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Acteurs privés dans le conseil agricole : le secteur maraîcher en Algérie

Face au désengagement de l’État, les services de conseil
agricole ont évolué en accordant une place importante au
secteur privé. Cet article revient sur les implications d’une
telle évolution pour le secteur maraîcher de Biskra, en Algérie,
où fournisseurs et détaillants d’intrants sont les principaux
opérateurs de conseil.

Dans un contexte de retrait de l’État des
services agricoles, les dispositifs de conseil
en Algérie et en particulier dans la Wilaya
(région) de Biskra sont dominés par les fournisseurs
d’intrants sans encadrement spécifique de l’État. Celui-
ci a maintenu son soutien à une recherche agricole
publique et au système de contrôle de l’importation
des intrants pour en garantir la qualité.

Biskra se situe à environ 400 kilomètres au Sud
d’Alger. Depuis 30 ans, la région connaît une dynamique
agricole remarquable, caractérisée par une
forte extension des superficies irriguées (palmier
dattier, maraîchage, pomme de terre) et une augmentation
rapide de la production maraîchère sous
serre froide, dénommée « plasticulture ». Biskra est
devenue un grand fournisseur de légumes pour le
marché national et une région très attractive pour
les acteurs privés de l’agrofourniture. Les exploitations
maraîchères, très intensives, font en moyenne
1 hectare (ha) et cohabitent avec des exploitations
phoenicicoles plus grandes (de 5 à 15 ha) pratiquant
aussi parfois du maraîchage sous serre.

Conseil agricole : un quasi-monopole des firmes
et des détaillants de l’agrofourniture.
Dès les
années 1990, les difficultés des systèmes publics algériens
de recherche et de conseil agricole à diffuser
des innovations techniques ont
été relevées. Ces institutions
collaborent peu entre elles et
sont faiblement connectées aux
acteurs privés, réduisant ainsi
leur impact sur le terrain.

Durant les années 2000, parallèlement
au déclin du système
public d’innovation, le nombre
d’agrofournisseurs et de détaillants d’intrants (appelés
« grainetiers ») n’a cessé d’augmenter. Ces acteurs
privés ont développé des activités de transfert
de connaissances et d’innovations et de vulgarisation
agricole dans la région de Biskra, qui compte aujourd’hui
24 firmes d’agrofourniture et 50 grainetiers.
Le commerce des intrants est la fonction de base de
ces acteurs privés, mais leur forte concurrence les a
poussés à adopter plusieurs stratégies pour élargir
leur clientèle, parmi lesquelles la fourniture gratuite
de conseils agricoles.

Aucun autre acteur privé du conseil ne s’est structuré
dans la région. Cela s’explique par l’absence d’organisations
de producteurs (OP) dans la région et le
peu d’intérêt des acheteurs pour une amélioration
de la qualité des légumes. De plus, il n’existe pas en
Algérie de fonds dédié au conseil permettant l’achat
de conseil auprès de bureau d’études spécialisé.

Un conseil agricole du secteur de l’agrofourniture
multiforme.
Le conseil agricole apporté par le
secteur de l’agrofourniture prend plusieurs formes.
Les grainetiers donnent aux plasticulteurs des informations
techniques sur l’utilisation des intrants
agricoles au moment de l’achat. Des journées d’information
technique sur les cultures maraîchères
et nouveaux intrants sont aussi organisées, plutôt
par les firmes à destination des agriculteurs et des
détaillants. Du conseil individuel basé sur le suivi
de terrain est parfois apporté par les ingénieurs des
firmes et les techniciens des grands grainetiers, mais
il concerne peu de producteurs.

De nouveaux intrants pour plus de profits ? Les
importateurs d’intrants sont représentés par des délégués
technico-commerciaux dont l’objectif premier
est d’augmenter leur chiffre d’affaire. Ces firmes ne
cessent d’introduire de nouveaux intrants sur le marché.
Présentés comme plus « modernes » et efficaces,
ces nouveaux intrants sont généralement plus chers
pour le producteur car les agrofournisseurs leurs assignent
une plus forte marge. Cela pousse les détaillants
et les délégués à recommander leur utilisation
dans leur démarche de conseil.
Les délégués technico-commerciaux
organisent des journées
de démonstrations au profit
des agriculteurs et des grainetiers
et leur rendent visite avant
la campagne de production pour
le choix des pesticides, semences
et fertilisants, puis à deux ou
trois reprises pendant la campagne. Il est possible
de faire appel à eux en cas d’urgence. Le conseil peut
aller au-delà et concerner les innovations pratiquées
dans d’autres régions en termes d’irrigation, de densité
de plantation, d’essais de nouveaux produits. Ils
assurent alors le suivi régulier du processus.

Ces délégués ont su constituer un réseau de maraîchers
prêts à tester ou acheter de nouveaux intrants
avec lesquels ils discutent directement. Plusieurs
moyens de communication sont utilisés : le
téléphone, les rencontres au champ et pour certains
agriculteurs, les réseaux sociaux (p. 8-9).


Plasticulture
(aubergine), Biskra,
mars 2019.

Trois formes de conseil apportées par les détaillants.
Les grainetiers constituent l’interface entre
les firmes d’agrofourniture et les agriculteurs car ils sont en contact permanent avec les uns et les autres.
À Biskra, trois types de grainetiers ont des positions
différentes vis-à-vis du conseil.

Certains, dotés d’une formation d’ingénieur agronome
proposent un conseil de proximité. Ils réalisent
régulièrement des visites dans les exploitations maraîchères
de leurs meilleurs clients en termes de quantité
d’intrants achetés et de leur propension à en utiliser
de nouveaux. Lors de ces visites ils apprécient l’état
des cultures et l’avancement de la campagne maraîchère
et assurent un accompagnement technique
continu. Ils apportent principalement des solutions
passant par l’usage des intrants qu’ils commercialisent
et moins souvent par des recommandations
de choix de techniques culturales ou d’équipement.

D’autres ont un rôle de fournisseurs d’informations
pour les agriculteurs. Ils expliquent alors le
mode d’emploi des intrants qu’ils vendent, orientent
les agriculteurs vers certaines pratiques culturales, et
en déconseillent d’autres. Ces grainetiers fournissent
aux délégués des firmes de nombreuses informations
et les aident à constituer leurs réseaux.

Enfin, certains sont de « simples commerçants »
qui se contentent de vendre des intrants agricoles en
limitant le temps consacré à l’information des maraîchers.
Ils répondent aux agriculteurs uniquement
si ces derniers leur posent des questions précises. Ils
ne participent ni au réseautage ni à l’encadrement
des agriculteurs.

Le conseil, activité principale ou service auxiliaire
des acteurs privés ?
Pour les firmes et détaillants,
le conseil est organisé pour fidéliser et accroître la
clientèle. Ils fournissent également à crédit les intrants
nécessaires à la production. Ces crédits sont sans intérêt,
de courte durée, et concernent les agriculteurs
fidèles, réputés bons payeurs, souvent les plus grands.
La grande majorité des acteurs de l’agrofourniture
ont adopté cette stratégie et à l’avenir ce sera peutêtre
la qualité du conseil qui sera déterminant pour
garder sa clientèle.

Les risques d’un système de conseil strictement
privé
. Le système de conseil agricole privé de la région
de Biskra pour le maraîchage présente des risques
majeurs. D’abord, il est très peu diversifié dans le
fond et la forme, et répond partiellement aux questions
posées par les producteurs. Il n’aborde pas la
gestion économique et financière de l’exploitation,
ni le conseil stratégique. Ensuite, ces acteurs privés
ne prennent pas en considération les enjeux environnementaux
et sociaux de l’agriculture régionale. Les
intrants sont utilisés à fortes doses car les conseils
fournis orientent les producteurs vers une « chimisation
 » de l’agriculture et un recours aux semences
importés toujours plus fort. Ceci peut entraîner
des problèmes sanitaires et environnementaux. Les
agriculteurs, faute d’informations et d’alternatives
proposées localement, demandent des produits toujours
plus efficaces, mais souvent plus dangereux
et facteurs de résistances des maladies culturales.
Ainsi à l’échelle de l’Algérie, la consommation de
pesticides agricoles a été multipliée par 3,5 depuis le
début des années 2000.

Une nécessaire intervention des pouvoirs publics.
De tels risques nécessitent une intervention
de l’État, d’abord en se réappropriant le pilotage du
conseil agricole. Cela nécessitera la mobilisation et
la redynamisation des instituts techniques publics.
Mais l’État devrait aussi favoriser l’émergence d’OP
fonctionnelles de façon à rendre les agriculteurs moins
dépendants du secteur de l’agrofourniture.

Nadhir Laouar ([email protected]) est
enseignant chercheur à
l’Université de Khenchela
(Algérie).

Patrick Dugué est
agronome au Cirad,
Montpellier (France).

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1 commentaire

  • BERKANI.Med Amine 19 juillet 2019 19:25:56

    BRAVO ! brilliant article NADHIR may Allah bless you and guide you




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1 commentaire

  • BERKANI.Med Amine 19 juillet 2019 19:25:56

    BRAVO ! brilliant article NADHIR may Allah bless you and guide you

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