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Une transformation des services de conseil agricole grâce au numérique ?

Cet article propose une analyse des services de conseil
agricole mobilisant les technologies de l’information et
de la communication (TIC) au Burkina Faso. Innovation de
niche ou effet de mode, à quelles conditions ces outils numériques
répondent-ils aux besoins en conseil agricole ?

Dans les pays en développement, les technologies
de l’information et de la communication
(TIC) et le « D4Ag » (digital for
agriculture) sont promus pour faciliter les activités
de planification, production, transformation et
commercialisation des agriculteurs mais aussi pour
améliorer les services de conseil agricole.

Selon le Centre Technique de coopération Agricole,
le montant des subventions attribuées par les
bailleurs internationaux pour des solutions « D4Ag »
en Afrique sub-saharienne a atteint 180 millions de
dollars en 2018 (soit une hausse de 67% en 4 ans), à
mettre en regard des 47 millions de dollars d’investissements
des sociétés privées. Mais leur efficacité
et viabilité restent à prouver.

Les usages du numérique dans le conseil agricole.
Les TIC dans le secteur agricole au Burkina
Faso ont d’abord été promues dans les programmes
d’ajustement structurel des années 1980-1990. Ces
expériences portaient alors sur les Systèmes d’Information
sur les Marchés (SIM), conçus pour améliorer
la liaison des productions au marché et assurer une
répartition équitable des bénéfices au sein des filières.
Dans la décennie 2000-2010, les ONG, les entreprises
privées et les organisations de producteurs (OP) se
sont peu à peu intéressées au potentiel des TIC pour
le conseil agricole.

Les informations sur les prix
des intrants et produits agricoles,
la météo et les techniques
de production sont les services
les plus anciens et répandus. La
démocratisation d’internet et
du smartphone a ensuite permis
la naissance de services de formation en ligne, de
diffusion de vidéos, et d’outils d’aide à la décision
sous la forme d’applications mobiles. Les OP sont
plus intéressées par des solutions facilitant le suivi
des membres et des activités, l’accès aux informations
météo ou la traçabilité de produits destinés à
des marchés plus rémunérateurs (bio, équitable, etc.).


Répartition des 25
initiatives « Digital
for agriculture
(D4Ag) » en
fonction des
services offerts au
Burkina Faso.
Source : Auteurs, à partir
des données de Bationo
(2018).

Des médias divers, des services peu interactifs
et une couverture limitée.
La majorité des services
étudiés par Bationo sont accessibles par téléphones
puis par outils connectés, permettant l’accès à des
sites web et bulletins. Le téléphone sert principalement
à l’envoi de SMS, mais il peut également servir
à accéder à un centre d’appel ou à un serveur vocal
interactif (SVI). Si les informations sont transmises
par format écrit, les fournisseurs de conseil interviewés
ont conscience qu’elles atteignent rarement
les agriculteurs, peu alphabétisés. Les formats oraux
(radio, SVI) sont plus accessibles, mais aussi plus
coûteux à développer et ne permettent pas d’apporter
un conseil spécifique.

Une étude menée en 2019 sur 15 services de conseil
numérique montre que seulement 4 ont été conçus
pour que les agriculteurs puissent poser des questions
précises aux conseillers. La plateforme Vacis
permettait aux producteurs de maïs et soja de faire
remonter leurs questions via le mobile des conseillers
à des chercheurs. La plateforme Tylaynet offrait la
possibilité aux agriculteurs formés à la méthode Tylay
(s’inspirant de l’approche bilan de compétences)
de poser leurs questions à des conseillers. Ces deux
initiatives n’ont pas perduré, mais les deux suivantes
sont toujours actives. Le Centre d’appel Cocorico
permet aux éleveurs d’accéder à des informations
(produites notamment par imagerie satellitaire) sur
les couloirs de transhumance, l’état des pâturages
et des points d’eau, les soins vétérinaires. Le groupe
WhatsApp du Cercle des Cuniculteurs permet aux
250 éleveurs de lapins membres d’échanger gratuitement
pour s’approvisionner en intrants, diagnostiquer
des maladies, ajuster leurs pratiques d’alimentation
et de reproduction et vendre leurs animaux.
Ce cas est illustratif de l’usage des réseaux sociaux
par les agriculteurs, qui semble en pleine expansion,
mais dont le développement
reste conditionné à l’accès des
agriculteurs à ces technologies.
Au Burkina Faso, si 80% de la
population était équipée de
téléphones simples en 2016, on
recensait seulement 11% d’utilisateurs
d’internet, tous secteurs confondus. Qui
plus est, les administrateurs du groupe WhatsApp
témoignent du lourd travail pour contrôler la fiabilité
des données partagées.

Malgré ces limites, les réseaux sociaux sont prometteurs
pour favoriser les échanges entre agriculteurs
ou entre savoirs « d’experts » et savoirs « paysans ».
En effet, si la tendance actuelle pousse à mieux valoriser
les connaissances des agriculteurs, ils sont
encore rarement impliqués dans la production des
informations. La majorité des services sert plutôt à
mettre à disposition, via téléphone ou internet, des
informations génériques conçues par la recherche
ou des ONG. Ces approches, ne permettant pas
d’interactions et s’apparentant à du transfert de
connaissances, sont peu adaptées à la résolution de
problèmes complexes.

Vers des réseaux inter-organisationnels complexes.
Les fournisseurs des 25 services de conseil
numérique étudiés en 2018 sont issus de la recherche
(36%), des OP (28%), du secteur privé (24%), et des
ONG (12%). On distingue quatre nouveaux profils
d’organisations qui nouent des collaborations avec les
acteurs historiques du conseil : opérateurs téléphoniques,
développeurs informatiques, fournisseurs de
logiciels et ‘agrégateurs’ de données, spécialisés dans
la collecte, la mise en forme puis le partage d’information
via des outils numériques. On observe ainsi
le développement de réseaux inter-organisationnels
complexes afin de rassembler les ressources financières,
humaines et technologiques nécessaires au
développement du service. Le service 321, offert par
Orange et Viamo, propose des messages vocaux en
langues locales, accessibles par téléphones simples,
sur les bonnes pratiques de production pour six produits.
Il a fallu plusieurs années pour qu’un accord
soit trouvé entre Orange, Viamo et l’ONG fournissant
le contenu à diffuser. La construction de ce
contenu informationnel a nécessité plus d’un an de
travail avec le Ministère de l’Agriculture. De plus, les
contrats entre les différentes parties sont renégociés
annuellement.

Des services instables et non-rentables mais des
perspectives intéressantes
. La conception de solutions
technologiques, la production d’un contenu
pertinent et la gestion du service coûtent cher. Actuellement,
les services sont pour la plupart dépendants de
l’aide au développement. 92% des initiatives sont soit
entièrement financées à travers des projets, soit dans
le cadre de partenariat privé-projet/ONG/bailleurs
(Bationo). Ceci pose des questions sur la durabilité
financière des initiatives. Certains cherchent cependant
à s’autonomiser en diversifiant leurs activités. Des
OP, comme celles de la filière niébé à Kaya utilisant
un système d’information dans le cadre du conseil
de gestion aux exploitations familiales, consacrent
les bénéfices générés par la vente d’intrants, les services
de stockage ou de warrantage, au financement
du conseil. Des entreprises (comme EcoData qui
gère le centre d’appel Cocorico) offrent des services
(études de marché, enquêtes, etc.) à des OP ou ONG.

Mais tous les fournisseurs s’accordent : le conseil
numérique n’est pas encore un secteur d’activités
rentable. Pourtant, certains enjeux pourraient
justifier l’usage du numérique pour le conseil. Les
conditions sécuritaires au Burkina affaiblissent par
exemple la présence des conseillers sur le terrain,
rendant presque inopérants les dispositifs d’appui
traditionnels. Le conseil à distance permettrait de
continuer à soutenir les agriculteurs. Par ailleurs, la
promotion de pratiques plus respectueuses de l’environnement
pourrait être facilitée par ces outils,
même s’il convient de prendre en compte les impacts
écologiques négatifs des « high-tech ».

Vers une conception plus participative des outils
du conseil
. Pour améliorer la pertinence des outils
créés, il convient de transformer leur démarche de
conception. Les agriculteurs sont encore peu impliqués
mais on tend vers des approches plus participatives.
Des bailleurs soutiennent des démarches
de co-création d’outils et services avec des OP. Les
acteurs étatiques et incubateurs promeuvent quant
à eux des « hackatons » pour soutenir le développement
d’applications jugées socialement utiles. A
l’heure actuelle, tous les fournisseurs cherchent, par
tâtonnement, à développer des solutions pertinentes
et économiquement viables. Il convient de réfléchir
à des façons d’accompagner ces « bricoleurs » pour
s’assurer que les solutions développées sont vraiment
utiles aux agriculteurs.

Chloé Alexandre ([email protected]) réalise
sa thèse au Centre de
coopération Internationale
en Recherche
Agronomique pour le
Développement (Cirad) sur
les transformations du
conseil agricole engendrées
par le numérique au
Burkina Faso.

Modeste Florentin
Bationo
est ingénieur
agronome. Il capitalise
plus de 10 ans
d’expériences dans
l’accompagnement de
dynamiques et processus
multi-acteurs d’innovation
en milieu rural.

Les données de cet
article proviennent pour
l’essentiel des études
suivantes :

C. Alexandre, Émergence
du numérique et
transformations des
services de conseil
agricole au Burkina Faso
.
Présentation au
Symposium AgriNumA,
Dakar, 28 avril 2019.

MF. Bationo,
Capitalisation des
expériences de TIC
appliquées à l’Agriculture
au Burkina Faso
, 2018.

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