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Un retour des banques dans le financement de l’agriculture ?

Suite aux difficultés rencontrées dans les années 1960-
1970, les banques ont largement déserté le secteur agricole,
et plus encore le financement des exploitations familiales. Depuis
quelques années, un retour des banques vers l’agriculture
semble toutefois se dessiner, sous différentes formes. L’expérience
du Maroc en particulier est riche d’enseignements.

Les banques et l’agriculture, une histoire compliquée


Dans les années 1960 et 1970, les pays ouest-africains
ont mené plusieurs politiques visant à
faciliter l’accès au financement des agriculteurs.
Ils ont par exemple fixé des taux d’intérêts relativement
bas et imposé aux banques des quotas de prêts
obligatoires. Ils ont aussi créé des banques de développement
dont le mandat était de financer l’agriculture.

Des banques agricoles en crise. Or ces programmes
ont souvent été mal gérés, ce qui a conduit à plusieurs
problèmes. Tout d’abord, ils ne parvenaient pas à toucher les
agriculteurs les plus pauvres. De plus, les pouvoirs publics ont
fréquemment imposé un effacement des dettes, alimentant une certaine confusion dans l’esprit des agriculteurs entre dons et prêts. Les taux médiocres de recouvrement des prêts et les remises de dettes répétées rendaient
ces programmes difficilement viables. Enfin, le modèle même de banques ne finançant qu’un seul secteur d’activité allait difficilement avec les principes
de gestion du risque du secteur bancaire.
Du fait de ces difficultés, ces banques de développement
agricole étaient peu viables. Plusieurs ont fermé,
comme au Togo et au Burkina Faso. Parallèlement,
cette situation — octroi de crédits bonifiés par des
canaux officiels, mauvais recouvrement des prêts,
remises de dettes… — n’a pas poussé les banques
commerciales à s’intéresser au secteur agricole.

Un « désert bancaire » ? À partir des années 1980, les
États ont considérablement réduit leur intervention
dans le secteur agricole et ont commencé à libéraliser
leurs marchés financiers. Si cette évolution a souvent
conduit à une augmentation des flux financiers, en
particulier étrangers, elle n’a eu quasiment aucun
impact pour les agriculteurs.
Cette situation perdure encore largement. On estime
en général que seuls 5 % des crédits bancaires vont à l’agriculture en Afrique sub-saharienne. La
plupart des banques n’ont des agences qu’en milieu
urbain. Elles financent certains sites agroindustriels,
négociants et activités connexes mais dédaignent la
production agricole à l’exception de quelques conglomérats
importants.

Un retour des banques vers l’agriculture ? Des évolutions positives semblent toutefois se dessiner depuis une dizaine d’années. Du fait de la saturation des marchés financiers urbains et de la consolidation des agricultures familiales, certaines banques commerciales commencent à s’aventurer en milieu rural et à financer les exploitations agricoles les plus sécurisées. Des alliances se multiplient entre les banques commerciales, qui détiennent les ressources financières, et les institutions de microfinance qui disposent de réseaux décentralisés capables de toucher les agriculteurs.
On assiste également à une certaine renaissance
de banques dédiées au financement de l’agriculture.
C’est le cas depuis 2010 au Niger avec la Bagri (Banque
agricole du Niger). Au Burkina Faso, le premier ministre
a annoncé en juillet 2016 la création prochaîne
d’une banque agricole. Le principe de diversification
des activités — et donc des risques — au sein de ces
banques tend par ailleurs à se généraliser.
Étant donné les risques importants inhérents à
l’activité agricole, on voit toutefois difficilement comment
ces banques vont pouvoir proposer une offre
de financement à moyen et long terme suffisamment
importante et adaptée aux besoins des exploitations
familiales, sans une intervention de l’État. Celle-ci
pouvant par exemple prendre la forme de fonds de
garanties ou de bonification des taux d’intérêts.
L’expérience du Crédit agricole du Maroc que nous
vous proposons de lire ici est porteuse à ce titre de
plusieurs enseignements intéressants.

L’expérience d’un siècle du groupe Crédit agricole du Maroc


Le groupe Crédit agricole du Maroc (GCAM)
dispose aujourd’hui d’un réseau de 850 agences,
d’un effectif de 4 000 salariés et des crédits à
l’économie de 62 milliards de dirhams, dont plus de
la moitié sont affectés aux secteurs agricole, agroalimentaire
et rural. Le GCAM se positionne ainsi parmi
les quatre premières banques marocaines, sans s’être
éloigné de sa mission originelle de financement de
l’agriculture et du monde rural.

Partager le risque sur d’autres secteurs. Le système
du crédit agricole au Maroc remonte à 1917, date de
création de la première agence. La Caisse nationale
de crédit agricole (CNCA), créée en 1961, est restée
longtemps cantonnée à la distribution de crédits à
l’agriculture. Elle s’est ouverte progressivement à la
collecte de l’épargne, à la diversification de ses activités
au-delà du secteur agricole et à l’appropriation
de nouveaux métiers bancaire (placements, crédits
conso, gestion d’actifs…).
Dans la décennie 1990, le système s’essouffle suite
à la conjugaison de plusieurs facteurs conjoncturels
et structurels, internes et externes ; d’où une phase
de restructuration profonde entamée en 1997 et couronnée
en 2004 par la transformation juridique de la
banque qui devient le « Crédit
agricole du Maroc », une société
anonyme de droit marocain, et
l’ouverture de son capital à des
investisseurs publics et privés.
Selon ses statuts, l’État détient
au moins 51 % du capital du Crédit agricole, dont la
mission première reste le financement de l’agriculture,
même s’il finance d’autres secteurs.
Pour développer une banque agricole et financer
des activités potentiellement risquées, il fallait en
effet développer en parallèle une banque universelle
afin de partager le risque sur d’autres secteurs économiques
et drainer les ressources nécessaires au
financement de l’agriculture.

Une stratégie segmentée. La stratégie de financement
de l’agriculture est basée essentiellement sur la
segmentation de la population agricole par rapport à
sa réalité et ses besoins (cf. graphique). Trois grandes
catégories d’exploitations ont été identifiées, auxquelles
répondent différentes offres de financement.
La macro-finance agricole et rurale est destinée
aux grandes entreprises et exploitations agricoles,
mais aussi aux petites et moyennes entreprises rurales
jugées « bancables », c’est-à-dire répondant aux
normes de la banque centrale marocaine (notamment
l’existence de garanties formelles). L’offre de crédit
répond aux différents besoins de ces acteurs : irrigation,
mécanisation, foncier agricole, équipement
industriel, logistique et transport. La durée du crédit
peut aller jusqu’à 15 ans, sans plafond de crédit.
Les taux de crédit sont libres, mais ceux accordés à
l’agriculture sont actuellement de 5 % pour le court
terme et 5,5 % pour le moyen et long terme (parmi les meilleurs taux du marché).
À l’autre extrémité, la fondation ARDI pour la micro-
finance, créée en 2001 sous forme d’association
sans but lucratif, s’adresse aux populations rurales à
bas revenus et aux micro-exploitations agricoles qui
vivent en partie de l’agriculture mais surtout d’autres
activités rurales. Les prêts sont plafonnés à 50 000
dirhams et leur durée n’excède pas 6 mois, pour des
taux de l’ordre de 18 %. En juin 2016, la fondation
dépassait les 110 000 clients actifs et 300 millions de
dirhams d’encours de crédits.

Le développement d’un système de méso-finance. Jusqu’à une période récente, les exploitations agricoles situées entre ces deux segments — environ 750 000
exploitations, soit la moitié des agriculteurs du Maroc — se
trouvaient dans un certain « désert » en matière de crédit bancaire.
Elles ne répondent en effet pas à une approche bancaire classique, en raison de plusieurs facteurs : exiguïté et morcellement de la superficie exploitée, faiblesse de la
productivité, forte dépendance aux aléas climatiques, précarité des statuts fonciers, faiblesse du niveau d’instruction, âge avancé des chefs d’exploitation…
L’approche microfinance quant à elle ne correspond pas réellement à la nature de leur besoins (cycles de culture long, besoins d’investir…) puisqu’elle offre essentiellement des crédits dont les montants sont relativement faibles et les échéances assez courtes.
C’est pour répondre aux besoins de ces exploitations
que la filiale « Tamwil El Fellah » a été mise en
place en 2010, comme filiale détenue à 100 % par le
GCAM. Le capital social initial de Tamwil El Fellah
est de 100 millions de dirhams, apporté intégralement
par le GCAM.
L’intervention de Tamwil El Fellah repose sur
un certain nombre de principes fondamentaux. Il
s’agit d’un financement de proximité, réalisé dans
une logique d’appoint : le crédit vient compléter l’investissement
ou les incitations financières de l’État.
L’offre est adaptée à la situation des exploitations visées
 : les conditions de financement et les procédures
sont simples, les délais d’instruction et de déblocage
du crédit rapides (5 jours en tout, en moyenne). Le
montant du prêt peut atteindre 100 000 dirhams par
agriculteur. Ce plafond va probablement être doublé
en 2017 pour mieux répondre aux besoins du segment
supérieur de la population cible.

Fin avril 2016, soit six ans seulement après sa mise
en place, Tamwil El Fellah avait développé un réseau
de 250 points de vente (42 en agences propres et 208
en desk dans les agences de la maison mère) et atteint
67 000 clients, avec près de 700 millions de dirhams
d’encours de crédits. Le taux de recouvrement des
crédits était de 97 %. La majorité des crédits — environ 60 % — ont été octroyés pour le financement d’investissements (élevage laitier, irrigation, matériel
agricole, plantations arboricoles…). Des crédits de
campagne ont aussi été accordés. D’après les enquêtes
téléphoniques réalisées auprès des clients, 97 % des
crédits ont été utilisés à leurs fins.
Le financement a touché principalement les personnes
physiques. À partir d’octobre 2011, Tamwil
El Fellah a entamé l’accompagnement des premières
coopératives. Il a financé à ce jour près de 3 000 coopératives
dont le nombre de bénéficiaires a dépassé
les 30 000 petits producteurs agricoles.

Mission de service public. Plusieurs éléments clés ont
permis le développement d’un système de méso-finance
performant. Les équipes de Tamwil El Fellah
connaissent bien les clients et leur exploitation. Elles
sont en partie constituées d’ingénieurs et de techniciens
agricoles expérimentés dans les crédits à l’agriculture,
motivés pour le travail du terrain, et déployés
dans des régions qu’ils connaissent en profondeur. Ils
suivent de près l’utilisation du crédit et le remboursement
des échéances. Un système d’information a été
développé pour faciliter ce travail de suivi.
De plus, les procédures sont adaptées à la situation
des agriculteurs. Fin avril 2016, la quasi-totalité des
crédits (99 %) ont été octroyés sur la base de justificatifs
fonciers non hypothécaires : acte de propriété
issu des autorités traditionnelles (biens non immatriculés),
acte d’héritage, de partage ou d’achat, ou
encore actes de jouissance collective ou de location.
Les titres fonciers représentent moins de 1 % des justificatifs.
Les montants et les échéances des prêts sont
également adaptés aux capacités de remboursement
de l’agriculteur et aux périodes de commercialisation.
Le montant du crédit ne dépasse par exemple jamais
20 à 25 % des revenus de l’agriculteur.
Enfin, l’appui de l’État a été déterminant. Le risque
inhérent au secteur agricole est élevé : forte dépendance
aux aléas climatiques, faible disponibilité des
garanties hypothécaires, faible niveau de couverture
par les systèmes d’assurance… Sans une couverture
partielle du risque par l’État, le développement de
Tamwil El Fellah n’aurait pas été possible. Un fonds
de stabilisation prudentiel (FSP) de 100 millions de
dirhams, initialement abondé par l’État, a été mis en
place. Il vise à prendre en charge 60 % des impayés
potentiels de Tamwil El Fellah. Sa gestion a été confiée
au groupe CAM, conformément à une convention
signée avec l’État en 2009. La mise en place de ce
fonds a été essentielle au développement du crédit
pour les petites et moyennes exploitations. Elle se
justifie par le fait que l’intervention dans le secteur
agricole relève en partie d’une mission de service
public. Pour le moment, le FSP a produit près de 15
millions de dirhams d’intérêts de placement et n’a
pas encore été mis en jeu compte tenu du faible taux
d’impayé des crédits.
Enfin, l’État a aussi engagé une réforme du dispositif
national de conseil agricole. L’encadrement
technique, commercial et financier des exploitations
agricoles et le renforcement des capacités de gestion
des organisations (association, coopératives…)
s’avèrent en effet essentiels au développement d’un
système de crédit agricole durable.

Inter-réseaux ([email protected]) et Mustapha Ben El Ahmar ([email protected]). Mustapha Ben El Ahmar est spécialiste en finances
agricoles et rurales depuis plus de 30 ans. Il a piloté en 2009 la création de « Tamwil El Fellah », filiale du GCAM spécialisée dans le financement de la petite agriculture familiale et assuré sa Direction Générale pendant ses 3 premières années d’activité. Il dirige depuis 2013 le Cercam (Centre d’études et recherches du groupe Crédit agricole du Maroc), très actif dans les projets d’accompagnement non financiers des petits producteurs agricoles. Il est impliqué dans d’autres projets de recherche et de développement agricole et rural avec des partenaires nationaux et internationaux. Au 1er décembre 2016, 1 million de Dirhams représentent environ 100 000 Euros ou 60 millions de FCFA

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