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Jeunes ruraux : qui sont-ils et pourquoi s’y intéresser ?

Si l’intérêt pour les jeunes ruraux n’est pas nouveau, la
question du devenir et du potentiel des jeunes en milieu
rural suscite aujourd’hui de nombreux écrits et programmes.
Pourquoi la jeunesse rurale est-elle devenue un enjeu majeur
 ? Comment peut-on la définir ?

En Afrique subsaharienne,
les « jeunes ruraux »
sont parfois perçus comme une chance (la force
vive dont les pays ont besoin pour développer
leurs économies), souvent comme un danger (potentiel
de délinquance et d’instabilité). Quand et pourquoi la
question des jeunes ruraux est-elle apparue
 ? De qui parle-t-on lorsqu’on évoque ces « jeunes ruraux » ?

Les données du « problème » des jeunes ruraux.
L’intérêt pour la question des « jeunes ruraux » en
Afrique subsaharienne est en partie lié aux travaux
de prospective sur les dynamiques démographiques
et le marché du travail.
Aujourd’hui, environ 17 millions de personnes
arrivent chaque année sur le marché du travail en
Afrique subsaharienne. Du fait de la forte croissance
démographique de la population, ils devraient être
25 millions en 2025. D’ici là, l’Afrique subsaharienne
comptera donc 330 millions de personnes actives
supplémentaires, dont 200 millions résideront en
zone rurale. Or les taux de chômage et de sous-emploi sont déjà élevés aujourd’hui. Où ces millions de nouveaux actifs vont-ils travailler
 ? Selon l’Organisation internationale du travail, seuls environ 73
millions d’emplois ont été créés en Afrique entre 2000 et 2008.
Cette question concerne en premier lieu les jeunes. Selon les
estimations disponibles, environ le quart des jeunes seraient
au chômage en Afrique subsaharienne, contre 6,5 %
des adultes. Les études de cas disponibles indiquent
que les jeunes en milieu rural sont les plus touchés.

Une source d’inquiétude politique ?
Face à ces données, les autorités politiques, les chercheurs et les
acteurs du développement s’emparent de plus en plus
de la question des « jeunes », urbains ou ruraux. La
« Décennie de la jeunesse africaine » a par exemple
été lancée par l’Union africaine en 2009, notamment
pour lutter contre le chômage et le sous-emploi des
jeunes.
Cet intérêt s’explique sans doute en partie par
l’inquiétude que ces jeunes désœuvrés génèrent.
Selon des travaux de la Banque mondiale, parmi les
jeunes qui rejoignent un mouvement d’insurgés, un
sur deux déclare que le chômage constitue sa principale motivation.
Cet intérêt n’est d’ailleurs pas nouveau. En Afrique
de l’Ouest, c’est à partir des années 1990, avec les
conflits et les violences politiques en milieu rural
(Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Liberia notamment) que la littérature commence à aborder la question de la jeunesse rurale. Plus récemment, le développement de mouvements terroristes dans le Sahel — qui attirent notamment des jeunes — a certainement
alimenté l’intérêt des États et de leurs partenaires techniques et financiers vis-à-vis du « problème » des jeunes (lire p. 38).

Une définition elle-même problématique.
Selon l’Organisation des Nations unies, les jeunes sont les
personnes âgées de 15 à 24 ans. Pour l’Union africaine, la définition des jeunes recouvre la catégorie
15-35 ans. Il n’est pas rare toutefois qu’un homme de
45 ans soit considéré comme « jeune ».
La définition de « jeune » pour les hommes d’Afrique
subsaharienne dépend en effet généralement de leur
position sociale. Un homme devient adulte lorsqu’il
est capable d’assurer seul sa reproduction et celle de
sa famille. Une fille devient quant à elle généralement « une femme » après son mariage, soit souvent avant ses 20 ans.

Rester jeune toute sa vie ?
Etre jeune n’est donc pas une affaire d’âge, mais de position socialement
et culturellement construite par
rapport à d’autres générations
et par rapport à l’accès à des
attributs et à des ressources qui
donnent un pouvoir de « prise
de parole ».
Or certaines études ont montré que la jeunesse tend
à s’allonger. Une analyse conduite dans trois capitales
africaines (Dakar, Yaoundé et Antananarivo) montre
que le franchissement des trois étapes majeures de
l’entrée dans la vie adulte — le départ de la famille
d’origine, l’entrée dans la vie professionnelle et l’entrée en union — ne se réalise plus aussi facilement qu’auparavant, du fait de la détérioration des conditions de vie dans ces trois villes. Cet allongement de la jeunesse, associée à un état d’irresponsabilité, est une source fréquente de tensions entre les générations.

Rural-urbain : une limite floue.
La définition du « rural » est encore plus problématique. En Afrique
de l’Ouest, les trajectoires des jeunes ne sont ni linéaires, ni figés. De nombreux jeunes nés en milieu rural partent en ville de façon saisonnière ou temporaire. Ce ne sont alors pas exclusivement des résidents « ruraux » ou « urbains », mais à la fois l’un et l’autre par intermittence.
La généralisation de l’école, la diversification des
activités des ruraux, le retour au village de citadins confrontés à la crise économique urbaine, en particulier les jeunes, ont de plus conduit à un rapprochement
des modes de vie urbain et rural. Le développement
des transports et des technologies de l’information a
aussi contribué au rapprochement des modes de vie
rural et urbain. Les caractéristiques qui définissent
le rural et l’urbain sont ainsi devenues de plus en
plus floues.
Souvent, les jeunes ruraux sont assimilés à des
jeunes agriculteurs. Les emplois en milieu rural se
sont pourtant considérablement diversifiés, et cette
diversification touche en particulier les jeunes et les
femmes. Selon certaines études, plus de la moitié des
jeunes travailleurs en milieu rural ont une activité
autre que l’agriculture en Afrique (transformation,
taxi, petit commerce...).

Des jeunesses rurales.
Il n’existe donc pas « une » mais « des » jeunesses rurales. Cette catégorie n’est
ni homogène, ni figée, ni étanche. Or les discours
ont tendance à homogénéiser cette population et ses
aspirations : « les jeunes ne veulent pas rester dans
l’agriculture », « les jeunes n’aiment pas le travail
manuel », etc. Cette simplification est d’autant plus
problématique qu’elle fonde en général des orientations politiques.

Le « paradoxe » agricole.
Les organisations paysannes s’emparent aussi de la question « jeune ».
L’agriculture africaine est en effet confrontée à des
difficultés de renouvellement des chefs d’exploitation
et de mobilisation de main d’œuvre pour les travaux
agricoles. Dans ces conditions, les organisations paysannes s’interrogent sur les moyens de « maintenir »
les jeunes dans l’agriculture.
Le Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (Roppa) et ses plateformes nationales créent ou envisagent de
créer des « collèges des jeunes » afin de comprendre
les préoccupations des jeunes ruraux et de mieux y
répondre (lire p. 18).
Cette difficulté de trouver de la main d’œuvre
agricole peut paraître étonnante lorsque l’on connaît
les taux élevés de chômage et de sous emploi dans
la région. Pour certains, ce « paradoxe » interroge la
pertinence des stratégies visant à maintenir les jeunes
dans l’agriculture. Il soulève en tout cas la question
de l’attractivité de l’agriculture auprès des jeunes.
Or cette question n’est pas simple. Les témoignages
soulignent régulièrement le désintérêt des jeunes pour
l’agriculture. Il existe toutefois peu de données empiriques à ce sujet et il est difficile de répondre à cette question, tant les situations diffèrent. L’image que les
jeunes ont de l’agriculture semble certes souvent négative. Ce caractère « répulsif » de l’agriculture tient à plusieurs facteurs : pénibilité des travaux, faibles
revenus, difficultés pour s’installer, milieux ruraux souvent dépourvus du minimum d’infrastructures (électricité, loisirs), statut social dévalorisant (l’agriculture est souvent considérée comme l’activité de ceux qui n’ont pas réussi à faire autre chose).
D’autres témoignages indiquent toutefois que
les jeunes s’engagent avec plaisir dans l’agriculture
lorsque celle-ci leur est suffisamment accessible, rémunératrice et socialement valorisante.

De plus en plus visibles mais toujours aussi peu entendus
Depuis quelques années, les jeunes ruraux
sont plus visibles dans les médias, les discours
politiques et les recherches en science sociale. Ils
restent toutefois l’exemple même de ce que le sociologue Bourdieu appelle une « classe objet » : ce sont
les autres qui produisent des discours et des études
sur les jeunes ruraux, qui n’ont pas la maitrise de
leur « image sociale ».
L’anthropologue Kojo Amanor montre ainsi comment, au Ghana, un discours « anti-jeune » est apparu chez les aînés propriétaires fonciers et les chefs
de patrimoines familiaux : « Ce discours dépeignait les jeunes comme irresponsables, irrespectueux, désinvoltes et paresseux, rechignant à aider leurs aînés au travail de la ferme et préférant s’ échapper vers la ville ». Ce portrait de la jeunesse s’est transformé en discours national, imputant le déclin de l’agriculture au vieillissement de la population agricole et au refus des jeunes d’aider leurs parents.

Cet article a été rédigé
sur la base de plusieurs
documents :

Changement structurel
et emploi en Afrique :
État des lieux et enjeux
de développement
,
Bruno Losch, mai 2013.
Perspectives
économiques en Afrique
2012 : Emploi des Jeunes
,
BAD, OCDE, PNUD,
2012.
Que sait-on des jeunes
ruraux ?
, Benoit
Coquard, mars 2015.
Les Jeunes ruraux,
Dossier de la revue
Afrique contemporaine,
2005.
Contraints de rester
jeunes ? Évolution de
l’insertion dans trois
capitales africaines
, P. Antoine et al, revue Autrepart, 2001.
Who will own the
countryside ?
Dispossession, rural
youth and the future of
farming
, Ben White,
2011.
Bridging the divide :
Rural-urban Interactions
and livelihood Strategies
,
Cecilia Tacoli, 1998.
Small-scale farming and
youth in an era of rapid
rural change
, Felicity
Proctor and Valerio
Lucchesi, 2012.

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