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Après 2008, faire de la protection sociale un instrument de lutte contre la faim

Les crises successives en Afrique de l’Ouest et au Sahel
ont favorisé l’émergence d’initiatives visant à réduire
les facteurs structurels de la vulnérabilité des populations
à l’insécurité alimentaire et à renforcer leur résilience. Cet
entretien revient sur la contribution de la protection Sociale
en la matière depuis 2008.

Grain de Sel (GDS) : Que recouvre la notion de
« protection sociale » en Afrique de l’Ouest ? Et pour
le secteur de la sécurité alimentaire et nutritionnelle ?

Mado Diakité (MD) : Le terme générique « protection
sociale » (PS) recouvre une large gamme de stratégies
et instruments fondés sur la redistribution de
la richesse nationale et combinant des fonctions de
protection et de prévention. On distingue les régimes
contributifs de sécurité sociale basés sur les cotisations,
qui concernent surtout les personnes disposant
d’emplois formels, et les régimes non contributifs qui
constituent des outils d’assistance sociale pour les
plus pauvres et/ou vulnérables, selon une approche
basée sur les droits (certains critères permettent de
bénéficier de certaines prestations, sans nécessité
d’avoir cotisé).

C’est ce dernier volet de la PS qui a connu des
avancées significatives dans le sillage des crises alimentaires.
Il comprend les dispositifs
de « filets sociaux » qui
permettent à des ménages démunis
ou vulnérables de bénéficier
d’allocations, sous forme
de transferts monétaires réguliers
et prévisibles (voir page 22).
La combinaison des transferts
d’argent et des mesures d’accompagnement (sensibilisation
aux bonnes pratiques, accès aux moyens
productifs etc.) peut permettre d’agir simultanément
sur les différents piliers de la sécurité alimentaire et
nutritionnelle (SAN).

GDS : Peut-on considérer qu’après la crise de 2008,
on a assisté à un renforcement des politiques de protection
sociale ?

MD : La crise de 2008 a mis en évidence que la croissance
économique n’entraine pas nécessairement un
partage équitable de la richesse et ne met pas les États
à l’abri de l’instabilité résultant d’une aggravation de
la pauvreté. Ceci explique l’intérêt croissant accordé
aux politiques de PS suite à la crise, promues par les
institutions (FMI et Banque mondiale (BM)).

Plusieurs pays du Maghreb ont fait évoluer leurs
politiques de subventions générales de certains produits
de base, coûteuses et à l’efficacité limitée sur les
catégories les plus pauvres. Ils ont privilégié le financement
de programmes d’allocations ou transferts
monétaires ciblant des ménages selon des critères
socio-économiques. En Afrique de l’Ouest (AO), les
pays côtiers ont été davantage touchés par la crise de
2008 que les pays sahéliens. Le Sahel a connu deux
importants épisodes de crise alimentaire, en 2010
puis en 2012. Ils ont largement contribué à faire
émerger l’agenda de la résilience et la nécessité de
réponses structurelles plutôt que ponctuelles et répétitives
aux chocs.


GDS : Qui sont les principaux acteurs ayant contribué
au développement de la protection sociale dans
la région ? Quels rôles ont-ils joué ?

MD : Divers acteurs ont intégré la dynamique en
faveur de la PS, et en particulier des instruments
contribuant à la sécurité alimentaire tels que les filets
sociaux. Les acteurs humanitaires ont développé des
pratiques fondées sur l’identification des ménages
vulnérables et les transferts monétaires. Les partenaires
au développement sont devenus plus soucieux
d’inclure des mesures de réduction de la vulnérabilité
des ménages et de mitigation des risques dans leurs
programmes. Les États ont pris conscience de la nécessité
de se doter de stratégies
à long terme pour prévenir les
chocs et lutter contre la pauvreté
et la vulnérabilité chronique.
Ainsi il y a eu, au début de
la décennie 2010, un véritable
foisonnement de réflexions et
de contributions pour une prise
en charge plus adaptée et efficiente de la vulnérabilité
à l’insécurité alimentaire au Sahel.

GDS : Quelles mesures de protection sociale ont été
mises en oeuvre dans la région à la suite des crises
alimentaires ?

MD : Les projets de filets sociaux financés par la
BM ont démarré dans plusieurs pays de la région
depuis 2010. Au Niger par exemple, le projet vise à
renforcer la sécurité alimentaire et la résilience des
ménages bénéficiaires et à contribuer à la prévention
de la malnutrition des enfants. Il consiste en des
transferts monétaires mensuels de montant limité
(en complément et non en substitution des autres
sources de revenus du ménage), sur une durée de 2
ans, associés à la promotion de pratiques favorisant
la santé et la nutrition des jeunes enfants, mais aussi
à des mesures renforçant l’épargne et les capacités
productives des familles. De tels projets existent également
au Mali, au Tchad, au Burkina Faso. Malgré
les débats qui perdurent sur les critères et méthodes
d’identification des ménages éligibles, ces projets font
l’objet de rapports de suivi et d’évaluation des effets
qui démontrent des bénéfices sur la SAN.

Les agences des Nations unies ont testé des approches
inspirées de la PS. C’est le cas des programmes Résilience du Pam qui se sont multipliés dans la
région et qui intègrent des transferts monétaires
plus prévisibles et sur des durées plus longues, accompagnés
selon la saison, d’activités productives
ou environnementales. L’approche « Cash + » de la
FAO dans les pays du Sahel optimise les effets des
transferts monétaires sur les capacités productives
des ménages en y joignant des intrants agricoles ou
du petit élevage.

Enfin, l’initiative AGIR a contribué à renforcer
les convergences stratégiques et programmatiques
entre les interventions de court terme, souvent basées
sur des transferts monétaires saisonniers, et les
programmes de développement rural et les appuis
budgétaires aux États.

GDS : Quelle a été l’influence de la politique Fome Zero
du Brésil, sur les politiques mises en place en Afrique ?

MD : L’exemple de Faim Zéro au Brésil est essentiel
car il est une référence en tant que politique élaborée,
portée et financée par l’État (contrairement à la
plupart des expériences initiées en AO qui reposent
sur des projets). Le programme Bourse Famille du
Sénégal, qui touche 300 000 familles, est directement
inspiré de Fome Zero.

Sous l’impulsion des institutions régionales, telles
que la Cédéao, Faim Zéro et la coopération Sud-Sud
autour de ce programme ont suscité une meilleure
prise en compte de la protection sociale dans les politiques
agricoles de la région.

GDS : Quel bilan peut-on tirer de la mise en oeuvre
de ces politiques depuis 2008 ? Au Niger notamment ?

MD : Des expériences et initiatives variées ont vues
le jour avec une volonté d’accompagner les États
vers des politiques de PS ayant une visée de SAN.
Mais certains obstacles subsistent. Le passage d’une
approche reposant sur des projets, à une approche
fondée sur des systèmes et ancrée dans des politiques
et programmes nationaux (financés au moins en en
partie par les États) demeure un défi. Ainsi le leadership
national est parfois limité et la coordination
est plus complexe. Il est nécessaire de mettre en place
des instances multisectorielles et multi-acteurs qui
assurent la mise en cohérence des pratiques, alimentent
la vision stratégique et évitent la « fragmentation
institutionnelle ».

Au Niger, l’Initiative 3N, reposant sur un cadre
stratégique qui recouvre à la fois le développement
agricole, la prévention et gestion des crises alimentaires,
l’environnement et la nutrition, a mis en place
des instances de ce type pour un dialogue multisectoriel
à haut niveau. Mais à ce jour cela n’a pas suffi
à donner à la PS toute l’attention pour réduire la
vulnérabilité qui touche une part importante de la
population rurale.

Il faudrait que les États financent davantage la PS à
partir des ressources internes. Mais on en est encore
loin et ces pays ont des contraintes nouvelles liées à
la sécurité ou encore à la gestion des flux migratoires
qui coûtent chers et qui sont devenus une priorité
pour leurs partenaires au développement, reléguant
parfois la SAN et la PS au second plan.

GDS : Combien de personnes perçoivent les bénéfices
de ces programmes de protection sociale ? Comment
s’assurer du bon « ciblage » ?

MD : Il n’existe pas de données globales à l’échelle
de la région sur les bénéficiaires des programmes de
PS, et parmi eux, les bénéficiaires de filets sociaux
pour la SAN.

Au Niger, le ministère en charge de la PS mène actuellement
une étude sur les dépenses en protection
sociale depuis 2010, couvrant aussi bien les réponses
exceptionnelles en cas de crise d’ampleur, que les
réponses « de routine » en période de soudure, les
bourses, les achats institutionnels, la gratuité des soins
pour certaines catégories de la population, etc. Les
résultats de cette étude ne sont pas encore disponibles.

De manière générale, dans la région, la traçabilité
des financements et des bénéficiaires est difficile car
la gamme d’instruments et d’opérateurs est très large.
Cela plaide en faveur de mécanismes de gouvernance
et de redevabilité fonctionnels. Les initiatives en cours
dans différents pays pour établir des registres sociaux
nationaux des ménages éligibles ou bénéficiaires de
mesures d’assistance sociale sont également un pas
important vers plus de transparence et d’équité.

Mado Diakité ([email protected]) est
assistante technique au
sein du Haut-
Commissariat à l’Initiative
3N depuis fin 2014. Elle
accompagne le HC3N dans
son mandat de pilotage et
coordination du secteur de
la sécurité alimentaire et
nutritionnelle et du
développement agricole
durable, elle travaille plus
particulièrement sur les
liens avec la protection
sociale (filets sociaux) et
les mécanismes de
prévention et gestion des
crises.

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