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Quelle mobilisation collective des jeunes ruraux ?

Les jeunes ruraux se mobilisent-ils collectivement en
Afrique ? De quelle manière ? Cet article présente quelques
éléments d’analyse et de réflexion sur la mobilisation collective
des jeunes ruraux ouest-africains ainsi que sur l’émergence
de jeunes leaders en milieu rural au Maroc.

Les jeunes ruraux sont particulièrement concernés
par les mobilisations collectives. Interrogés
sur la raison d’un tel dynamisme, beaucoup
d’entre eux estiment avoir « une plus grande compréhension
de leur environnement » qui alimente
un sentiment de révolte et une « plus grande ouverture
d’esprit » qu’ils associent à l’éducation scolaire
En effet, l’école confère la capacité de lire et d’écrire
et décuple l’accès à l’information, aux médias et aux
lois. Les médias participent à fournir des points de
comparaison qui permettent de fixer un niveau d’aspiration.
Le développement des réseaux sociaux et des
technologies de communication a accru les possibilités
d’échange et de mobilisation. Les voyages à l’extérieur
du village, liés à des phénomènes migratoires de plus
en plus fréquents, participent à doter les jeunes de
références qui leur donnent la volonté d’améliorer les
conditions de vie dans leur village.

Des mobilisations politiques, propres aux dynamiques
rurales.
Les jeunes ruraux sont particulièrement
mobilisés autour du politique. Dans les années
1990 et 2000, cette implication a notamment pris la
forme de milices rurales en Côte d’Ivoire, de groupes
de jeunes combattants au Liberia et en Sierra Leone,
d’associations politiques ou religieuses au Bénin. Les
jeunes ruraux s’engagent également beaucoup dans
des projets de développement local ou des mouvements
religieux (lire aussi p. 38-39).
Longtemps, la littérature a eu tendance à considérer
que les mobilisations des jeunes ruraux étaient essentiellement
« pilotées » par ce qui se passait en milieu
urbain. Les études menées à partir des années 1990,
suite aux conflits et aux violences politiques en milieu rural (Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Liberia notamment)
ont toutefois montré que ces mobilisations étaient profondément
liées aux structures foncières et agricoles.
La position et les perspectives des jeunes ruraux s’intègrent
dans une trajectoire politique longue, elles ne
sont pas que le fruit de crises économiques, politiques
et sociales. L’engagement des jeunes ruraux dans des
associations de jeunes, des comités de vigilance, des
projets de développement témoignent de leur capacité
à se positionner pour avoir accès à la citoyenneté et
aux ressources publiques.

Une forte dynamique organisationnelle… sauf dans l’agriculture
Au Sénégal, les jeunes sont souvent organisés
dans des associations culturelles et sportives,
dont la création est motivée par la participation de
la localité aux compétitions sportives pendant la
saison pluvieuse. Les jeunes développent également
des formes d’organisations qui constituent une force
de contestation et de proposition comme les organisations
de chômeurs ou de jeunes entrepreneurs.
Ils sont aussi représentés dans les partis politiques
ou les organisations de la société civile.
Contrairement à la dynamique organisationnelle
des jeunes dans ces domaines d’activités, dans l’agriculture leur faible initiative organisationnelle
les empêche de développer des formes d’organisations
spécifiques. Les rares initiatives existantes
ne dépassent guère le niveau local et sont caractérisées
par une certaine fragilité. Dans le monde
rural sénégalais, les jeunes sont mieux perçus dans
les travaux champêtres que dans le militantisme
des organisations.
Marie-Louise Cissé, secrétariat exécutif du Réseau
des organisations paysannes et de producteurs de
l’Afrique de l’Ouest (Roppa).

Une faible mobilisation collective dans l’agriculture.
Le niveau d’organisation des jeunes dans
l’agriculture reste en revanche assez faible. Il existe
différents types d’organisation de jeunes agriculteurs :
certaines sont suscitées par les pouvoirs publics (les
« Fadas » au Niger, la Fédération nationale des jeunes
professionnels agricoles du Faso au Burkina), d’autres
résultent de l’initiative de jeunes agriculteurs souvent
à la sortie de centres de formation (Fédération
nationale des jeunes ruraux du Mali), d’autres enfin
sont mises en place par les organisations paysannes
(Collèges des jeunes du Réseau des organisations de
producteurs d’Afrique de l’Ouest).

Toutes ces organisations sont généralement de faible
envergure et dynamisme. Selon une étude du Collège
des jeunes du Conseil national de concertation et de
coordination des ruraux (CNCR) au Sénégal, cette situation
est due à un certain nombre de barrières. Dans
le monde rural sénégalais, les jeunes engagés dans les
organisations sont stéréotypés de « retardataires » ou
de « fainéants ». Ils sont la force vive de la famille et
sont mieux perçus dans les travaux champêtres que dans le militantisme des organisations. Comme ils manquent d’expérience et sont peu formés, ils ont
plutôt tendance à rejoindre les organisations existantes
qu’à créer les leurs. Or ils ont souvent du mal à
faire passer leurs revendications dans des sociétés où
il est mal vu pour un jeune de remettre en question
les propos d’un adulte. Ils sont aussi généralement
mis à l’écart des instances de prise de décision. Du
fait de cette intégration difficile, ils ont tendance à se
désintéresser des organisations paysannes (lire aussi
p. 18-19).

Au Maroc, l’émergence de jeunes leaders
Au Maroc, le rapport des jeunes aux politiques
publiques et aux enjeux de pouvoirs et aux aînés
a connu de fortes mutations depuis l’indépendance du
pays en 1956. Si le pays n’a pas connu de grands bouleversements
politiques et militaires comme d’autres
pays africains, il n’en demeure pas moins que l’élite
rurale a été au centre des mobilisations collectives et
des rapports de pouvoirs avec l’État.

Les jeunes au coeur des mutations sociales et politiques.
L’élite rurale a été pendant longtemps marquée par
la figure du notable, ancrée localement grâce à des
réseaux familiaux et lignagers ainsi qu’à des capacités
héritées comme le cheptel, le foncier familial ou
les moyens financiers afin d’exercer son leadership.
Toutefois, de nouvelles structures d’opportunités
sociales ont été créées depuis la fin des années 80 influençant
l’action des pouvoirs publics qui, depuis, a
pris en charge des concepts, véhiculés aussi au niveau
international, comme « société civile », « participation
des populations », et a vu l’émergence de nombreuses
associations de développement local.
Dans ce nouveau cadre d’exercice du pouvoir, la notabilité
traditionnelle cherche à se repositionner et se
confronte à de nouveaux leaders, qui font valoir des
légitimités professionnelles et se mobilisent dans des
associations de développement et des coopératives de
producteurs. Ces nouveaux leaders sont jeunes, instruits
lors d’un passage en ville, parfois à l’université, pas
nécessairement issus de grandes familles ni héritiers
d’un capital financier et foncier. Parallèlement, ils sont
capables de gérer des associations d’irrigants, des coopératives
de lait, des associations d’eau potable, etc.
Ils possèdent pour cela des capacités managerielles,
techniques et de gestion financière et administrative
des associations. Parfois, ils sont capables de monter
des projets mobilisant des fonds conséquent et qui
dépassent l’action au niveau du village pour toucher d’autres territoires plus larges.
Toutefois, même si ces mobilisations occupent une
stratégie importante dans la quête du leadership, les
jeunes leaders revendiquent leur identité d’agriculteur,
plus que les autres leaders notables. « Je suis
agriculteur, de père en fils », nous rappelle un jeune
instituteur au Maroc. Cette revendication est aussi
importante car la jeunesse rurale est de plus en plus
caractérisée par son passage en ville pour des études
ou sa pratique d’un travail non agricole en parallèle
(instituteurs, ouvriers, etc.).

Jeunes et champ politique. Si la mainmise des pouvoirs
publics sur l’espace rural a été favorisée par un système
politico-institutionnel qui ne donnait d’espace
qu’à la notabilité, les dynamiques actuelles laissent
la place à un nouveau leadership qui se base sur des
ressources et des compétences nouvelles. Si le pouvoir
traditionnel est encore fort, les nouvelles opportunités
créent de la compétition entre différentes ressources
permettant l’émergence et le positionnement d’un
nouveau leadership jeune.
Leur légitimité acquise dans le mouvement association,
certains jeunes investissent dorénavant le champ
politique en se présentant aux élections communales.
Toutefois, leurs résultats ne sont pas toujours les mêmes.
Les communes et les ONG sont encore deux arènes
où les leaders mobilisent des ressources différentes.
Si certains jeunes ont pu accéder à la présidence de
communes rurales, c’est parce qu’ils mobilisent aussi
les ressources qui caractérisent les notables : des liens
forts avec les autorités publiques, des moyens financiers
d’héritage ou d’autres activités non agricoles,
etc. De ce fait, il existe bien un « plafond » pour les
jeunes leaders : pour eux, le monde politique local
reste encore difficile à atteindre. Et ce sera le cas tant
qu’ils n’y mobilisent que leurs ressources techniques
et managerielles.

Liora Stührenberg ([email protected]) et Zakaria Kadiri ([email protected]). L’encadré sur le Maroc a été réalisé par Zakaria
Kadiri, sociologue à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ain-
Chock-Casablanca. Cet article s’appuie sur plusieurs ressources :
- Le dossier sur les Jeunes ruraux de la revue Afrique contemporaine, 2005.
- L’étude préparatoire à la mise en place du Collège des Jeunes du Roppa, Bio
Goura Soulé, 2014.
- Les entretiens réalisés dans le cadre de ce Grain de sel et disponibles sur le site d’Inter-réseaux.

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