fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

L’agriculture, une réponse au « chômage » des jeunes ruraux ?

L’agriculture est à la fois présentée comme une des
principales solutions face au défi de l’emploi en Afrique
et comme une activité qui ne parvient plus à « attirer » les
jeunes. Constitue-t-elle vraiment une réponse au « chômage »
des jeunes ? À quelles conditions ? Plusieurs acteurs livrent
ici leur point de vue.

Grain de sel :
Pensez-vous que l’agriculture soit la
réponse au défi de l’emploi face aux milliers de jeunes
qui vont arriver sur le marché de l’emploi dans les
années à venir
 ?

Marie Louise Cissé (MLC) :
En Afrique, l’agriculture emploie 65 % de la population du continent et
présente un fort potentiel de création d’emplois. Cependant, cette agriculture pour attirer et maintenir
les jeunes doit être accompagnée par des politiques
publiques qui favorisent l’accès aux crédits à des taux
adaptés, la protection des marchés, la garantie des
prix de vente, le renforcement des capacités des jeunes
aussi bien dans la production que dans la transformation des produits agricoles. Comme tout métier,
l’agriculture a besoin de formation et d’actualisation
des connaissances et des pratiques.
Christian Fusillier (CF) :
L’agriculture est en tout
cas un des éléments clés de la
réponse, même si de nombreux
jeunes « se débrouillent » en
pratiquant plusieurs « métiers »,
selon leurs opportunités : ils
sont à la fois paysan, artisan,
petit commerçant, migrant saisonnier, ... Pour que
l’agriculture puisse absorber une part plus importante
des jeunes en recherche d’emploi, de nombreux défis
doivent être relevés, parmi lesquels : au niveau des
politiques agricoles d’abord, en affirmant clairement
la priorité au soutien à l’agriculture familiale connectée aux marchés, en favorisant les filières porteuses
et en privilégiant les productions de valeurs ajoutées
locales (transformation et valorisation des produits de
l’agriculture et de l’élevage) ; en améliorant l’attractivité des métiers agricoles et ruraux ; en mettant en place de véritables politiques foncières ; en ayant une politique volontariste de développement des villes secondaires, nécessaires au désengorgement des capitales, ouvrant de nouveaux marchés pour l’agriculture
locale et l’artisanat.
Abraham Sarfo (AS) :
Bien que les secteurs industriels et des services montrent des taux de croissance
prometteurs, leur développement ne s’est pas encore
stabilisé. Ils se caractérisent par conséquent par une
faible capacité d’absorption de la main d’œuvre, ce qui
explique en grande partie le taux de chômage croissant des jeunes. Le potentiel de l’agriculture reste ainsi élevé dans ce domaine. Ce secteur reste malgré tout
largement traditionnel, de subsistance et soumis aux
conditions météorologiques. Les niveaux d’éducation et de formation des agriculteurs sont majoritairement faibles. Une modernisation de l’agriculture, avec une attention particulière sur la création de valeur ajoutée et sur l’industrialisation, permettrait d’accroître l’attractivité du secteur auprès des jeunes.
Courtney Paisley (CP) :
Non, je ne dirais pas que l’agriculture est la principale solution, même si
elle en fait partie. Je ne pense pas que tout le monde
est fait pour travailler dans la production agricole.
Il y a plus de potentiel de création d’emplois dans le
domaine de la transformation agricole, qui attire davantage les jeunes.
Bio Goura Soulé (BGS) :
Il faut arrêter de se leurrer. Peut-être que l’agriculture — comprise au sens large,
c’est-à-dire en intégrant toute la chaîne de valeur — peut constituer une opportunité pour absorber un certain nombre de jeunes qui arrivent sur le marché du travail, et ce dans des conditions de revenus suffisamment confortables. Mais dire aujourd’hui qu’il
y a assez de terres à cultiver pour installer un grand nombre de jeunes c’est faire une
grave erreur. Les systèmes aujourd’hui ne permettent plus le maintien d’une population aussi importante dans l’agriculture, du moins dans des conditions
de revenus et de bien-être décentes. On va inéluctablement évoluer, comme en Europe, vers moins de gens dans l’agriculture mais hautement qualifiés et
qui vont accroître significativement la productivité.

GDS :
Les systèmes agraires ne pourront donc pas
offrir des conditions de vie et des revenus décents à
tous ces jeunes
 ?

CF : Clairement non. Une exploitation agricole ne
peut être viable qu’à certaines conditions (surface,
accès à l’eau, proximité du marché, etc.). La croissance démographique est encore trop forte au regard des capacités d’accueil des systèmes agraires dans de
nombreux pays pour que tous les jeunes aient leur place en production agricole. Beaucoup reste à faire pour valoriser les métiers non agricoles en milieu rural : pour se développer l’agriculture a besoin d’artisans, de techniciens de maintenance (petite mécanique, électricité, soudure, énergies renouvelables),
de transformation des produits, transporteurs, infrastructures BTP, fabrication d’outillage, etc.

GDS :
Serait-il préférable que certains jeunes quittent
l’agriculture
 ?

MLC :
La Fédération des ONG du Sénégal (Fongs) a réalisé un travail de suivi de 1811 exploitations familiales sénégalaises, qui a mis en évidence trois catégories d’exploitations familiales. Les deux premières catégories (80 %) renvoient à des exploitations familiales bien ou assez bien sécurisées. Les exploitations
de la troisième catégorie en revanche ne parviennent pas à nourrir la cellule familiale, et encore moins à profiter des retombées issues de la vente des produits agricoles. Pour ces exploitations, les pressions foncières sont également fortes. Si nous sommes réalistes, nous devons savoir que tous les jeunes ne peuvent pas devenir des agriculteurs, et que tous ne sont pas passionnés par l’agriculture. Mais les jeunes
peuvent travailler dans des domaines stimulés par le développement de l’agriculture : les industries de transformation, la vente de matériels agricoles, le commerce, les infrastructures en milieu rural, etc.
CP :
Je ne crois pas que maintenir dans l’agriculture des personnes qui n’en ont pas envie soit une bonne chose. C’est au contraire une des raisons pour
lesquelles le secteur agricole a des difficultés à décoller dans de nombreux pays : parce que les jeunes qui
s’y trouvent n’en ont pas envie. Une approche plus
constructive serait de les aider à développer davantage
leur entreprise ou de leur apporter des compétences
dans d’autres domaines.

GDS :
Avez-vous l’impression que les jeunes ne veulent
pas rester dans l’agriculture aujourd’ hui
 ?

CF :
Question difficile. Il faudrait être plus précis et regarder de plus près les motivations des jeunes dont on parle. Il y a ceux dont les parents sont déjà exploitants agricoles en activité principale et les autres. Si d’aussi nombreux jeunes quittent le monde rural
(avec des allers retours) pour tenter leur chance en
milieu urbain ou à l’étranger, c’est pour un ensemble
de raisons : refus de vivre comme leurs parents, besoins d’aller gagner un complément de revenu pour la famille, besoin de découvrir le monde... et manque
d’opportunités localement. De nombreuses familles poussent leurs enfants à faire autre chose que l’agriculture. Cela ramène à la question des opportunités
et de l’attractivité.
Ibrahima Hathie (IH) :
Cette question est complexe et la réponse dépend du contexte et de la géographie.
Au Sénégal, l’étude EJMAO (Emplois des jeunes et migration en Afrique de l’Ouest) a révélé que les jeunes scolarisés des zones pluviales du Bassin arachidier ne
souhaitaient pas s’engager dans l’agriculture. Les jeunes sans niveau scolaire, presque sans alternatives, restent souvent dans l’exploitation agricole tout en diversifiant tant bien que mal et émigrent temporairement
(parfois définitivement) vers la ville. Par contre, dans
les zones irriguées du Delta, la situation d’engagement
des jeunes dans l’agriculture est tout à fait différente.
L’émigration est marginale et la plupart des jeunes
sont fortement impliqués dans les activités agricoles.
Si l’agriculture permet au jeune de gagner de l’argent,
de fonder un foyer et d’asseoir une perspective sérieuse
de développement d’une entreprise familiale, il n’hésitera pas à en faire son métier.
MLC :
Les temps évoluent, les jeunes sont de plus
en plus instruits, ils accèdent aux nouvelles technologies et ils ont des besoins dont la satisfaction nécessite
des revenus monétaires stables. La principale raison
qui pousse les jeunes à quitter l’agriculture c’est la
recherche de revenus pour vivre dignement et aider
leur famille. L’exode demeure pour eux la principale
perspective et ils sont souvent soutenus dans cela par
leur famille. Le manque de responsabilisation et de
cadres leur permettant de s’exprimer sur leurs préoccupations, les difficultés d’accès à la terre et aux crédits sont autant de motifs supplémentaires qui les poussent
à partir. Très souvent dans les exploitations familiales
africaines, les jeunes sont aussi vus comme une main
d’œuvre bon marché. Le chef de l’exploitation familiale,
en l’occurrence le père de famille, considère le travail
du jeune dans l’exploitation comme une évidence. Ce
jeune se voit alors sans futur, sans projet et souvent se
considère comme exploité.
AS :
Je ne crois pas que les jeunes ne veulent plus travailler dans l’agriculture. Ce que je crois en revanche,
c’est que les jeunes ne veulent pas travailler comme
leurs parents. Ils veulent d’une agriculture moderne,
pour laquelle ils ont besoin de compétences pratiques
et entrepreneuriales.

GDS : Que faut-il faire pour rendre le métier d’agriculteur plus attractif ?
CP :
Le YPARD réalise des profils de jeunes qui
réussissent dans l’agriculture, que ce soit quelqu’un
qui est parvenu à cultiver des tomates de manière
innovante ou un bon chercheur. Nous pensons que
montrer de tels exemples peut attirer d’autres jeunes
à s’engager dans l’agriculture.
Nous partageons aussi au sein
de notre réseau les opportunités de financement qui existent,
ce qui contribue à donner une
image positive de l’agriculture.
CF : L’image du métier d’agriculteur est peu attractive dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne : un travail pénible avec des méthodes archaïques, mal
rémunéré, dépendant des prix, sans protection sociale ni retraite, et sans statut ou reconnaissance sociale véritable. Il faut cependant faire le pari que l’agriculture
peut encore attirer et accueillir de nombreux jeunes, si l’on est en mesure de leur montrer qu’il est possible de vivre décemment de son activité, et dans un environnement de vie plus attractif (téléphonie mobile et accès à l’information, électricité, services de base,). Un des enjeux est aussi de changer le discours : il ne
s’agit plus de prendre la suite de ses parents, mais de devenir « entrepreneur agricole » : un équilibre entre activités de production, de transformation, de commercialisation
 ; un accès à la petite motorisation ;l’insertion dans une filière portée par un label ou une identification géographique...
MLC :
Pour rendre le métier d’agriculteur attractif,
il faut d’abord commencer par arrêter de stéréotyper
l’agriculture avec des expressions telles : « l’agriculture ne nourrit pas son homme, si tu ne travailles pas
bien à l’école, tu vas cultiver les champs au village
... ». Il faut aussi faciliter pour les jeunes l’accès à la
terre, aux crédits et financements adéquats, renforcer
les capacités, moderniser l’agriculture, garantir les
prix pour permettre une augmentation des revenus
agricoles, développer les infrastructures en milieu
rural (électrification, routes, loisirs, services sociaux
de base), impliquer les jeunes dans l’élaboration, la
mise en œuvre et le suivi évaluation des programmes
et politiques qui les concernent.

GDS :
L’agriculture familiale et les pratiques agroécologiques sont souvent citées comme les systèmes et
modes de production générant le plus d’emplois. Parallèlement, il semble que les jeunes entretiennent des
rapports parfois difficiles avec leurs parents au sein des exploitations familiales et qu’ils rêvent d’une agriculture mécanisée et intensive en intrants chimiques.
Qu’en pensez-vous
 ?

CF :
Déjà on peut dire que derrière les mots « agriculture familiale » se cache une grande disparité de situations et de niveaux de précarité. Il faudrait parler des« agricultures familiales ». Selon ma compréhension, l’agriculture familiale que l’AFD cherche à soutenir via ses projets est celle d’agriculteurs et organisations paysannes qui veulent être connectés aux marchés. Cela implique une agriculture respectueuse de l’environnement, mais qui a des impératifs de rentabilité. Entre l’agriculture traditionnelle quasiment exclusivement manuelle et l’agriculture
mécanisée à forte consommation d’intrants, il y a de la place pour des exploitations familiales modernisées, ayant accès à la mécanisation motorisation
intermédiaire, produisant des produits de qualité et insérées
dans une ou plusieurs filières qui vont valoriser les produits
(transformation, commercialisation). Les jeunes ont besoin
d’émancipation vis-à-vis des pratiques traditionnelles
de leurs parents. La reprise de l’exploitation familiale
ne permet pas toujours d’y répondre. Leur émancipation passe probablement par une posture de type « entrepreneur rural » évoquée plus haut.
IH :
L’agriculture de firme est souvent présentée
comme possédant beaucoup d’atouts mais assez souvent
son option pour l’intensification et la mécanisation à
outrance se traduit par une faible création d’emplois
et une durabilité compromise. Les modèles à haute
intensité de main d’œuvre peuvent s’avérer plus productifs et plus générateurs d’emplois. Les évolutions de
certaines agricultures familiales vers l’entreprenariat
et la professionnalisation constituent sans doute des
expériences intéressantes.
BGS :
Peu de jeunes veulent s’installer dans les
exploitations familiales telles qu’on les connaît car la
rentabilité est faible. Aujourd’hui personne ne se limite
au simple rêve d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.
Tant qu’on ne parvient pas à relier fortement l’exploitation familiale au marché, tant qu’on ne la considère
pas comme une activité économique au même titre
que les autres — c’est-à-dire avec des incitations économiques, avec un statut social reconnu — je ne vois
pas comment le secteur va pouvoir attirer des jeunes.
Il ne faut pas perdre de vue ces éléments au milieu de
tous les fantasmes que l’on projette sur l’agriculture
familiale. Elle a certes de nombreuses vertus, notamment en termes de sociabilité et de consolidation des
liens familiaux. Mais il faut regarder ces liens familiaux sans les idéaliser, en considérant les rapports
de force et de hiérarchisation parfois difficiles qu’ils
contiennent.

Marie Louise Cissé est
chargée de programme
« Plaidoyer et genre » au
secrétariat exécutif du
Réseau des organisations
paysannes et de
producteurs de l’Afrique de
l’Ouest (Roppa).
Christian Fusillier est
chef de projet au sein de la
division « Education,
formation professionnelle
et emploi » de l’Agence
française de
développement (AFD).
Ibrahima Hathie est
directeur de recherche au
sein de l’Initiative
prospective agricole et
rurale (Ipar) au Sénégal.
Courtney Paisley est la
coordinatrice du réseau
YPARD (Jeunes
professionnels pour le
développement agricole).
Abraham Sarfo est
conseiller sur l’éducation
agricole et la formation
professionnelle au sein du
cadre stratégique de
l’Union africaine intitulée
« Nouveau partenariat
pour le développement de
l’Afrique » (Nepad).
Bio Goura Soulé est
chargé de programme au
Laboratoire d’analyse
régionale et d’expertise
sociale (Lares) au Bénin.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

Je m’inscris

Sur la même thématique

Jeunes - Emploi
  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS