fr Inter-réseaux Développement rural fr Inter-réseaux Développement rural

Accueil

Regards croisés sur l’Année internationale de l’agriculture familiale

L’Année internationale de l’agriculture familiale a-t-elle été un succès ? A-t-elle permis des avancées politiques concrètes, au-delà des déclarations d’intentions formelles ? Plusieurs acteurs livrent leur point de vue sur ces questions.

Grain de sel : Quel bilan faites-vous de l’Année internationale de l’agriculture familiale ?
Augustin Wambo Yamdjeu (AWY) et Benoit Faivre
Dupaigre (BFD) :

Cette année de l’agriculture familiale est entrée en résonnance avec l’Année de l’agriculture africaine décrétée par l’Union africaine et qui
célébrait les 10 ans du PDDAA. Il est clair que cette
coïncidence a permis de mieux prendre en compte
le rôle des petits agriculteurs dans la transformation
de l’agriculture que l’Afrique espère.
Mahamadou Fayinkeh (MF) :
C’était très important
pour nous. La perception que les gens ont de l’agriculture familiale a complètement changé. 2014 a
donné une place importante à l’agriculture familiale.
En Gambie aujourd’hui, tout le monde, y compris
l’Assemblée nationale et le Président, reconnait les
capacités et le rôle central des agriculteurs familiaux.
Nadjirou Sall (NS) :
Absolument. Personne aujourd’hui n’ose plus nier ouvertement l’importance
de l’agriculture familiale, quelle que soit sa position
sur la question. Symboliquement, c’est fort. L’année
a couronné l’agriculture familiale. Elle a aussi été
très riche en événements et réflexions qui ont permis
d’identifier les évolutions de cette agriculture et les
enjeux à aborder dans les mois et les années à venir,
comme l’environnement ou l’emploi par exemple.
Zacharie Mechali (ZM) :
L’AIAF a été un moment
d’échange entre acteurs du développement, de la
recherche et la société civile sur les perceptions diverses que nous avons de l’agriculture familiale et de
l’importance de l’appuyer. Elle a aussi été un moment
d’introspection important, en tous cas pour l’AFD,
notamment pour clarifier nos intentions vis-à-vis de
ce segment de l’agriculture.
L’AIAF a permis de rendre
le dialogue plus constructif
et la mise en place de mécanismes d’appui à l’agriculture familiale plus efficace.
Elle a été l’occasion pour les
gouvernants de se rappeler
les fondamentaux concernant l’agriculture familiale,
à savoir que ce sont ces formes d’agriculture qui, en
Afrique par exemple, nourrissent pour l’essentiel la
population des pays et, en particulier les grandes
villes en expansion.
Henri Rouillé d’Orfeuil (HRO) :
En France, on
estime qu’entre 150 et 200 événements ont été organisés en 2014. Cette mobilisation a montré que le
sujet intéresse et interpelle aussi bien les producteurs
que les pouvoirs publics, les collectivités territoriales,
les associations, les fondations ou la recherche. Ces événements ont permis de donner de l’information,
des chiffres, de la connaissance sur la place centrale
et très majoritaire des agricultures familiales dans
l’alimentation de l’humanité, la gestion des ressources
naturelles de la planète et l’emploi mondial. Cet effort
de connaissance et de reconnaissance va continuer,
les institutions de recherche, la FAO, les organisations
de producteurs s’y sont engagées. C’est nécessaire, car
sans une définition claire et la création d’une ou de
plusieurs catégories statistiques, il n’est pas possible
de concevoir et de mettre en œuvre des politiques
publiques dédiées au développement des agricultures familiales. Il faudra bien plus qu’une année de
célébration pour donner leurs lettres de noblesse à
ces agricultures et toute leur place dans les politiques
agricoles, alimentaires, environnementales, économiques et sociales. Nous parlons d’un gros tiers de
l’humanité, mais toujours de ce que les autorités publiques et la plupart des experts considèrent comme
une marge destinée à se dissoudre dans le développement mondial, à disparaître dans la pauvreté et,
si possible, le silence. L’élément du bilan le plus important de l’AIAF est sans doute d’avoir contribué
à une meilleure connaissance et reconnaissance des
agricultures familiales et d’avoir donné une tribune
aux producteurs agricoles et à leurs organisations.
C’est en effet à eux et à elles de mener le combat de
cette reconnaissance.
Auxtin Ortiz (AO) :
En novembre 2014, nous —
organisations de la société civile, organisations
paysannes, associations rurales, le Forum rural
mondial, centres de recherches... — nous sommes
réunis à Brasilia au Brésil pour analyser les résultats
de cette Année internationale. Notre bilan était très
positif et nous avons souligné quatre grandes avancées. La première a été la
mobilisation massive que cette année a suscitée : plus de 745 acteurs (organisations paysannes, institutions publiques, ministères, centres de recherche, ONG, etc.) se sont impliqués dans l’AIAF. Ensuite, cette année a effectivement permis une reconnaissance accrue de l’agriculture familiale et elle a eu des effets positifs sur plusieurs organisations internationales. Par exemple, le 29 septembre 2014, le comité chargé de l’agriculture de la FAO a décidé, suite à un vote, d’inclure l’agriculture familiale dans tous les objectifs stratégiques de la FAO. L’Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture (IICA) a également décidé de donner désormais la priorité à l’agriculture familiale dans
ses projets. Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus
important, l’AIAF a également permis des avancées
au niveau politique. Nous avons recensé l’adoption de
13 politiques spécifiquement en faveur de l’agriculture
familiale en 2014 et 29 autres
sont en cours d’élaboration.
Le Burkina Faso et le Népal
par exemple ont augmenté le
budget consacré à l’agriculture familiale. En Colombie,
un programme spécifiquement destiné à promouvoir
l’agriculture familiale, assorti de financements et de
plusieurs mesures, a été développé.

GDS :
Au-delà de la reconnaissance formelle, l’AIAF
a donc permis des avancées politiques concrètes
 ?

MF :
Oui, au delà des déclarations d’intention, il y
a aussi eu un engagement politique fort au cours de
cette année, en particulier sur les questions relatives
aux semences et à la gouvernance foncière en Gambie.
En ce qui concerne les semences, le Comité national
de coordination de l’AIAF a réussi à pousser l’Assemblée nationale à adopter la loi sur les semences (Seed
Act), qui est favorable à l’agriculture familiale. Cette
loi va mettre en place un Comité des semences (Seed
Council) au sein duquel les organisations paysannes ont obtenu deux sièges. Ce comité sera en charge de
tout ce qui concerne les enjeux liés aux semences
[Lire aussi p. 36-37].
NS :
Il faut reconnaître que déjà avant l’année nous
avions gagné du terrain au niveau des politiques.
La politique agricole de la
Cedeao avait déjà reconnu
l’importance de l’agriculture familiale, de même que
la loi agro-sylvo-pastorale
au Sénégal. L’année a permis
de renforcer cette tendance,
même si le combat reste à
mener. La reconnaissance est une partie de la réponse,
la faisabilité en est une autre. Cela traîne en partie
parce que des images fortes restent dans l’esprit des
gens : beaucoup pensent toujours que l’agriculture
familiale n’est pas faite pour développer les pays.

GDS :
Quelles ont été selon vous les limites de cette
année ?

AWY et BFD :
Il y a une vraie difficulté à faire comprendre par certains « faiseurs d’opinion » et décideurs qu’agriculture familiale et petite agriculture
sont des notions qui décrivent des réalités qui se recouvrent largement mais qui ne parlent pas toujours
de la même chose. En Afrique, la petite agriculture est
vue comme un archaïsme donc lorsqu’on l’assimile à toute forme d’agriculture familiale, on a tendance
à dénigrer cette dernière pour ce qu’elle représente.
On oublie que cette forme d’exploitation a permis
la modernisation dans certaines circonstances, notamment en Europe et en Asie. Parallèlement, dans
le monde anglophone où l’agriculture familiale a joué
un rôle secondaire dans le développement agricole,
le concept même de
family farming est peu répandu. C’est pourquoi dans les déclarations faites par
l’Union africaine, on insiste plutôt sur les petites
exploitations
[smallholder farmers]
sans mettre en
exergue le caractère familial de ces exploitations.
ZM :
Un travail important reste à faire pour démontrer la capacité de transformation de ces agricultures
pour sortir de l’équivalence agriculture familiale =
smallholder paupérisé. Trop souvent encore, il est
considéré que l’émergence d’une agriculture plus
productive et moderne passe nécessairement par
une rupture avec les formes d’agriculture existantes,
considérées comme incapables de franchir les barrières technologiques. Il est important de se doter
d’une vision dynamique et transformative de l’agriculture, en particulier familiale. Le problème des
« modèles » ou approches dominantes actuellement
est qu’ils regardent l’agriculture familiale comme
une agriculture à la fois piégée (dans la pauvreté ou
l’archaïsme) et figée. Le terme de
« smallholder » qui ponctue cette doctrine, est très caractéristique
de cette vision de petits qui restent petits, éternellement soutenus par des programmes de lutte contre
la pauvreté. Il y a du travail à faire pour mieux caractériser ces transformations possibles (en taille, en
technologie, en adaptation aux CC, etc.) et les moyens
de les accompagner.

GDS :
N’y a-t-il pas un risque que l’on ne parle plus
d’agriculture familiale après la fin de l’année
 ?

AWY et BFD :
La question des formes d’exploitations
agricoles les plus à même d’accroitre la productivité tout en assurant un niveau de vie décent à une population rurale de plus en plus nombreuse continuera
à se poser. La place de la forme familiale des exploitations agricoles sera donc toujours au centre des
débats. On peut faire le pari aussi que l’approche en
termes « petites » vs. « grandes » exploitations évoluera lorsqu’on aura pris conscience que la question
n’est pas seulement de changer de taille pour gagner en productivité et en revenus mais de trouver
une combinaison performante entre surfaces, main
d’œuvre et capital en termes de productivité. On réalisera alors que la main d’œuvre familiale apporte
quelque chose de différent. Et cela, la recherche a
commencé à bien le documenter.
AO :
C’est en effet un risque que nous devons vraiment éviter. C’est pourquoi le Forum rural mondial
organise en septembre une conférence mondiale
sur l’agriculture familiale à Bilbao, dans le Nord
de l’Espagne, afin de maintenir le sujet au sommet
de l’agenda. Nous nous sommes également réunis à
Brasilia avant même la fin de l’AIAF pour développer une stratégie qui va nous permettre d’assurer le
suivi de cette Année internationale, au cours des dix
prochaines années. Les objectifs de cette AIAF+10
restent les mêmes : la mise en œuvre de politiques
plus favorables à l’agriculture familiale. À Brasilia,
nous avons décidé de conserver le même esprit de
collaboration qu’en 2014 avec les gouvernement,
les organisations internationales, les ministères, les
médias, les organisations paysannes, etc. Nous avons
identifié trois priorités pour les dix annés à venir :
continuer à travailler avec les comités nationaux de
l’agriculture familiale
 ; mieux connecter chercheurs
et organisations de producteurs
 ; et enfin travailler
ensemble à l’élaboration de Directives globales sur
l’agriculture familiale visant à promouvoir l’agriculture familiale au niveau mondial. Tout ce travail
devrait nous permettre de garder une attention forte
sur l’agriculture familiale dans les années à venir.

L’Année internationale de l’agriculture familiale (AIAF)
L’A I A F est une initiative initialement promue
par le Forum rural mondial (FRM), et qui a été
progressivement soutenue par d’autres organisations de la société civile et des institutions. Après un plaidoyer de trois années, l’Assemblée générale
des Nations Unies, en séance plénière le 22 décembre
2011, a officiellement déclaré 2014 comme Année
internationale de l’agriculture familiale.
L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, a coordonné le programme officiel de l’AIAF. Afin de préparer les
activités de ce programme officiel, un Comité international de pilotage de l’AIAF a été créé, composé de 12 représentants des états membres, ainsi que des représentants du Fonds international de développement agricole (Fida), du Programme alimentaire mondial (Pam), de la FAO, de l’Union européenne, du Forum
rural mondial (FRM), de l’Organisation mondiale
des agricultures (OMA) et de La Via Campesina.
Parallèlement, la société civile a développé son
propre programme, coordonné par le Forum Rural Mondial. Au niveau international, un Comité consultatif mondial a assuré le développement et la
représentation globale de l’AIAF de la société civile.
Des Comités nationaux de l’agriculture familiale
se sont constitués dans des dizaines de pays, afin
d’organiser l’AIAF au niveau national et de négocier
avec les gouvernements des politiques en faveur de
l’agriculture familiale
[Lire aussi p. 36-37].

Nadjirou Sall est
secrétaire général de la
Fongs, secrétaire-général
adjoint du CNCR et
secrétaire général du
Roppa.
Auxtin Ortiz est
directeur du Forum rural
mondial.
Augustin Wambo
Yamdjeu
est responsable
du CAADP à l’agence du
Nepad.
Benoit Faivre Dupaigre
est conseiller
« Agriculture » à l’agence
du Nepad.
Mahamadou Fayinkeh
est président de Nacofag
(National Coordinating
Organization for Farmers
Association in The
Gambia) et coordinateur
du comité national de
coordination de l’AIAF en
Gambie.
Zacharie Mechali est
chef de projets à l’Agence
française de
développement (AFD)
Henri Rouillé d’Orfeuil
est ingénieur agronome. Il
a notamment travaillé au
Cirad ainsi qu’à la Banque
mondiale. Il était chargé de
mission interministérielle
pour la préparation de
l’AIAF en France.

  • Réagir :
  • Partagez :




Réagir à cet article

Restez informé(e) !

Vous pouvez vous abonner à nos publications et bulletins pour les recevoir directement dans votre boîte mail. Vous pouvez également créer des bulletins personnalisés pour recevoir les dernières informations publiées sur les thématiques de votre choix.

Je m’inscris

  •  

    Site réalisé avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Agence française de Développement

  • AFD OIF
  • COMMENT PARTICIPER ?

    De nombreuses possibilités existent pour participer à la vie du réseau. Vous pouvez vous abonner à nos publications et créer des bulletins personnalisés.

    Abonnez-vous à nos publications

  • Vous pouvez aussi vous abonner à nos flux RSS et nous suivre sur les réseaux sociaux

  • Envoyez-nous vos contributions et vos suggestions en nous contactant !

  • CONTACTEZ-NOUS