en Inter-réseaux Développement rural en Inter-réseaux Développement rural

Home

La crise alimentaire 10 ans après, qu’est-ce qui a changé ?

Crise de production, signe d’une pénurie alimentaire mondiale,
crise spéculative… Différentes analyses (parfois
contradictoires) ont été faites de la crise alimentaire de 2008 en
Afrique de l’Ouest. Cet article revient sur les facteurs de hausse
des prix et plaide en faveur de systèmes alimentaires durables
pour que la région ne soit pas confrontée à une nouvelle crise.


Une évolution des fondamentaux du marché.
Les
crises des prix de 2007-08 puis de 2010-11 n’ont pas
une cause unique comme certains médias ont voulu
le laisser croire, cherchant des boucs émissaires.
Elles résultent d’une combinaison de facteurs. D’une
part, une légère augmentation de la demande mondiale
en céréales (maïs notamment) et en huiles, liée
à la croissance de la production d’agro-carburants.
D’autre part, un léger ralentissement de la croissance
de l’offre mondiale en céréales liées à des accidents
climatiques dans des pays agro-exportateurs (Australie,
Vietnam). Ceci s’est opéré dans un contexte
de réduction des stocks mondiaux depuis le début
des années 2000. En aucun cas, cette crise n’était
le signe d’une pénurie alimentaire mondiale. La
production alimentaire par habitant a poursuivi sa
croissance depuis 2000 jusqu’aujourd’hui, dépassant
nettement, en moyenne et depuis les années 90, les
besoins alimentaires mondiaux. Ces évolutions des
fondamentaux du marché — l’offre, la demande et
les stocks — ont été des facteurs de hausse des prix.


Des crises de prix multifactorielles.
Mais cette
hausse a été amplifiée par plusieurs phénomènes
rapidement conjugués : une spéculation sur les marchés
à terme de matières premières agricoles, profitant
de la tendance à la hausse, même si la preuve
de l’importance de ce phénomène n’est toujours
pas facile à faire pour toute la
période de la crise (voir page
9
) ; une rétention des exportations
de pays craignant voir se
vider leurs stocks et leurs prix
augmenter pour leurs propres
consommateurs, alors même
qu’ils produisaient bien au-delà
de leurs besoins ; des achats sur les marchés internationaux
de certains pays pour constituer des stocks,
craignant une hausse durable des prix ; sans oublier
les actions de certains « spéculateurs » locaux qui
ont cherché à profiter de la situation.

Cette hausse amplifiée par une flambée des prix a
concerné d’abord et avant tout, des produits des marchés
internationaux, les céréales, le soja et les huiles
en particulier et, dans une moindre mesure le café
et le cacao. Elle s’est répercutée dans les pays importateurs
mais avec une moindre ampleur. Nombre de
ces pays, notamment en Afrique, taxaient encore les
importations et ont réduit ces taxes pour atténuer la
facture à payer par les consommateurs. Les importateurs
ont substitué leurs importations classiques
par des produits de moindre qualité pour atténuer
les hausses de prix. Ces mesures ont pu faciliter, une
fois la flambée retombée, la pénétration de produits
comme le riz importé sur les marchés intérieurs. Et
certains pays agro-exportateurs ont cherché à profiter
de la crise pour conquérir des marchés. Ce fut
le cas des États-Unis du Président G. Bush qui a fait
don de 200 millions de dollars en aide alimentaire
à l’Afrique, alors même qu’étaient dénoncés depuis
des années les effets nuisibles de ces aides sur les systèmes
de production locaux. Cela dit, dans les pays
(nombreux) où le marché international ne contribuait
qu’à la marge à l’approvisionnement alimentaire, les
prix mondiaux sont restés sans influence significative
sur le panier alimentaire. Les prix du maïs local n’ont
ainsi que très peu augmenté en Afrique, qui importe
en fait assez peu cette céréale.


Une remise en cause des politiques ?
Malgré cela,
conjuguée à la hausse des prix des carburants, celle
des prix alimentaires dans les pays importateurs de
céréales a exacerbée les tensions sociales préexistantes
et conduit à des émeutes urbaines (lire aussi
pages 10-11). Entre fin 2007 et début 2008, une trentaine
de villes ont connu des manifestations, parfois
violentes, jusqu’à des chutes de gouvernements, en
Haïti en 2008, puis dans les pays du sud de la Méditerranée
et au moyen Orient fin 2010 et début 2011 :
le printemps arabe. La première vague, un peu rapidement
nommée « émeutes
de la faim », a surpris par son
caractère inattendu et par son
ampleur, et a fait craindre une
déstabilisation mondiale. Pour
la première fois dans l’histoire,
de nombreux pays ont connu
des crises politiques simultanées,
entretenues par une couverture médiatique
généralisée grâce aux réseaux sociaux.

La crise a également provoqué une remise en cause
des politiques nationales de sécurisation alimentaire
par le recours au marché international. Le secteur
agricole, délaissé des politiques de développement
depuis des années, s’est saisi de la crise pour légitimer
sa relance. Alors que le consensus international
reconnaissait, depuis les travaux du Prix Nobel
Amartya Sen, que la sécurité alimentaire était plus
une question d’accès et donc d’inégalités que de disponibilités,
le nouveau mot d’ordre mobilisateur est
venu de l’horizon 2050. Cette année correspond symboliquement
à la fin de la transition démographique
mondiale, autour de 9 à 10 milliards d’habitants, et la
crainte de ne pouvoir nourrir la planète à moins de « doubler la production » ! Si un tel objectif ne réglait
en rien la crise d’alors, il avait le mérite de légitimer
un nouvel effort pour accélérer la production alimentaire
mondiale, pourtant déjà excédentaire. Tant
les ministères de l’agriculture, la FAO, les centres de
recherche agronomiques, les industries semencières,
de fertilisants, de produits phytosanitaires et d’irrigation
se sont rangés derrière cette bannière brandie
à grands coups de peurs malthusiennes comme en
témoigne la multiplication d’ouvrages alarmistes
sur les risques de la sécurité alimentaire mondiale.

Une approche productiviste : le rôle du secteur
privé.
Le secteur privé (voir pages 26-27), critiqué
pour les risques environnementaux qu’il ferait courir
(pollutions azotées, résidus de pesticides, OGM,
perturbateurs endocriniens, etc.) a trouvé avec ce mot
d’ordre un moyen d’obtenir un droit de participer à
une grande cause mondiale : nourrir l’humanité… sans
trop s’embarrasser des questions environnementales
compte tenu de la gravité de l’enjeu. Les montants de
l’aide au développement consacrés à l’agriculture et
les montants d’investissements dans de grands projets
agricoles, y compris à coup d’achats de terres à
grande échelle, ont ainsi fortement augmenté. D’après
l’OCDE, l’aide publique au développement destinée
au secteur agricole est passée de 2,4 milliards US$
(constants 2016) en moyenne 2000-02 à environ 4,3
milliards de dollars en moyenne 2014-16 (voir pages
23-25
). En Afrique de l’Ouest, des accords de partenariat
bilatéraux ou multilatéraux ont été signés
entre les institutions publiques et le secteur privé
et/ou les fondations qui en sont issues. Ils visaient
à lancer de nouveaux projets de développement de
la production, notamment de riz, pour augmenter
le taux d’auto-approvisionnement en cette céréale,
mais avec un très faible dispositif d’accompagnement
technique et une faible légitimité sociale pour leur
mise en oeuvre et leur évaluation.

Cette approche productionniste du problème,
c’est-à-dire réduisant l’agriculture à sa fonction de
produire des biens, a marginalisé du débat son rôle
dans la création d’emplois et son rôle pour l’environnement.
Peu importe comment on produit, le tout
étant de produire plus ! Surtout, une telle approche
a donné au secteur et aux institutions agricoles une place dominante, alors que les leçons de pays ayant
réussi leurs politiques de sécurisation alimentaire,
comme le Brésil du Président Lula avec sa politique
Faim zéro, insistait sur l’importance d’un pilotage
intersectoriel, mobilisant tous les secteurs concernés
par la sécurité alimentaire : agriculture bien sûr, mais
aussi santé, commerce, emploi, industrie, éducation,
culture, etc.


Regain d’intérêt pour la sécurité alimentaire et
nutritionnelle ?
En Afrique, la déclaration de Maputo
de 2003 demandant aux États de mobiliser au
moins 10 % de leur budget pour l’agriculture, a connu
un nouvel élan qui a conduit à consolider cette déclaration
à Malabo en 2013. L’Ecowap de l’Afrique
de l’Ouest a connu la même trajectoire d’analyse
et de redynamisation du dispositif de mobilisation
des ressources multidimensionnelles pour soutenir
l’agriculture, mais sans se soucier des questions de
durabilité et surtout de nutrition.

Dans un premier temps, la question nutritionnelle
est en effet restée en retrait de l’agenda international.
La tentative de l’introduire dans les débats du
Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA),
l’enceinte des Nations unies ouverte à la société civile
et au secteur privé dès 2009, s’est soldée par le barrage
de certains pays ne souhaitant pas voir arriver
le secteur de la santé dans les débats. Car la nutrition
est bien plus que l’alimentation. Elle englobe la
santé, les soins et l’activité physique et ne se réduit
donc pas à la quantité et la qualité de la nourriture.
La nutrition s’est cependant progressivement imposée
dans les débats avec l’organisation de la seconde
Conférence internationale sur la nutrition (ICN2)
en 2014. Une nouvelle coalition internationale, club
de pays volontaires pour agir pour la nutrition, le
SUN (Scalling Up Nutrition) a été un des acteurs de
cette montée en puissance de la question à l’échelle
internationale.

Mais aussi et surtout, ce sont, là encore, les acteurs
privés qui ont été actifs. Les industries agro-alimentaires
jouent la fortification en ajoutant des éléments
nutritifs dans leurs produits pour lutter contre certaines
carences en micro-nutriments. Elles ont trouvé
là un moyen de légitimer leur contribution à une cause
incontestable : la faim dite « cachée ». Les industries
semencières et les entreprises d’engrais chimiques
ont également investi le créneau avec la bio-fortification.
Les premières proposent des variétés, obtenues
par croisement ou par modification génétique, plus
riches en micro-nutriments. Les secondes proposent
des engrais enrichis en zinc, bénéfique à la fois pour
la nutrition des plantes et humaine. Dans tous les cas
ces options technologiques sont présentées comme
efficaces pour lutter contre les carences. Elles passent
sous silence des solutions plus durables, moins dépendantes
des grandes industries que constitue
la diversification alimentaire, pourtant largement
soutenue par les nutritionnistes indépendants mais
peu susceptible de bénéficier à quelques entreprises.

Vers une transformation des systèmes alimentaires
depuis la crise.
Dans le cas de la production
agricole comme dans celui de la nutrition, on voit à
quel point la crise aura plutôt bénéficié à de grands
acteurs privés pour se légitimer dans leur contribution
à un noble combat, celui de la lutte contre la faim
et pour la nutrition. Mais la crise a aussi généré une
réaction, portée tant par la société civile que par la
communauté scientifique, qui propose un changement
plus radical de trajectoire, une transformation
des systèmes agricoles et alimentaires pour relever les
défis à la fois environnementaux, sociaux, de santé et
de culture. L’agro-écologie et les systèmes alimentaires
durables, intégrant les systèmes de transformation
et de commercialisation plus équitables et soucieux
de nutrition, sont devenus de véritables mouvements
sociaux, dépassant largement un ensemble de solutions
techniques, pour intégrer de nouvelles façons
de produire des connaissances et des solutions,
pour reconnecter producteurs et consommateurs,
pour promouvoir une gouvernance plus équilibrée
des systèmes alimentaires. D’un mouvement marginal
au début de la décennie qui a suivi la crise, il
est aujourd’hui un principe qui s’impose progressivement,
légitimement reconnu par les instances
internationales : la FAO, le CSA, les grands centres
de recherche agronomiques et même l’industrie qui
tente, au travers de la captation du terme, de justifier
ses timides évolutions.

Il reste que cette évolution est encore lente par
rapport à l’urgence des changements. La situation
environnementale se dégrade de façon accélérée. Face
à cela, la transition agro-écologique, derrière laquelle
nombre d’acteurs se rangent désormais, se réalise à
un rythme trop lent et ne parvient pas, pour l’heure,
à enrayer ce qui s’annonce comme une catastrophe
pour les plus vulnérables. Si se multiplient les initiatives
citoyennes, qui expérimentent des solutions
alternatives pour produire, échanger, consommer
autrement, celle-ci ne se constituent pas encore en
un mouvement social suffisamment fort pour peser
sur les politiques, sur les institutions puissantes qui
pilotent encore le système alimentaire. Et c’est sans
doute là la grande leçon d’une décennie après la crise :
la bataille pour des systèmes alimentaires durables,
qui incluent la sécurité alimentaire, est une bataille
politique qui suppose des forces sociales pour la gagner.
L’enjeu est désormais de les construire, et de le
faire vite.

Nicolas Bricas ([email protected]) est socio-économiste,
chercheur au
Cirad dans l’unité de
recherche Moisa, et
titulaire de la chaire Unesco "Alimentations du
Monde".

Mamadou Goïta est
socio-économiste du
développement, spécialisé
dans les systèmes
d’éducation et de
formation. Il est directeur
exécutif de l’Institut de
recherche et de promotion
des alternatives de
développement en Afrique
(IRPAD).

  • Réagir :
  • Partagez :




Respond to this Article

Stay Informed! !

You can subscribe to our publications and newsletters and get them directly in your email. You can also create personalised news alerts to receive the newest information published on topics of your choice. Sign me up!

  •  

    Site produced with the support of the Organisation Internationale de la Francophonie and the Agence Française de Développement.

  • AFD OIF
  • How to participate?

    There are many possible ways you can join in the life of the network. You can subscribe to our publications and create custom news alerts. Subscribe to our publications. You can also subscribe to our RSS feeds and follow us on social networks. Send us your contributions and suggestions by contacting us! Contact us!

    Abonnez-vous à nos publications

  • You can also subscribe to our RSS feeds and follow us on social networks.

  • Send us your contributions and suggestions by contacting us!

  • Contact us