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Des téléphones portables au secours du crédit agricole ?

La téléphonie mobile pourrait-elle révolutionner l’accès au
crédit en milieu rural ? De plus en plus d’initiatives visent
à améliorer l’accès au financement des agriculteurs par la téléphonie
mobile. Cet article passe en revue certaines d’entre
elles et interroge le potentiel et les limites des services bancaires
mobiles pour le financement des agriculteurs.

C’est en Afrique subsaharienne que les services
bancaires mobiles sont le plus développés.
Selon la Banque mondiale, 10 % des adultes
y détiennent un compte permettant d’effectuer des
transactions financières depuis un téléphone mobile,
contre seulement 1 à 2 % en moyenne sur les autres
continents. Ce chiffre atteint 60 % au Kenya.

La banque mobile pour les agriculteurs ? Ce succès s’explique surtout par la faible présence des institutions financières (IF) en dehors des grandes villes et
par le succès de la téléphonie mobile. Ces services permettent d’effectuer des opérations financières depuis un téléphone mobile ; ils peuvent être proposés par des IF, des opérateurs téléphoniques ou des entreprises. Les services les plus couramment utilisés sont les paiements de particulier à particulier. Mais d’autres initiatives se développent depuis quelques années. Elles permettent par exemple de déposer et de retirer de l’argent, de consulter son relevé de compte, ou même de faire une demande de prêt.

Obtenir un prêt par téléphone. Ensibuuko par
exemple est une start-up ougandaise qui permet à des
coopératives d’épargne et de crédit — les Sacco (Saving
and Credit Cooperative Organizations) — d’offrir
des services financiers mobiles à leurs clients grâce à
une application mobile : MoBis (Mobile Banking &
information software). Les agriculteurs consultent
leurs relevés de compte et effectuent des demandes
de transactions financières depuis leur téléphone.
Toutes les demandes de prêt et de transactions financières
sont traitées au niveau de la coopérative,
sur le serveur informatique où sont numérisées les
données bancaires.
Ensibuuko a été au départ imaginé par des agriculteurs
ougandais. Puis la plate-forme mobile a été
développée en 2013 avec le soutien du CTA par un
groupe de développeurs volontaires. Aujourd’hui le
service rendu par Ensibuuko est facturé à chaque
coopérative d’épargne et de crédit pour un montant
proportionnel aux nombres d’utilisateurs de
son serveur informatique (cela peut varier de 500 à
2 000 dollars par coopérative). Les agriculteurs eux
ne paient à Ensibuuko que le coût de la transaction,
soit 0,02 dollar l’unité.
Musoni Services vise également à faciliter l’accès
au crédit. Il s’agit d’une structure de micro-crédit qui
utilise presque exclusivement les services mobiles.
Dans les zones isolées, l’agriculteur peut communiquer
avec l’IF grâce à un système de SMS et, s’il n’a pas de
portable, créer son compte et effectuer ses opérations grâce aux agents de terrains munis de tablettes. Cette entreprise est présente aujourd’hui dans plusieurs
pays d’Afrique de l’Est ainsi qu’au Myanmar.

Améliorer la crédibilité des agriculteurs. D’autres
services mobiles ne sont pas à proprement parler des
services bancaires, mais facilitent l’accès au crédit
des populations. FarmDrive par exemple est une
application kenyane qui propose un outil de profil
de crédit détaillé. Les agriculteurs remplissent des
informations simples de productivité ou de comptabilité.
Sur cette base, FarmDrive élabore des rapports
permettant de confirmer la crédibilité et la solvabilité
des paysans bénéficiaires. Ces rapports améliorent la compréhension des agriculteurs de leur propre exploitation et sont utilisés lors
de la demande de prêt auprès d’IF. FarmDrive collabore
avec Musoni qui fournit le crédit, et sa fonction
d’intermédiation a permis à Musoni d’accroître de
30 % le nombre des paysans bénéficiaires de crédits.

Réduire les risques et les coûts, rassurer les banques.
Le principal avantage d’un service mobile est la possibilité
d’effectuer ses opérations à distance de l’IF
et donc d’étendre l’accès aux services financiers aux
zones rurales reculées. Les transactions sont aussi
plus rapides ; traditionnellement, un versement de
prêt peut prendre une quinzaine de jours, contre
seulement une à deux heures avec un compte mobile.
Dans une certaine mesure, le service mobile pourrait
amorcer un cercle vertueux. Il concerne en effet
essentiellement des personnes qui n’ont jamais été
bancarisées et familiarisent ainsi celles-ci avec les services
bancaires et des notions de gestion des comptes.
Un certain nombre de petites coopératives de crédit
peinent à fournir un service suffisant du fait d’une
mauvaise gestion ; beaucoup sont sujettes aux fraudes
et aux erreurs de saisies, notamment en raison de leur
comptabilité manuelle. Grâce à la numérisation des
données sur le serveur, les opérations sont consultables
et vérifiables à distance par des fonctionnaires
gouvernementaux.

Illettrisme numérique et financier. À part M-Pesa
au Kenya (cf. encadré), ces initiatives restent toutefois
encore relativement réduites. Aujourd’hui,
près de 400 000 agriculteurs utilisent la plateforme
d’Ensibuuko en Ouganda à travers les Sacco, soit un
peu plus de 1 % des agriculteurs du pays. Ils étaient
100 000 à recourir à Musoni en Afrique et en Asie
en 2015. FarmDrive, plus modeste, a déjà collaboré
avec plus de 3 000 agriculteurs. Le principal frein au développement de tels services est le taux d’illettrisme
numérique et financier en milieu rural, mais
également les problèmes de connectivité et d’énergie.
Face à ces défis, les plateformes ont parfois besoin
de soutiens financiers extérieurs. Au-delà de
ces questions financières, certaines conditions qui
se posent déjà depuis longtemps aux banques classiques
— comme la formation des producteurs ou
encore la réduction des risques inhérents au secteur
agricole — resteront tout autant nécessaires au développement
de la banque mobile.

M-Pesa : une révolution bancaire ?
En quelques années, M-Pesa est devenu le symbole
de l’entrée des technologies de la communication
dans l’univers des services financiers. Lancé
en 2007, ce service est aujourd’hui utilisé par plus
d’un Kenyan sur trois.
M-Pesa permet essentiellement d’effectuer des
transferts d’argent par téléphone. Après s’être abonné
gratuitement au service, l’utilisateur peut effectuer
un dépôt en cash à un commerçant agréé à proximité.
Le commerçant crée un compte virtuel et le
crédite pour une somme minimum d’un dollar.
L’utilisateur peut alors transférer l’argent par SMS à
un autre compte en entrant le numéro de téléphone
associé. Grâce aux 60 000 petits commerçants qui
constituent son réseau d’agences, M-Pesa est présent
sur tout le territoire, même en zone rurale.
Safaricom, l’opérateur de téléphonie mobile partenaire
du service, a bien saisi l’opportunité d’un tel
marché dans un pays où seuls 21 % des habitants sont
bancarisés mais 81 % possèdent un téléphone portable.
Safaricom a aussi développé le service M-Shwari
qui permet d’épargner de l’argent et de contracter
un microcrédit. D’après une étude de Financial Inclusion
Insights, 54 % des utilisateurs de M-Shwari
en 2013 au Kenya n’avaient pas d’autres comptes bancaires,
ce qui montre l’importance du service dans
le processus de bancarisation. Bien que un Kenyan
sur cinq se soit abonné à M-Shwari, seuls 30 % des
clients déclarent s’en servir pour prendre un prêt.
Les clients souscriraient au service par curiosité, puis
déçus par les montants proposés ils l’utiliseraient
surtout pour stocker des petites sommes d’argent
sur de courtes durées.
Une autre limite, et non des moindres, réside
dans le risque de fraude lié à de tels services. Selon
une étude de la Banque centrale du Kenya, 37 % des
transactions via un téléphone mobile sont frauduleuses,
contre 10 % lorsqu’elles sont réalisées par des
agents de banque classiques.

Ken Lohento ([email protected]) est
coordonnateur de
Programmes TIC pour
l’agriculture au Centre
technique de coopération
agricole et rurale ACP-UE
(CTA). Il dispose d’une
expérience de plus de 15
ans au Bénin, en Afrique et
au niveau international en
matière de politiques et
usages des technologies de
l’information pour le
développement.
Élise Bouëdron ([email protected]) est
étudiante en agronomie à
l’école d’ingénieur
AgroParisTech. Elle a
réalisé un stage au sein
d’Inter-réseaux à Paris en
2016.
Cet article repose en
grande partie sur les
éléments contenus dans le
livre Innover pour
l’agriculture, publié en
français et en anglais par
le CTA en 2016. Vous
pouvez télécharger cette
publication sur le site du
CTA : http://www.cta.int/
fr/article/2016-03-29/
innover-pour-lragriculture.
html.

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