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Ce que la crise de 2008 a changé pour les paysans en Afrique

La crise alimentaire de 2008 a touché les populations les
plus vulnérables d’Afrique. Cet entretien donne la parole
à un acteur de terrain pour interroger les facteurs, les incidences
et les spécificités de cette crise, notamment pour
l’Afrique centrale.

Grain de Sel (GDS) : Dans votre ouvrage, vous
analysez les causes de la pauvreté rurale en Afrique.
Comment peut-on expliquer la récurrence des crises
alimentaires ?

Déogratias Niyonkuru (DN) : Les facteurs de crise
n’ont pas beaucoup changé. Le contrôle de l’alimentation
par les multinationales est toujours aussi
prégnant, il y a une volonté de mettre en bourse les
cultures essentielles à l’alimentation (riz, lait, viande,
maïs). Des organisations comme l’Alliance pour une
Révolution verte en Afrique (Agra) ont affirmé que
la crise de 2008 était due à un déficit alimentaire
alors que c’est faux : la crise était liée à de mauvaises
orientations politiques.

Néanmoins, la crise de 2008 a été une opportunité
pour l’Afrique, au moins de façade. Certains
pays (Sénégal, Côte d’Ivoire) ont pris conscience
de l’importance de la souveraineté alimentaire.
Les discours de la société civile ont progressé en ce
sens. Mais les chefs d’État se sont trouvés face à une
situation délicate : nourrir des villes dans lesquelles
l’explosion démographique est inquiétante. Or, les
villes, malgré leur poids électoral limité, peuvent
plus facilement faire tomber un régime politique
que les campagnes désorganisées. Les organisations
paysannes (OP) doivent encore se renforcer pour
changer cette situation.


GDS : Quels ont été les impacts
de la crise alimentaire de 2008
en Afrique centrale ?

DN : L’Afrique centrale est
constituée de zones forestières
bien irriguées, puis de
savanes. La nourriture de base
des populations se compose
de tubercules. Ainsi, les produits
essentiels à la consommation
(manioc, patate douce…)
n’étaient pas faciles à mettre
en bourse. Les campagnes ont
donc réussi à survivre, ce sont
les villes qui ont subi des changements
dans leur alimentation.


Association de
femmes récoltant
de la patate douce

Et puis malheureusement,
c’est dans cette région que la
gouvernance politique laisse
le plus à désirer et que la crise
a été la moins bien gérée, avec
des déclarations de principes
des gouvernements. À part le
Cameroun, où la contestation
de la société civile posait clairement la question des
importations sur la table, les autres pays ont avalé
les prescriptions d’Agra et de la Banque mondiale
(BM) et ont lancé de vastes programmes dits de
modernisation de l’agriculture par la mécanisation
et l’usage massif d’intrants externes. Ceci a abouti à
des catastrophes comme les parcs agro-industriels de
la République démocratique du Congo (RDC) où on
a investi 80 millions de dollars pour rien.

GDS : Certains auteurs considèrent que la crise alimentaire
de 2008 a été une opportunité pour les paysans.
Qu’en pensez-vous ?

DN : La crise, en montrant les limites d’une agriculture
basée sur les marchés, a permis aux OP de se
faire entendre. Avant cela, au Burundi notamment,
les OP étaient quasiment invisibles. C’est à ce moment
là que le Forum des producteurs agricoles du Burundi
(FOPABU) s’est structuré et que les organisations
régionales ont émergé. La plateforme régionale des
OP d’Afrique centrale (PROPAC) a alors commencé
à structurer de façon très artificielle les faitières
nationales ; le Réseau des organisations paysannes
et des producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest
(Roppa) s’est développé, etc.

Par ailleurs, la déclaration de Malabo de 2013 stipule
que la société civile, dont les OP, doit assurer le
suivi des politiques agricoles mises en place dans le
cadre des programmes nationaux d’investissements
agricoles (PNIA). Les gouvernements devaient donc
associer les OP dans la formulation de leurs politiques.

Et puis l’argent qui est arrivé de façon plus importante
après 2008 avec l’implication d’acteurs internationaux,
a accru la dépendance des OP à l’aide
extérieure.


GDS : Est-ce que 2008 constitue une rupture dans les
approches de développement rural ?

DN : Quelque peu. La crise, mais surtout l’année
de l’agriculture familiale (AF) en 2014 ont permis
une nouvelle prise de conscience des politiques,
des Nations unies : l’AF et les produits locaux sont
primordiaux pour la sécurité alimentaire ! Et puis,
de grands projets agro-industriels comme ceux de la
BM ou de la RDC, se sont révélés inopérants. Ces
systèmes proposaient aux États de développer une
agriculture commerciale en vue d’augmenter les revenus
des populations plutôt que de les nourrir. Les
discours selon lesquels c’est l’accès au marché, les
filières commerciales, qui devraient être privilégiés
sans se renier ont du revêtir de nouveaux gants.

Déogratias Niyonkuru ([email protected]
yahoo.fr)
est ingénieur agronome,
ancien secrétaire général
adjoint du Saild au
Cameroun, et fondateur de
l’association burundaise
Adisco (Association
d’appui au développement
intégral et à la solidarité
sur les collines). Il a publié
Pour la dignité paysanne :
Expériences et témoignages
d’Afrique, réflexions, pistes
méthodologiques
, Grip
Éditions, 2018.

Déogratias Niyonkuru
était l’invité d’Inter-réseaux
à Paris le 15
novembre 2018, réécoutez
son intervention
.

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