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Jeunesse rurale africaine : deux regards à 35 ans de distance

Cet article s’appuie sur des témoignages recueillis dans
les années 1970 et 2010 en Afrique de l’Ouest et du Centre
auprès de la jeunesse rurale. Il permet à la fois d’interroger
les invariants de la « problématique jeunes » et de mettre en
lumière ce qui a changé en 35 ans.

Il faut garder à l’esprit que « les adultes d’aujourd’hui sont les jeunes d’ hier ; les jeunes d’aujourd’hui sont les adultes de demain ». Hamidou Ganamé s’exprime en 2012 en tant qu’adulte, père de 10 enfants, secrétaire général de son organisation au Yatenga (Burkina Faso). C’était un « jeune » quand je travaillais entre 1971 et 1983 sur la question de la jeunesse et recueillais des « paroles de jeunes ».
En comparant les matériaux réunis par le Grad entre 2009 et 2014 et sélectionnés par Bernard J. Lecomte (32 entretiens dans 6 pays d’Afrique de l’ouest et en France, et 11 publications), en vue d’une publication conjointe avec le Réseau des organisations
paysannes et de producteurs d’Afrique de l’Ouest (Roppa), et par moi-même entre 1971 et 1983 on dispose d’éléments intéressants pour repérer quels sont
les invariants de la « problématique jeunes » et ce qui a changé en 35 ans.

Une définition « en creux » de la jeunesse. On rencontre toujours la même difficulté à définir ce qu’est
la « jeunesse » : le critère de l’âge n’est pas pertinent.
Hier comme aujourd’hui, le « jeune » se définit négativement. C’est celui qui n’est pas encore reconnu
comme ayant droit à la décision parce qu’il « n’est
pas » marié, il « n’a pas » d’enfants ou plus crûment
parce que son père « n’est pas » mort. De ce fait il
« n’a pas » de droits sur les terres ou les troupeaux.
Tant qu’il « n’est pas » chef d’exploitation il n’a pas
accès aux vraies responsabilités ; le jeune est exclu
des lieux de décision.

« Généralement les avis des jeunes ne sont pas pris en compte et, en réunion, les adultes et les vieux les remettent en cause. Cela ne motive pas et finalement si tu es jeune, tu n’as plus envie d’assister à ces rencontres » (Idé Moumouni, cadre de la plateforme paysanne du Niger Niamey)


Les adultes ont globalement les mêmes préjugés sur les jeunes qu’autrefois : ils les jugent plus superficiels qu’eux et « avides d’argent ». Ces adultes d’aujourd’hui oublient que leurs parents disaient la même chose d’eux quand ils étaient jeunes.

La jeunesse : une condition toujours difficile à
vivre.
Hier comme aujourd’hui, les jeunes vivent une
situation d’inconfort du fait de leur dépendance et
de leur difficulté à se faire reconnaître socialement.
Cet état d’inconfort provoque chez le jeune deux
mouvements qui étaient déjà présents il y a 35 ans :
l’aspiration au départ ainsi que la soif de communiquer avec cependant une difficulté à se faire entendre et « reconnaître ».

« Je ne rêve pas de rester à Diouroup. Peut-être,
si j’ai des moyens, si je réussis et que je suis infirmière, je rêve d’ être ailleurs. Le village est un peu dur, c’est pourquoi je ne veux pas rester ici »

(Marie Faye, élève, Diouroup, Sénégal).


Aujourd’hui, comme il y a 35 ans, le départ n’est pas irréversible et le principal obstacle psychologique au retour semble être la « honte » de ne pas avoir réussi
ailleurs. Ce départ, qui caractérise de plus en plus de jeunes, marque profondément les sociétés. Mamadou Goïta relève ainsi qu’au Mali, « les jeunes ruraux existent, mais la proportion est extrêmement faible, si l’on parle des jeunes nés en milieu rural, qui ont grandi au village et continuent à y exercer des métiers ruraux ». La plupart des jeunes passent en effet une grande partie de leur temps dans les centres urbains.
Il y a toujours un problème de communication
entre générations car chacune a ses propres références
culturelles et ses valeurs spécifiques. On retrouve dans
le « langage des jeunes » d’aujourd’hui des vecteurs
identiques à ceux du passé (la musique, le sport),
mais aussi des vecteurs nouveaux — faiblement évoqués dans les entretiens de 2012 comme Internet. Les jeunes ne parlent pas dans ces entretiens du cinéma
alors que l’on en parlait beaucoup il y a 35 ans ; ils ne
parlent pas non plus des « bals ». Par contre, la radio
exerce toujours un vif attrait.

Les déterminants invariables de l’inconfortable « état de jeunesse ». Le « problème des jeunes » — si toutefois il y en a réellement un — semble avant tout un problème de relation avec les anciens, ou un problème de désespérance. Les deux existent, et peuvent s’inscrire dans des drames personnels. Mais derrière ces drames personnels, les questions structurelles qui se posent et déterminent les destins particuliers de chacun sur les différents espaces et aux différentes époques sont de deux natures.
_
La construction de l’identité sociale et personnelle
est une question psychologique qui concerne chaque
être humain. L’état de jeunesse est le moment de la vie
où cette construction est la plus ouverte (on ne sait
pas encore qui l’on est — on le pressent seulement,
mais avec de grands risques d’erreurs ; l’image de soi qui nous est renvoyée par la société est transitoire). Mais cette construction est sans doute aussi à la fois
la plus difficile à vivre puisque l’incertitude est très
grande, et la plus enthousiasmante, puisque toutes les « chances » sont possibles.
Il est certain que la « transmission » de repères
joue un rôle dans cette construction identitaire. On
va justement y revenir, car c’est ici qu’il y a une différence entre la situation passée, où la jeunesse avait pour se construire à se battre avec des repères qui
ne se discutaient pas mais qui étaient là, alors qu’aujourd’hui, on le verra, la situation est bien différente car les repères se sont dissous.
La seconde question constante — de nature socio-politique — qui se joue autour de la jeunesse est celle de la reproduction sociale. Le fond de la question du « pouvoir » est là, car sa première fonction dans les sociétés traditionnelles est d’assurer cette
reproduction. Claudette Savonnet-Guyot rappelait que les trois fondements de l’exercice du pouvoir traditionnel africain pour assurer cette reproduction étaient le contrôle du grain (les greniers), de la terre (le foncier) et des femmes (les échanges matrimoniaux). Ce pouvoir était monopolisé par les anciens et subi par les jeunes : les points de tensions entre les deux groupes sont bien autour de ce triple contrôle.
L’État moderne a voulu reprendre ce pouvoir aux chefs traditionnels, mais les tensions se déplacent alors entre les jeunes et l’État — ou plus exactement les élites étatiques ou para-étatiques.
La question se joue autour de la jeunesse parce
que c’est elle qui est appelée à pérenniser le système
social, mais ce n’est pas à proprement parler une
« question de la jeunesse » : c’est une question politique qui concerne toute la société. Cependant ici encore, on peut voir que les données du problème
tendent à changer depuis 35 ans.

Des changements radicaux depuis 35 ans.
Les matériaux recueillis par le Grad témoignent de changement dans la situation des jeunes et des anciens. Ils donnent à voir des jeunes qui « sont au courant
de tout » parce qu’ils ont voyagé, « font beaucoup de choses et arrivent à changer les choses » : c’était déjà le cas dans les premiers groupements de jeunes des
années 70, mais ils le faisaient sur des espaces marginaux que leurs concédaient, non sans résistance, les anciens (le périmètre maraîcher, le champ collectif,
le « groupement de jeunes » — ou de femmes), tandis que cette fois c’est au sein de l’exploitation familiale ou de la coopérative qu’ils prennent des responsabilités et « font bouger les choses ». Les anciens non seulement les laissent faire, mais leur cèdent la place. Ils sont conscients « qu’ils ne peuvent plus tout régler » et que « s’ils n’arrivent pas à responsabiliser les jeunes, cela ne marche pas ».
Un tel tableau semble absolument inconcevable il y a 35 ans, même s’il n’est certes pas généralisable : on peut remarquer dans l’échantillon d’entretiens
recueillis par le Grad que tous les propos tenus ne vont pas dans le même sens, et que par exemple Idé Moumouni décrit au Niger certains rapports sociaux — par exemple en matière de prise de décision — plus proches de ceux observables il y a 35 ans.
Les changements concernent à la fois les attitudes etcomportements des adultes et des jeunes. Les adultes ne sont plus comme avant opposés au départ de leurs
enfants, et parfois ils s’opposent à leur retour au village. Ils consultent les jeunes, leurs donnent une place qu’ils n’avaient pas autrefois. Leurs valeurs ont également changé. L’argent notamment a pris une place centrale. À ce titre, Maïmouna Sow, animatrice de la Fédération des associations paysannes de la région
de Louga (Sénégal), s’interrogeait : « Est-ce que ce sont les jeunes qui sont réellement avides d’argent ou bien est-ce que ce sont leurs parents qui leur mettent
la pression pour qu’ils ramènent de l’argent le plus vite possible ? »
.

« Si on prend une famille d’ éleveurs de dix personnes, un seul jeune actuellement s’occupe du troupeau. Les autres soit vont à l’ école, soit « se débrouillent » en exode ou en ville. Lui est “ le sacrifié”, alors qu’autrefois c’ était “ l’intendant”, le plus responsable, le plus respecté » (Hamidou Tiemogo, communicateur, APESS, Burkina Faso).


Du côté des jeunes, certains d’entre eux pensent
que l’on peut réussir à la campagne et s’y installent.
Ils semblent avoir trouvé une nouvelle assurance
devant les adultes et sont conscients d’avoir acquis
une nouvelle crédibilité.
Quelle est donc la « nouvelle donne » qui a modifié les attitudes et comportements des uns et des autres ainsi que la configuration de leurs rapports ?

L’affaiblissement des « pères ». Le contexte a bien sûr changé. Je ne vais pas développer cet aspect parce qu’on le connaît : les jeunes interrogés dans les années 70 n’avaient pas encore connu la libéralisation politique et économique, les ajustements structurels, la globalisation ; les tensions foncières n’étaient pas
aussi fortes. Internet n’existait pas, ni les téléphones portables ; la télévision était balbutiante et exclusivement urbaine. On s’éclairait avec des lampes à pétrole.
On pouvait faire l’aventure vers l’Europe sans être « clandestin ». Le VIH/SIDA n’a commencé à faire des ravages qu’à partir de 1983.
Mais surtout, la société des pères s’est affaiblie.
Des témoignages révèlent qu’à un certain âge la
personne se retire et dit : « je ne peux plus, il faut
prendre un jeune ».

« De plus en plus les jeunes ont du pouvoir parce
qu’aujourd’ hui un chef de famille s’il n’arrive pas
à responsabiliser les jeunes ça ne marche pas.
Les anciens ne travaillent plus beaucoup comme
avant. Le chef de famille est conscient qu’il ne
peut plus tout régler. »
(Bakary Diarra, paysan,
CRC Sikasso, Mali).


À quoi renvoie ce « je ne peux plus », cet aveu d’impuissance ?
À mon sens avant tout à l’incapacité dans laquelle se sont trouvés un moment donné les chefs de famille d’assurer la subsistance de la famille à partir des greniers, c’est à dire des champs ou des troupeaux familiaux dont ils avaient le contrôle. À partir de ce
moment, les stratégies des exploitations familiales ont dû être redéfinies et les équilibres n’ont pu être rétablis qu’en diversifiant et en compensant les apports
agro-pastoraux devenus insuffisants par des apports extra-agricoles (activités non agricoles ou apports des migrants). Les raisons de ce basculement sont à
rechercher simultanément du coté de la production (baisse de la fertilité et des rendements, baisse des cours des produits de rente) et de la consommation
familiale (modification des modèles de consommation, augmentation des dépenses monétaires).

Aujourd’hui, il est rarissime de rencontrer une
exploitation familiale qui vit de ses seules activités
agro-pastorales. L’exploitation familiale a fait une fois
de plus la démonstration de son étonnante plasticité
pour s’adapter aux nouvelles contraintes, mais les
chefs de famille sont alors devenus « dépendants »
des activités de leurs épouses et de leurs enfants :
c’est un bouleversement fondamental.
Si l’on analyse plus précisément l’évolution récente, on constate que les trois piliers du pouvoir des anciens mis en évidence par Claudette Savonnet-Guyot sont aujourd’hui altérés. Le pouvoir sur le « grain » est perdu à partir du moment où le champ collectif familial — qui approvisionne le grenier dont le chef de famille connaissait seul le contenu et dont il détenait la clé — n’est plus la source principale d’approvisionnement de la famille. Le pouvoir sur les « femmes » s’affaiblit à partir du moment où la dot n’est plus négociée et payée par le père et que les jeunes garçons disposent de ressources propres pour s’en acquitter. L’affaiblissement du pouvoir sur
les « terres » demeure moins net : si pour le moment, les normes traditionnelles liées au foncier demeurent prégnantes, la modernisation du droit foncier (distribution de titres fonciers) va accentuer une marchandisation des terres dont le contrôle risque d’échapper totalement aux familles rurales.

Et si le « problème » actuel était du coté des adultes ? « Les anciens ne travaillent plus beaucoup comme avant » disait Bakary Diarra, parlant des agriculteurs. Cela m’évoque un constat identique que l’on peut faire chez les éleveurs : combien de
fois ai-je entendu des éleveurs dire : « l’élevage, c’est fini ». On assiste ainsi à une forme (ou au moins une tentation) de démission chez les anciens, comme si
« ils n’y croyaient plus ».
Un autre témoignage frappant parmi les entretiens
réunis par Bernard est celui d’Hamidou Ganamé
(Fédération nationale des groupements Naam) au
Burkina Faso. Se plaçant comme témoin, il adresse
à la jeunesse ce conseil : « Ne faites pas comme moi ».
Cette déclaration absolument impensable il y a 35 ans
dans la bouche d’un adulte traduit le changement le
plus profond qui s’est opéré dans le rapport adultes/
jeunes en l’espace d’une génération.
Quand j’analysais en 1979 les « itinéraires sociaux
de jeunes migrants vivant en milieu péri-urbain », je parlais à propos de ces jeunes « d’exclusion de la société des pères ». Cette formule me paraît aujourd’hui dépassée, il faudrait plutôt parler de « société sans pères ». La crise ne serait-elle pas aujourd’hui du coté des adultes ? Il y a donc bien une nouvelle donne qui est apparue en l’espace d’une génération. Elle était en germe dans la génération précédente, celle des adultes d’aujourd’hui qui ont eu à affronter le mur de la résistance des anciens. Trente cinq ans plus tard, cette révolution paraît en grande partie faite.
On assiste à une sorte d’inversion du rapport à l’avenir. Alors que le rapport à l’avenir des adultes d’autrefois était modélisé par le passé et que leurs efforts tendaient à garantir sa reproduction, le rapport à l’avenir des adultes d’aujourd’hui n’a plus d’ancrage ; ils sont de ce fait assez désorientés et vraisemblablement plus désespérés que les jeunes d’aujourd’hui. Ces derniers par contre sont en grande partie libérés de la pression du passé, alors que les jeunes d’hier en ont
fortement souffert. Peut-être ont-ils plus de « chances » que leurs aînés ? Ils semblent d’une certaine façon en tout cas, au travers des entretiens rassemblés par le Grad, plus sereins qu’eux devant l’avenir.

Loïc Barbedette (loic.barbedette@wanadoo.fr) est
sociologue. Il accompagne différentes organisations
paysannes dans leurs travaux d’appui et de
conseil à l’exploitation familiale. Cet article a
originellement été écrit
dans une version plus
longue, qui est disponible
sur le site d’Inter-réseaux.
Il se fonde sur :
– les matériaux réunis par
le Grad entre 2009 et
2014 et sélectionnés par
Bernard J. Lecomte, pour
une publication avec le
Roppa intitulée « À
l’écoute de jeunes ruraux
en Afrique de l’Ouest ».
Les « paroles de jeunes »
sont extraites de ce
document.
– plusieurs études de Loïc Barbedette : « Abraham, ou la jeunesse et ses avenirs » (publiée dans « Éducation en Afrique : alternatives », Sciences de l’homme, 1980), « Itinéraires sociaux de jeunes migrants » (publiée dans « Enfance-jeunesse dans les environnements soudano-sahéliens », cahiers d’étude du milieu
et d’aménagement du territoire, ENDA, 1980), « Donner la chance de
communiquer » (RFI, 1981), « Quelle radio pour la jeunesse africaine ? » (INEP/Marly le Roi, 1983).

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