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Émergence de mouvements sociaux urbains face à la crise : le cas du Niger

En 2005, puis en 2008, la hausse des prix des produits alimentaires
a entrainé une série de manifestations dans les
centres urbains ouest-africains. La structuration de ces mouvements
dépend en fait du contexte et de la convergence des
intérêts des organisations de la société civile et des politiques.
Qu’en retenir au Niger ?

Depuis la grande sécheresse de 1969-73, le
Sahel est reconnu comme une zone extrêmement
vulnérable à l’insécurité alimentaire
et à la malnutrition. Périodiquement, la situation
alimentaire se dégrade donnant lieu à une grande
médiatisation, une mobilisation humanitaire internationale,
des mouvements sociaux plus ou moins
contenus et parfois même des violences politiques.

Au cours des années 2000, le Niger a vécu par deux
fois une crise de disponibilité et d’accessibilité alimentaire
aux origines différentes : sécheresse, hausse
des prix, etc. (voir pages 6-8). En 2008, la hausse des
prix des denrées a été le déclencheur de manifestations
sociales que la presse occidentale a qualifiées
« d’émeutes de la faim ».

Flambée des prix : facteur d’aggravation de la
pauvreté urbaine.
Au sortir de la campagne 2007-
2008, le Niger présentait un bilan déséquilibré entre
l’offre et la demande en riz. Dans ce contexte, la hausse
du prix du riz et d’autres produits sur les marchés
mondiaux, a entrainé une diminution du pouvoir
d’achat des ménages, en particulier urbains (voir illustration).
Ainsi, pour 80 % des ménages la hausse
des prix avait eu un impact très important à modéré
sur leur sécurité alimentaire et nutritionnelle en 2008.

Les ménages les plus affectés sont ceux qui dépendent
principalement du marché pour leur alimentation.
Il s’agit des classes moyennes et populaires, résidant
en majorité dans les centres
urbains : artisans (menuisiers,
maçons etc.), travailleurs journaliers
(salariés agricoles, etc.),
petits salariés du public et du
privé, ménages dépendant des
transferts internationaux, etc.
Pour ces ménages, le riz représente
la moitié de leurs achats de céréales. On estime
ainsi que la hausse des prix du riz a fait basculer 1,7 %
d’urbains et 1, 4 % de ruraux dans la pauvreté.

Les ménages les plus affectés résidant dans les
centres urbains, la mobilisation sociale s’est donc
concentrée dans ces espaces, en particulier dans la
capitale, Niamey.

2005 : de la répression à la compréhension ?
La flambée des prix a été le terreau d’une nouvelle
confluence des luttes de la société civile pour le droit
à l’alimentation et la souveraineté alimentaire, contre
les accords commerciaux en négociation (voir pages
28-29
) et aussi pour des politiques publiques de
contrôle des prix et d’approvisionnement.
Pour certaines composantes de la société civile
(altermondialistes, organisations proches de l’opposition
politique), le mécontentement de 2008 a
été une simple piqure de rappel de la pertinence de
la mobilisation et de la lutte contre la vie chère, entamée
dès 2004 au Niger.

En 2005, face aux manifestations, le gouvernement
avait commencé par brandir le bâton. Mais devant
la forte détermination des manifestants, menés par
deux collectifs associatifs, « Coalition équité qualité
contre la vie chère » et « Coordination démocratique
de la société civile nigérienne » (CDSCN), il s’était
finalement résigné à prendre des mesures pour freiner
l’insécurité alimentaire et contenir le mécontentement
(abandon de la TVA, vente à prix modérée et
distribution gratuite par l’État).

La crise de 2005 a vu la montée en puissance d’organisations
plus affirmatives, qui ont obligé l’État à
redéfinir aussi bien son mode de gouvernance que
ses rapports à la société civile.

2008 : vers un espace public contestataire. En mars
2008, les associations de consommateurs ont dénoncé
la démission du gouvernement face à la flambée des
prix. En mai, elles se sont unies avec les syndicats
afin de créer une convergence citoyenne pour lutter
contre la vie chère. En juin, un meeting populaire a
été organisé pour réclamer la subvention des produits
de consommation de masse et la distribution de céréales
par le gouvernement. Cependant,
la mobilisation sociale
a été de moindre ampleur qu’en
2005 et n’a, à aucun moment,
pris le caractère d’une manifestation
spontanée et incontrôlée
assimilable à une émeute.

Selon certains analystes, la
question des prix participe à la constitution d’un espace
public de contestation et la colère exprimée s’est
surtout dirigée contre le gouvernement, en invoquant
un « passé » où « l’État marchait ». Ceci traduirait
un désir d’État qui va de pair avec un rejet du libéralisme
et de la dérégulation des prix.

Des manifestations sociales insufflées par les politiques
 ?
D’aucun ont pensé que les manifestations
traduisaient une forme de « nostalgie fantasmée »
pour des situations plus autoritaires et les « douceurs
insidieuses » qu’elles semblaient procurer. Cela n’est
qu’en partie vrai !

En effet, il faut remettre les manifestations sociales
dans le contexte politique du Niger, marqué par des coalitions circonstancielles pour la conquête du
pouvoir. Toutes les forces politiques aspirant à gouverner
ou gouvernant, utilisent la capacité de « soutien
 » ou de « déstabilisation » d’un gouvernement
en place par les mouvements de masse. Du reste, les
gouvernements nigériens successifs et les partis de
l’opposition ont oeuvré pour étouffer, contrôler, voire
utiliser ces mouvements.

La vague de contestation de 2005 était largement
soutenue par l’opposition politique de l’époque. Mais
entre 2005 et 2007, le Président de la République, par
ses prises de positions contre le monopole d’Areva
sur l’uranium, avait réussi à s’attirer la sympathie et
l’appui d’une partie des organisations de la coalition
contre la vie chère. Ce rapprochement a suscité une
fracture au sein du mouvement social, expliquant
en partie l’ampleur modérée de la contestation. La
fracture avait atteint son apogée en 2009 avec le positionnement
des organisations de la société civile
pour ou contre la modification de la constitution et
un troisième mandat du Président de la République
de l’époque.

Ainsi, malgré les fortes prévalences d’insécurité
alimentaire enregistrées en 2011, 2013 et 2014,
la société civile n’a plus eu les ressorts nécessaires
pour lutter collectivement pour plus de droit à l’alimentation
ou moins de vie chère. Mais en 2017, une
nouvelle coalition pour le rejet de la loi de finances
2018 (qui comporterait une série de mesures fiscales
susceptibles d’affecter sérieusement la situation des
ménages nigériens), a vu le jour.

Un rôle limité des OP dans la lutte contre la vie
chère ?
Dans la lutte contre la flambée des prix de
2005 et 2008, les organisations paysannes (OP) nigériennes
ont été peu audibles et visibles. Certaines
ont néanmoins été associées à la protestation nationale
contre la vie chère et aux actions du Réseau
des Organisations Paysannes d’Afrique de l’Ouest
(ROPPA), pour la prise en compte de la souveraineté
alimentaire dans les politiques régionales agricoles
et commerciales de l’Uemoa et de la Cédéao.

En 2008 et 2009, les paysans ont eu l’opportunité
de dialoguer avec le Président de la République lors
de la « journée du Paysan ». Mais celle-ci a davantage
permis aux OP de présenter leurs doléances et
au Président de valoriser son image, que de débattre
de la flambée des prix.

Pour les ruraux vivant de l’agriculture, la hausse
des prix apparaissait comme un espoir que le Grain
de sel no43 (consacré à la hausse des prix agricoles),
résumait comme suit : « La donne a changé. Nous
entrons dans une nouvelle ère, fini les prix bas pour
les produits agricoles sur les marchés mondiaux, fini
les stocks conséquents qui rassurent ».

Toutefois, par leurs revendications moins tapageuses
et leurs actions de proximité, les OP sont parvenues
à se faire entendre et à avoir certaines avancées en
matière de politique publique agricole nationale et
régionale (voir pages 15-16).

Quelles réponses de quels acteurs ? Les colères
manifestées un peu partout en Afrique de l’Ouest
et dans d’autres pays du monde ont amené les pouvoirs
publics nationaux, les partenaires techniques
et financiers et la société civile à réagir dans le sens
d’une atténuation immédiate des effets de la hausse
des prix et d’une réponse plus structurelle à la dépendance
alimentaire vis-à-vis du marché extérieur.

Les pouvoirs ont eu recours à la répression (emprisonnement
de leaders, interdiction de manifester) ;
à des mesures procédurales sectorielles (création de
lieux d’écoute, négociation) ; substantielles (réduction
de taxes, subventions) ; ou structurelles (fractionnement
du mouvement).

De la résilience face aux prochaines crises ? Au
cours des années 2000, le Niger a paru apprendre de
sa gestion de la crise. Les mesures politiques et institutionnelles
pour mieux absorber les chocs et faciliter
le relèvement collectif et individuel ont constitué
un acquis indéniable. Mais elles doivent encore être
affinées, renforcées et complétées.

De même, les organisations de la société civile,
malgré leur caractère hétéroclite, leur propension
naturelle à sympathiser, voire s’aligner sur des positions
prônées par des acteurs politiques ou financiers,
leurs convictions parfois versatiles, ont fait montre
d’une grande capacité d’analyse et de lutte sur des
enjeux clés pour la construction nationale.

Toutefois, cette appréciation presque positive des
capacités des pouvoirs politiques et de la société civile
à être proactifs face à des facteurs de crise, ne
doit pas masquer la perception que l’on peut avoir
de l’impréparation réelle du pays dans la mitigation
d’une prochaine flambée des prix.

Il est nécessaire pour les mouvements sociaux de
garder le cap d’une lutte efficace pour plus de résilience,
et d’une gestion politique cohérente des questions
de sécurité alimentaire et nutritionnelle.

Mohamadou Magha ([email protected]) est
agronome à la retraite,
consultant sur les
politiques de sécurité
alimentaire.

Cet article a été rédigé à
partir des ressources
suivantes :

  1. Bonnecase V. (2013) : « Politique des prix, vie chère et contestation sociale à Niamey : quels répertoires locaux de la colère ? » Politique africaine 2013/2 no30, p.89-111.
  1. Adamou B. (2014) : « Analyse de l’intégration des prix du riz importé et local : Quels effets sur la compétitivité du riz local et le bien-être des ménages ? » Mémoire MIDS IER.
  1. Alou Tidjani M. (2008) « La crise alimentaire de 2005 vue par les médias », De Boeck Supérieur « Afrique contemporaine ».
  1. Gazibo M. (2007) Mobilisations citoyennes et émergence d’un espace public au Niger depuis 1990 – sociétés africaines en mutation : entre individualisme et communautarisme. Volume 39, numéro 2, automne 2007.
  1. Maccatory B. (2010) : Mobilisations ouest-africaines « contre la vie chère » : de l’économique au politique, du mondial au national (en ligne).
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