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Pourquoi soutenir les agricultures familiales ?

Les agricultures familiales sont les mieux à mêmes de répondre au défi du développement durable et à ses dimensions économique, sociale, environnementale et culturelle. Au-delà de 2014, il reste donc essentiel d’encourager l’élaboration de politiques publiques territorialisées et orientées en faveur des exploitations familiales.

En 2014,
la communauté internationale a célébré l’agriculture familiale, les agricultures
familiales devrait-on dire, tant celles-ci sont
diverses (par exemple en ce qui concerne les superficies exploitées ou les niveaux de capitalisation)
et susceptibles d’évolutions. L’AFD s’est réjouie de
cette initiative ! Depuis des décennies, elle soutient
les agricultures familiales, qu’elle considère comme
les seules à même de relever les grands défis du développement durable au
xxie
siècle.

Combattre les doutes et incompréhensions sur
l’agriculture familiale
.
Si l’importance stratégique
des agricultures familiales est de plus en plus reconnue
au niveau international, il n’y a pas encore un total
consensus sur ce point. Des doutes ou incompréhensions subsistent dans l’esprit
de nombreux dirigeants politiques ou économistes pourtant
confrontés dans leurs pays aux
défis du développement. Bizarrement, les incantations au secteur privé, dont le dynamisme
et les initiatives sont censées
jouer en faveur du développement, n’incluent pas les
agricultures paysannes familiales, considérées parfois
comme le produit résiduel d’une histoire dépassée.
Il demeure donc utile de rappeler les raisons de faire
confiance aux agricultures familiales pour relever
les défis qui leur sont posés, le défi de la production
et de la sécurité alimentaire, le défi de la gestion de
l’espace rural et de ses ressources naturelles et enfin
le défi social de l’emploi.
Si le consensus n’est pas encore établi au niveau international, il l’est de longue date au niveau français, voire européen. La vision dynamique que porte l’AFD
sur les agricultures familiales repose sur la conviction forte que seules les agricultures familiales sont et seront à même de relever les grands défis à venir.
Cette conviction s’appuie sur l’histoire du développement agricole en France, qui montre ce qu’une
agriculture familiale, accompagnée par des politiques
publiques faisant toute leur place aux agriculteurs,
est capable de faire. Cette conviction s’appuie aussi
sur ce que nous disent les producteurs, comme ceux
du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (Roppa) en Afrique de
l’Ouest, qui nous rappellent que
« Les exploitations familiales agricoles sont les principales pourvoyeuses
de nourriture et de richesses... »
et que leur modernisation doit toujours constituer un objectif des politiques publiques africaines.
Pourquoi donc soutenir les agricultures familiales ?
« It’s the sustainable development, stupid ! »
pourrait-on résumer, pour paraphraser un ancien
dirigeant américain.

Une contribution économique, environnementale
et sociale majeure
.
Tout d’abord, la population agricole mondiale, estimée à 2,6 milliards de personnes,
continue de s’accroître dans l’absolu. 500 millions
d’exploitations familiales emploient l’écrasante majorité des actifs agricoles. Elles ne peuvent donc pas
être négligées
 ! D’autant moins que paradoxalement
elles hébergent 80 % des personnes sous-alimentées
dans le monde.
L’évocation des paysans les plus pauvres ne doit pas
faire oublier que ces exploitations familiales contribuent massivement aujourd’hui à
nourrir la planète sur les marchés
nationaux (riz, blé, maïs, mil
sorgho, tubercules, plantain...)
ou les marchés internationaux
(céréales...). Présentes dans la
plupart des régions du monde,
elles sont les mieux placées pour
garantir aux 9 milliards d’habitant prévus en 2050
leur sécurité alimentaire. Elles jouent aussi un rôle
essentiel dans la production de nombreux produits
de base destinés via les marchés mondiaux aux industries agroalimentaires (café, cacao...) ou autres (caoutchouc, coton...).
Au plan environnemental, alors même que l’on
reconnaît le caractère épuisable de nombreuses ressources naturelles, les agricultures familiales, qui détiennent des connaissances et savoir-faire multiples
ancrés dans leurs territoires, sont aussi les mieux placées pour valoriser le potentiel varié des écosystèmes
cultivés de la planète. Or, avec la forte urbanisation
actuelle, la surface agricole utile tend à diminuer.
Demain, lorsque — pour nourrir la planète — il faudra mettre en valeur tout le potentiel de production
existant, seule l’agriculture familiale pourra tirer parti
des terres dites « marginales », car leurs caractéristiques (exiguïté des parcelles, pente, qualité des sols)
ne permettent pas à une agriculture d’entreprise de
rémunérer ses actionnaires.
De même, les agricultures familiales sont les mieux
à même de surmonter la crise écologique rencontrée
dans de nombreux pays (crise de fertilité dans les
écosystèmes soumis à des conditions agroclimatiques
difficiles, impacts négatifs sur l’environnement dans
les écosystèmes intensifs de la révolution verte...). En effet, fondamentalement intéressées à réduire leur dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour mieux valoriser
leur main d’œuvre, les agricultures familiales sont a
priori (hors situation de crise ou précarité extrême)
moins rebutées que l’agriculture d’entreprise par les
pratiques alternatives intensives en travail que propose
l’agroécologie (binage et sarclage pour économiser
l’eau et réduire le recours aux herbicides, assolement/
rotation et associations de cultures pour faire baisser la pression parasitaire, enrichir les sols en azote
et réduire le recours aux pesticides et aux engrais de
synthèse, intégration agriculture/élevage et fertilisation organique pour réduire l’utilisation des engrais
chimiques de synthèse...).
Mais c’est surtout sur le plan social que les agricultures familiales font la différence : elles emploient
aujourd’hui 40 % de la population active du monde
et en sont donc le premier « employeur ». Or, à l’horizon 2050, ce sont des centaines de millions d’emplois
supplémentaires qu’il faudra créer. Cela représente un
défi considérable
 ! Mais il est également vital de chercher à réduire autant que possible la destruction des
emplois agricoles familiaux, induite notamment par
la libéralisation des échanges et l’ouverture des marchés fonciers. Seules les agricultures familiales sont
à la hauteur de ce double enjeu puisqu’elles mettent
en priorité la création d’emplois productifs au niveau
de la sphère familiale et, du fait de leur implantation,
contribuent à dynamiser la totalité des espaces ruraux.

Un développement écologiquement intensif.
L’histoire a montré que les agricultures familiales répondaient positivement à la mise en place de politiques
publiques favorables. Ainsi, l’agriculture familiale
européenne a-t-elle pu relever le défi de la sécurité
alimentaire en Europe à la sortie de la guerre. De
nombreuses agricultures paysannes asiatiques ont
réussi à leur tour leur « révolution verte », dans des
contextes politiques variés (économie libérale ou économie socialiste de marché). Et l’on peut se demander
ce qu’il se serait passé en Afrique si, au lieu de vivre
pendant trois décennies dans le contexte difficile du
retrait des États, de la dérégulation des échanges et
du délaissement du monde rural, les agriculteurs y
avaient bénéficié de politiques publiques favorables
 ?
Les références au développement agricole en Europe
ne doivent cependant pas laisser penser que le chemin du développement est le même partout. Ainsi,
l’urbanisation que connaît aujourd’hui l’Afrique est-
elle le plus souvent « une urbanisation par le bas »,
les migrants ruraux n’étant pas tant attirés par les
perspectives d’emplois ouvertes par le développement
économique de la ville que poussés par l’effondrement
de leurs moyens de subsistance. En outre, contrairement à l’Europe, la tendance actuelle est plutôt à
la réduction de la superficie cultivée par actif. Enfin, le développement agricole, tel que mis en œuvre
en Europe ou dans le cadre de la Révolution Verte
dans certains pays en développement, rencontre aujourd’hui ses limites. Certes, la productivité agricole
doit s’accroître de façon importante, mais suivant un
modèle de développement « écologiquement intensif », qui ne peut s’imaginer qu’autour des exploitants
agricoles existants.

Mettre en place le « carré magique ».
Si l’on veut
que les agriculteurs familiaux — et notamment les plus jeunes — assurent et continuent d’assurer durablement les fonctions vitales qui sont les leurs en
matière de sécurité alimentaire, de création d’emplois
décents et de gestion durable des écosystèmes, il est
nécessaire qu’ils puissent obtenir pour leurs activités
agricoles et non agricoles (y inclus les services environnementaux à la collectivité) des prix suffisamment rémunérateurs et stables, qui leur permettent
d’accroître leurs revenus, d’améliorer leurs conditions
de vie et d’investir.
Il est fondamental que les agriculteurs puissent
s’organiser de façon autonome pour aller chercher les
économies d’échelle nécessaires à leur compétitivité — en amont (approvisionnement, mutualisation du conseil, du crédit...) et en aval (commercialisation et transformation) de la fonction de production primaire — mais aussi pour peser sur la conception et la mise
en œuvre des politiques publiques les concernant.
Créer des conditions favorables au développement des
agricultures familiales suppose de mettre en place le
carré magique : accès équitable et sécurisé au foncier
et aux ressources naturelles (sols, eau, biodiversité...) ; accès à des marchés stables et rémunérateurs ; accès aux facteurs de production et aux infrastructures
rurales de base ; et accès aux services d’appui conseil,
à la formation et aux innovations.
Promouvoir le développement durable revient à
travailler en même temps sur les quatre axes économique, social, environnemental et culturel sans en
sacrifier un au profit d’un autre... Dans le domaine
agricole et rural, les agricultures familiales assurent — sans contestation — le meilleur compromis sur l’ensemble de ces fonctions.
La modernité aujourd’hui d’une politique agricole
publique est bien de bâtir une agriculture familiale,
productive, à haute valeur ajoutée sociale et environnementale, une agriculture familiale qui met en
œuvre les techniques savantes de l’agroécologie et
arrive ainsi petit à petit à concilier les objectifs de
production, de création d’emplois et de gestion durable des ressources naturelles.
Au-delà de l’année 2014, il reste donc essentiel
d’encourager l’élaboration de politiques publiques
territorialisées et orientées en faveur des exploitations familiales.

José Tissier (tissierj@afd.fr) est
responsable adjoint de la
division Agriculture,
développement rural &
biodiversité à l’Agence
française de
développement (AFD).

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