industrialisée.
Une cinquantaine d’entreprises ont été
créées fin 2019.

Le deuxième producteur mondial de cacao
entend le rester sans négliger l’agriculture
familiale. Le gouvernement lui a dédié en
2017 un important programme de soutien
“Planting for Food and Jobs” (2017-2020). Le
but est d’augmenter sensiblement les rendements
grâce aux ressources de l’information
numérique (p. 19) et à la distribution, par le
truchement du marché et à des prix subventionnés,
de semences améliorées et d’engrais
(p. 15). D’importants projets d’irrigation
ont également vu le jour dans chacune des
275 circonscriptions du pays.
L’aide publique au développement dont bénéficie
le Ghana a diminué de moitié entre
2010 et 2018. Cette évolution est choisie,
marquant une autre singularité ghanéenne :
“Ghana Beyond Aid” annoncée en 2017 vise à
réduire la dépendance budgétaire du Ghana
vis-à-vis de l’aide internationale et à s’extraire
de la tutelle extérieure au profit de
solutions plus innovantes et durables, mobilisant
à la fois les secteurs public et privé
(p. 11).

Le volontarisme ghanéen, servi par une
gouvernance respectueuse des droits et libertés
individuelles selon les classements
Freedom House, Mo Ibrahim, Economist Intelligence,
est un objet de fierté nationale.
Son couronnement est intervenu en juillet
2019 quand Accra a été choisi comme siège
de la zone de libre-échange continentale
(p. 12-13), consacrant le projet panafricaniste
rêvé par Nkrumah plus de 60 ans avant. Sa
bonne santé démocratique devrait aussi être
au rendez-vous du calendrier électoral de
2020 qui combinera scrutin présidentiel et
législatif.

Pierre Jacquemot est président du Groupe
Initiatives, maître de conférences
à Sciences Po-Paris et a été ambassadeur
de France au Ghana (2004-2008).

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