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L’état du commerce agro-alimentaire en Afrique de l’Ouest 10 ans après la crise

Le commerce alimentaire en Afrique de l’Ouest a évolué
depuis 2008. La région est restée déficitaire pour son
solde alimentaire, important toujours plus de denrées, et ses
relations avec l’UE et les pays émergents se sont renforcées.
Cet article revient sur ces aspects et plaide pour un rééquilibrage
des relations commerciales.

Bien qu’étant géographiquement éloignée
des sources principales de la crise des prix alimentaires
de 2008 (voir pages 6-9), l’Afrique
de l’Ouest (AO) en a subi les conséquences immédiates
(la flambée du prix du riz) et à plus long terme
(l’inflation des prix alimentaires). Cela est en grande
partie dû à la forte dépendance des pays ouest-africains
aux marchés internationaux.

Un rééquilibrage du solde alimentaire ? Les échanges
agricoles et alimentaires de l’AO avec le reste du
monde ont continué à croître après 2008, à l’image
de la croissance du commerce mondial. Les valeurs
des exportations et des importations de la région ont
augmenté à un rythme soutenu. La hausse rapide
des prix internationaux de produits d’importation
majeurs pour les pays ouest-africains (céréales, produits
laitiers et huiles végétales), a notamment fait
grimper leurs factures alimentaires. Ainsi, le solde
commercial alimentaire est devenu largement négatif
entre 2007 et 2014. Grâce à une baisse de la valeur
des importations alimentaires entre 2014 et 2016, le
déficit commercial s’est réduit à un peu plus de 800
millions de dollars en 2016 (un peu moins qu’en 2005).
Le facteur clé de ce rééquilibrage a été la baisse progressive
des prix internationaux entre 2011 et 2016,
conjuguée à une évolution favorable des cours des
produits agro-alimentaires d’exportation pour les
pays ouest-africains, celle-ci étant certainement liée
à la reprise économique mondiale après la crise financière
et économique. Bien qu’ayant pâti en temps
de crise de sa dépendance aux marchés alimentaires
internationaux, l’AO a ensuite bénéficié de la réponse
de l’offre sur ces marchés, ainsi que de l’expansion
de la demande pour ses produits d’exportation. Cela
témoigne des risques liés à une ouverture importante
du marché régional, mais aussi des bénéfices de l’accès
aux marchés extra-régionaux.


Importations nettes de produits alimentaires
de base pour la Cédéao

Source : FAOSTAT. En indice (base 100 = 2005)
Note : Les importations de blé comprennent la farine, les
importations laitières sont en équivalent lait.

Dans un contexte d’augmentation et de diversification
de la consommation alimentaire, surtout
en milieu urbain, la région est restée nettement déficitaire
en blé, riz et lait, pourtant denrées de base.
Les importations ont continué à croître après 2008
malgré une augmentation sensible de la production
régionale. Le déficit commercial pour ces produits
s’est en fait creusé au même rythme que la croissance
de la population. La politique commerciale commune
de la Cédéao, entrée en vigueur en 2015, protège très
peu le marché régional pour ces trois produits (le
tarif extérieur commun est de 20 % pour la farine
de blé, 10 % pour le riz, et 5 à 10 % pour la poudre de
lait). Étant donné les besoins grandissants et la montée
de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition
dans les villes, les dirigeants publics sont poussés à
se reposer sur les importations au lieu de réformer
structurellement les filières locales et régionales.
Même si certains États ont renforcé la protection de
leurs marchés domestiques après la crise, en utilisant
d’autres instruments commerciaux, dans le cadre de
stratégies de développement de la production locale,
la tendance ne s’est pas inversée. D’autres facteurs sont
intervenus comme la baisse du cours de la poudre de lait due à l’abolition des quotas laitiers en Europe, la
baisse des importations chinoises et l’embargo russe
sur les importations européennes.


Commerce agricole et alimentaire de l’Afrique
de l’Ouest

Source : FAOSTAT. Commerce : en milliards de dollars courants
sur l’axe de gauche ; Indice des prix alimentaires (noir) : axe
droite.
Note : Les données sont pour la Cédéao, le commerce
alimentaire exclut les produits halieutiques.

Un renforcement des relations commerciales avec
l’UE.
Dans la période d’après-crise, l’Union européenne
(UE) est restée le premier partenaire commercial
de l’AO, loin devant la Chine et l’Inde. Une grande
partie du commerce agro-alimentaire de l’AO avec
l’extérieur (surtout pour les exportations) se fait avec
l’UE. Les pays ouest-africains exportent vers l’Europe
des produits agro-alimentaires non, ou peu, transformés
(cacao surtout, mais aussi fruits tropicaux,
noix, épices et légumes), et importent depuis l’Europe
des denrées de base (blé, poudre de lait, viande de
volaille et légumes) et des préparations alimentaires
(aliments infantiles, etc.). L’entrée en vigueur éventuelle
de l’Accord de partenariat économique (APE)
entre l’AO et l’UE pourrait renforcer cette structure
des échanges en abaissant les tarifs à l’importation
pour la farine de blé et le lait à 5 %. Toutefois, entre
2007 et 2017, le solde commercial agro-alimentaire
positif de l’AO avec l’Europe a augmenté, passant
d’environ 900 à 1 800 millions d’euros.

La région a bénéficié d’une forte demande internationale
tirée par les importations agricoles (notamment
de coton) et alimentaires des économies émergentes
(Chine, etc.), après 2008. La bonne performance des
exportations agricoles a probablement permis à une
partie des ménages ouest-africains d’endurer des
prix élevés pour les produits alimentaires. Mais la
demande de produits agricoles ouest-africains n’a pas
bénéficié à tous les acteurs. Certains transformateurs
locaux ont rencontré des difficultés à s’approvisionner
en matières premières. Au sein de la région, les pays
sahéliens, enclavés, n’ont pas bénéficié du même accès
aux marchés internationaux que les pays côtiers, ou
n’ont pas eu les ressources nécessaires pour s’insérer
dans des filières agro-alimentaires porteuses au niveau
international. Les ménages pauvres, ruraux et
urbains, ne participant pas à ces filières ont souffert
des prix relativement élevés des denrées.

La persistance d’entraves au commerce régional.
Le développement de circuits de commercialisation
des produits agro-alimentaires entre les zones
de production et les marchés de consommation au
sein de la région a été entravé par de multiples obstacles.
Bien qu’elles ne représentent pas l’ampleur
du commerce transfrontalier informel, les données
de la Cnuced indiquent que la part du commerce
intra-africain dans le commerce des produits alimentaires
total a faiblement progressé entre les années
1990 et 2010. Malgré les avancées de la politique
agricole de la Cédéao, la coopération entre les pays
ouest-africains dans ce domaine demeure limitée
et les cas de filières agro-alimentaires structurées
y sont encore rares.

Pallier les déséquilibres commerciaux. Dans le
cadre des relations entre l’Afrique et l’Europe, une
nouvelle approche semble se dessiner pour répondre
à ces déséquilibres commerciaux. La Commission
européenne a indiqué à plusieurs reprises sa volonté
de renforcer l’appui au commerce intra-régional en
Afrique. En septembre 2018, le Président de la Commission,
Jean-Claude Juncker, a proposé la mise en
place d’une « nouvelle alliance » avec l’Afrique pour
promouvoir l’investissement et la création d’emplois.
Cette initiative s’appuierait sur le plan d’investissement
externe lancé en 2016, dont les secteurs prioritaires
incluent l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire,
pour accroître les investissements et les
financements privés dans des filières porteuses, en
particulier en AO.

L’essentiel se situe néanmoins au niveau des politiques
publiques ouest-africaines. Le développement
d’une économie agro-alimentaire régionale plus équilibrée
requiert une approche cohérente à plusieurs niveaux.
À l’échelle nationale, les États doivent mettre
en œuvre des stratégies multi-sectorielles (aux niveaux
de la production, la transformation et la distribution),
impliquant des réformes économiques et fiscales
coordonnées, facilitant le développement de filières
compétitives dans le marché régional et permettant
aux producteurs d’obtenir des prix rémunérateurs.
Les incitations aux investissements privés devront
être accompagnées de mesures de soutien adéquates
envers les acteurs économiques vulnérables (petites
entreprises agro-alimentaires, ménages pauvres,
femmes et jeunes), notamment dans les zones enclavées
ou instables, où les infrastructures et les services
publics sont peu développés, et où les indicateurs de
sécurité alimentaire et nutritionnelle se sont détériorés.

Au niveau régional, les acteurs ouest-africains
doivent faire face aux politiques commerciales de
leurs partenaires internationaux qui peuvent être
en contradiction avec leurs stratégies de développement
et leurs processus d’intégration économique
régionale, en privilégiant un régime commercial
commun et en évitant les incohérences avec leurs
politiques sectorielles régionales. Le régime commercial
doit mieux protéger les secteurs sensibles et
réduire l’exposition des opérateurs économiques à une
variabilité excessive des prix agro-alimentaires, tout
en éliminant les entraves au commerce au sein de la
région. Ce régime doit aussi faciliter l’accès aux marchés
internationaux, notamment pour l’importation
d’intrants et d’équipements et pour la mobilisation
d’investissements responsables pouvant contribuer
au développement des filières locales.

Fabien Tondel ([email protected]) est chargé
de mission à l’European
Centre for Development
Policy Management
(ECDPM).

Sayouba Ouédraogo est
enseignant-chercheur au
Centre d’études, de
documentation et de
recherche économiques et
sociales (CEDRES),
Université de Ouaga II.

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